DU VOLGA AU DON
s'adonne également à d’autres industries. On y trouve d’excellents horlogers, des opticiens, des relieurs, des orfèvres, dont les travaux sont appréciés par les habitants des grandes villes riveraines du Volga. Les colons, on le conçoit, ne négligent pas l’agriculture, et la terre prodigue ses richesses à des hommes qui la cultivent avec plus d’intelligence et de courage que les Russes. A Schonbrun, petit village allemand voisin de Sarepta, l’élève du bétail est pratiqué avec un succès qui n’a pas d’égal dans tout l’empire. Aussi la colonie pourrait-elle exister lors même qu’elle ne posséderait pas de privilèges et ne serait pas affranchie des entraves qui pèsent sur toute, entreprise industrielle ou agricole en Russie. Sarepta paye une rente à la couronne, et les habitants jouissent, en revanche, du droit absolu de faire le négocè non-seulement par tout l’empire, mais avec l’étranger, comme s’ils étaient membres de la corporation des marchands de la première classe ou guild. C’est ainsi que la colonie allemande a pu établir, dans toutes les grandes villes de la Russie, des agences et des entrepôts exclusivement consacrés à la vente de ses produits. Les habitants sont régis par une sorte de constitution; ils administrent eux-mêmes leurs affaires et se nomment des juges qui prononcent au criminel aussi bien qu’au civil. Un maire et deux adjoints, élus par la communauté, remplissent à la fois les fondions administratives et les fonctions judiciaires.
Sarepta entretientdes relations suivies avec les colonies allemandes du district de Saratov, et, dans les cas importants, elle fait un appel au comité général de ces dernières. La ville est proprement tenue et approvisionnée d’eaux limpides. L’église, l’école et quelques-unes des
constructions importantes sont en pierre; le reste delà ville est construit en bois. Des avenues d’arbres bordent les rues, et, sous leur ombrage agréable, nous pouvions nous représenter les anciens de la communauté délectant, vers la fin du jour, le tabac qu’ils ont récolté eux-mêmes, savourant la bière de leur brasserie et regardant tous les membres de cette petite société comme leurs propres enfants.
Si j’avais su plus tôt que l’on pouvait rencontrer en Russie de semblables scènes, je n’aurais pas hésité à changer notre itinéraire et à solliciter un autre padaroshna. N’était-ce pas jouer de malheur? 11 eût suffi d’un détour de quelques milles pour placer sous nos yeux l’étonnant spectacle d’une colonie qui vit heureuse et libre au milieu d’un peuple d’esclaves et sous la tutelle du gouvernement russe!