CHAPITRE X
Les steppes des Cosaques du Don. — La poste russe. — Un incident désagréable. — Samovars : leurs mérites. — Costume des paysans. — Grande route du pays des Cosaques du Don. — Rencontre d‘un voyageur. — Novo-Tclierkask.
A Jablonsky, notre première étape depuis Tzaritzin, nous mîmes enfin le pied sur le territoire des Cosaques du Don. Rien ne saurait donner une idée de la tristesse du pays qui s’étend entre le Volga et le Don, excepté peut-être les campagnes que nous dûmes parcourir après avoir franchi ce dernier fleuve. Des prairies d’un gazon court et sec, parsemé de thym sauvage et de crocus lilas, ondulaient devant nous à l’infini. Ou eût dit le calme d’un océan après trois jours d’orage.
Nous fîmes quatre milles sans rencontrer une âme. De temps en temps nous passions à côté d’une charrette à bœufs qui transportait au Don des bois de charpente, ou nous croisions un Cosaque, à la mine sauvage, galopant sur un cheval plus sauvage encore. La route semblait éviter soigneusement tous les villages, et ceux que nous découvrîmes, à de grandes distances, se composaient presque uniquement de huttes rondes, si exactement semblables aux meules de foin dont elles étaient entourées, qu’on
pouvait h peine les en distinguer. Quoique j’eusse aperçu sur ma route et ces meules de loin et des voitures chargées de paille, je ne me souviens pas d’avoir passé devant une perche de culture jusqu’au moment où nous atteignîmes les rives du Don.
Le temps, depuis quelques semaines, se montrait favorable à nos excursions, et la route, ou plutôt le sentier que nous suivions, ne laissait à peu près rien à désirer; seulement il nous fallut faire d’ennuyeuses stations aux huttes qu’on a décorées du nom de maisons de poste. Après