CHAPITRE IX
Départ. — Les premiers explorateurs du Volga. — Le commerce au treizième siècle. — Compagnie commerciale anglaise. — Politique prohibitive de la Russie. — Lu mer Caspienne et ses vapeurs. — Désert d’Astrakhan.
Au point du jour, noiis nous remettions en route. Ce ne fut pas sans une sorte de regret que je laissai derrière moi la maison de poste et les cabanes en bois qui l’entourent. Il me semblait que j’avais dit adieu aux derniers vestiges de la civilisation. Nous ne devions pas retrouver à nos prochaines stations la cordialité des colons allemands. Les gens y parlaient un excécrable patois, ce qui, au surplus,
nous importait peu, car le russe le plus pur n’aurait pas été moins inintelligible pour nos oreilles.
Les Cosaques du Don ont assez mauvaise réputation chez leurs voisins; mais, quoiqu’il n’y eût qu’une voix sur leur improbité, je ne les entendis point accuser de se livrer habituellement à des actes de violence. Aussi pouvions-nous traverser leur pays avec non moins de confiancequeles autres provinces de sa majesté impériale. Décidés à mettre toutes nos pertes sur le compte des dépenses imprévues, et à ne parler que le langage des roubles et des copeks, nous partîmes sans crainte pour un voyage de cinq jours à travers les steppes des Cosaques du Don.
Le chemin gravissait d’abord la pente d’un ravin escarpé; nous eûmes bientôt atteint une hauteur de quatre ou cinq cents pieds. Nous jetâmes alors un dernier regard à notre vieil ami le Volga. J’oubliai la fièvre qui nous avait assaillis sur ses rives, etses brumes glacées qui nous avaient donné le frisson, pour ne songer qu’aux tableaux grandioses de notre voyage à bord du Samson. Je ne devais probablement jamais revoir ce noble fleuve ; je m’efforçai de graver dans ma mémoire la vue qui s’étendait devant moi, comme une image vraiment digne d’occuper un feuillet dans le portefeuille de mon imagination.
Plus le voyageur étend ses excursions, plus grand est pour lui l’attrait des lieux qu’il visite tour à tour. Il y a, dans la pensée qu’on ne reverra plus les sites, les monuments dont la vue nous a le plus profondément remué, je ne sais quel sentiment de regret, quelle jouissance intime et pénétrante. Accordez-vous la même admiration, la même place dans vos souvenirs, aux paysages, aux églises, aux tableaux que vous pouvez contempler chaque jour?
Ces mots : « Adieu pour toujours! » éveillent dans l’âme des sentiments qui prêtent un charme irrésistible aux personnes, aux lieux dont on se sépare irrévocablement. Toutefois il n’est que de vieux amis qui peuvent inspirer ces sensations délicieuses. Une première vue peut laisser un souvenir fidèle, mais elle est toujours accompagnée d’une inévitable froideur. L’esprit se perd dans les détails en cherchant à saisir l’aspect général du paysage. L’homme n’entre en pleine possession de la nature et de ses beautés que par une longue, une intime contemplation. Il faut, pour ainsi parler, s’éprendre d’une sorte d’affection pour certains traits cachés que révèle seule une fréquentation suivie. L’admiration naît alors de l'amour.
Telles furent les rêveries auxquelles je m’abandonnai en disant adieu au Volga, et en songeant aux divers aspects sous lesquels ce noble fleuve s’était montré âmes regards. A Nijni, je l’avais vu chargé de vaisseaux venant des mers d’Europe et d’Asie. Il portait au loin les productions des deux continents, et servait de grand chemin de l’un à l’autre, en traversant dans toute sa longueur le plus grand empire du monde. L’étonnement et l’admiration absorbaient alors toutes mes facultés. Puis je glissai sur son cours rapide, je vécus dans la contemplation journalière de la beauté de ses bords, et mon âme s’enivra peu à peu de calme et de sérénité.
Enfin, quand je dus à jamais m’éloigner des rives dii Volga, je promenai longtemps mes regards sur les Iles boisées qui divisaient ses ondes et semblaient flotter au milieu d’un grand lac, et je regrettai que son cours mystérieux, en l’entraînant vers l’est, à travers les déserts de la Tartarie, m’obligeât à lui dire un éternel adieu.
(Je fut peut-être en ce lieu que, pour la première fois, le Volga apparut aux moines qui, dans le treizième siècle, explorèrent ces régions lointaines. Confirmant l'exacte description qu* Hérodote a laissée de la mer Caspienne, ces moines détruisirent le système des censeurs de ce grand géographe, qui affirmaient que l’océan Glacial et la mer Caspienne étaient unis par un canal. Ils découvrirent que le plus grand fleuve de l’Europe venait jeter ses eaux dans ce lac lointain, dont le bassin, fermé de toutes parts, était resté un mystère pour tant de générations. Il est juste de dire cependant que Ptolémée avait déjà donné des notions exactes sur le Volga, quelques siècles avant que les religieux eussent visité ce fleuve; mais ces notions n étaient pas solidement établies. On ne les admit pas généralement alors, et l’on peut même supposer que les colons de la Crimée ignoraient complètement l’existence du Volga. Quoi qu’il en soit, nous avons lieu de croire que la partie du fleuve sur laquelle on a toujours navigué est celle qui s’étend de la courbe où nous nous sommes éloignés de ses rives, jusqu’au littoral de la mer Cas- pienne.
Vers la fin du treizième siècle, les Génois établirent des comptoirs dans la Crimée et sur la mer d’Azof, et la position de Tana, à l’embouchure du Tanaïs, ou Don, montre suffisamment que des communications furent établies, à l’aide de cette rivière, avec le Volga luimême. Ces entreprenants Italiens monopolisèrent, dans leurs ports, tout le transit entre l’Europe et l’Asie jusqu’à la fin du quinzième siècle, époque où les Turcs s’en emparèrent. Pendant près de six cents ans, toutes les productions de l’Orient, qui étonnaient et ravissaient nos
ancêtres, suivirent le chemin que nous parcourions aujourd’hui. Les riches caravanes ont disparu, et c’est h peine si l’on rencontre parfois quelque grande charrette attelée de bœufs portant du bois de charpente ou du fer venu des glaces du Nord.
Mais un souvenir d’une signification plus profonde se rattache encore à cette langue de terre qui a servi en même temps de grand chemin aux hordes barbares et de barrière à ces entreprises commerciales qui ont tant contribué à la civilisation des deux continents. 11 y a quelques siècles, la Porte fit une tentative pour améliorer ses relations de commerce avec l’Asie centrale, qui avaient été fort affaiblies par l’abandon de la voie de terre en faveur de celle du Cap. Ce fut alors que les troupes ottomanes rencontrèrent, pour la première fois, les barbares moscovites, qui parvinrent à entraver la formation d’un canal projeté par Sélim II. Cette entreprise, commencée sous les auspices des empereurs ottomans, n’a été poursuivie par aucune puissance chrétienne. La mortelle influence exercée dès lors sur la civilisation du monde caractérise encore la domination russe, et la défaite des armées ottomanes par les agresseurs moscovites ne serait pas moins désastreuse aujourd’hui que les sauvages attaques exercées jadis contre les Turcs par les sujets indomptés d’Ivan le Terrible.
Vers le milieu du dernier siècle, une compagnie anglaise se forma dans le but d'organiser le transit du commerce avec l’Orient par la Russie 1 ; mais l’ignorance et la
1 lin intéressant récit des démarches de celte compagnie a été publié par un homme remarquable, M. .lonas llanway, son principal agent en Russie.
jalousie moscovites n’avaient pas changé, quoiqu’elles eussent revêtu des formes plus civilisées, et l’entreprise échoua complètement.
Le commerce de l’Orient, qui passe aujourd’hui par Tzaritzin, est de très-peu d’importance. Cet état de choses anormal pourrait s’expliquer si, pour le transit des articles du Levant, le gouvernement avait découvert quelque route préférable h celle des Génois ; or, si l’on considère que, sur une étendue de cinq cents milles, les provinces transcaucasiennes de la Russie sont contiguës à la Perse et à la Turquie, cette conjecture ne paraîtrait pas impossible à tout homme qui ne serait pas initié à la politique commerciale de la Russie. Malgré les mystères de cette politique, il est facile de découvrir qu’elle s’oppose «à l’exploitation de la route de l’Orient. Il est nécessaire de se rendre compte du vrai principe qui dirige le gouvernement russe pour ne pas l’accuser d’absurdité en le voyant pratiquer le système protecteur comme essentiel au progrès commercial de l’empire.
S’avançant vers le cœur de l’Asie en même temps qu’elle forme la moitié du continent européen, possédant, au moyen de la Caspienne, une voie de communication avec l’Orient, qui est refusée à toute autre puissance européenne, traversée par des fleuves qui semblent destinés à relier les ports de ses quatre mers, la Russie pouvait devenir le grand chemin des nations. Les richesses de l’Europe et de l’Asie y afflueraient ainsi par les routes diverses qu’elle peut seule offrir au commerce du monde. Mais le gouvernement repousse virtuellement ce progrès en refusant à tous les produits étrangers le droit de transit à travers son immense territoire. 11 en résulte que les pro-
duits de l’Orient passent par Smyrne et Trébizonde, tandis qu’ils pourraient aller de Tiflis à Redout-Kalé sur la mer Noire. Si le Don et le Volga étaient unis par un canal, le commerce pourrait encore venir par eau d’Astrabad et des ports intermédiaires à Taganrog, t'id Astrakhan etTzaritzin, ou directement jusqu’à Saint-Pétersbourg. C’est ainsi que les brillants projets commerciaux caressés par Pierre le Grand, et qui tendaient à porter plus loin la frontière orientale de l’empire, ont été détruits par l’indigne politique des successeurs de ce grand prince.
Ces faits nous autorisent à dire que le gouvernement russe ne se préoccupe de la prospérité de. ses sujets que lorsqu’elle peut se concilier avec leur état de barbarie et d’ignorance profonde. L’hypocrisie du gouvernement russe ne saurait faire prendre le change à personne sur scs secrets desseins. 11 est évident que des relations suivies avec les nations européennes ouvriraient les yeux à des populations asservies et introduiraient en Russie des principes de liberté incompatibles avec le despotisme traditionnel des czars. Si le voyageur veut apprécier sainement le système d’économie politique en honneur à Saint-Pétersbourg, il ne doit pas oublier que les intérêts du pouvoir et ceux du peuple sont diamétralement opposés. 11 ne s’étonnera pas alors de voir des vaisseaux de guerre, et non des vapeurs marchands, naviguer sur la Caspienne. Les riches productions de la Perse sont chargées sur de misérables barques, tandis que les vapeurs en fer sont exclusivement affectés au transport des soldats. Ces steamers sont employés à bloquer les côtes occidentales de la Circassie, et toujours prêts, en cas de guerre avec la Perse* à porter des troupes dans ce royaume.
lia LES COSAUUES DU DON.
D’ordinaire, ils funt le service deux fois par mois entre Astrakhan, Bakou, Lenkeran, Enzeli et Astrabad. J’ai appris toutefois que deux vapeurs en fer ont clé récemment lancés sur le lac Aral, pour répondre, assurait-on, aux besoins du commerce. Le fait pourra quelque jour être tenu pour inexact. Il y a une ligne de Cosaques du désert des Kirghees aux bords du lac Aral; ils sont destinés aussi, sans doute, à servir des intérêts prétendus commerciaux.
Je ne vois pas en quoi la politique du gouvernement se trouverait compromise par le développement de la navigation, car elle, pourrait, en cas de guerre, devenir d'un puissant secours pour le transport des armées. Les personnes qui ont navigué longtemps sur le Volga s’accordent à constater que le volume des eaux diminue rapidement, et notre capitaine y voyait la raison des difficultés croissantes de la navigation. Les nombreux canaux par lesquels le Volga se jette dans la mer Caspienne, en coulant à travers le delta sur lequel Astrakhan est situé, deviennent chaque année moins profonds, et l’on croit que le niveau même de la mer Caspienne a baissé depuis quelques années, llumboldt, toutefois, est d’un avis contraire, et l’on peut supposer que les habitants d’Astrakhan ne font que répéter une vieille tradition quand ils soutiennent que leur ville est plus éloignée de la mer qu’autrefois.
MW. Englehardt et Parrot ont récemment recueilli h cet égard une série d’observations des plus intéressantes. Ces savants ont constaté que le niveau de la mer Caspienne est d’environ dix-huit toises au-dessous de celui de la mer Noire. Mais, comme le Don coule avec plus de rapidité
LES COSAQUES DU l)ON.
que le Volga, la différence de niveau des deux fleuves, au point où ils sont le moins éloignés l’un de l’autre, est incontestablement beaucoup plus grande. Le professeur Pallas s’est donné beaucoup de peine pour prouver que ce plateau élevé formait, h une époque antérieure, la côte septentrionale de la mer Caspienne. Adoptant la théorie de Tournefort, et soutenant qu’avant le déluge de Deucalion la mer Noire était séparée de la Méditerranée par les montagnes du Bosphore deThraee, il prétend que la Caspienne et le lac Aral, unis alors, communiquaient avec la mer Noire par un canal qui coulait au nord du Caucase.
Que cette théorie soit exacte ou non, — et, d’après des observations plus récentes, on pourrait penser qu’il en était ainsi avant Adam, — il n’v a pas de doute qu’à cet Age du monde la Caspienne ne s’étendît sur le bassin du Volga. La configuration du pays tout entier vient appuyer cette hypothèse. Les steppes désolées qu’arrosent la Sarpa et le Volga sont imprégnées de sels, et des coquillages exactement semblables à ceux que l’on trouve dans la mer Caspienne sont épars à la surface du sol. La steppe riveraine du Don est formée d’une riche terre noire, où ne se découvre aucune trace de dépôt marin. Il peut sembler singulier que, en traversant une des provinces les plus fertiles de la Russie, nous jetions un coup d’œil sur la plus stérile; mais nous avons voulu présenter mie explication du changement si soudain que l’on remarque entre ces deux contrées. Il parait à peu près certain qu’une grande étendue de la steppe du Volga a été anciennement submergée. Nous nous félicitâmes d’avoir à traverser la partie la plus élevée de la Russie, et, en laissant derrière nous ces vastes déserts de sable qui s’é-
tendent jusqu’aux frontières de la Chine, la steppe, avec sa douce tristesse, ne nous paraissait pas sans attraits: nous avions évité les marais salés d’Astrakhan, et ce voyage à travers le pays des Cosaques du Don nous offrait des charmes nouveaux et imprévus.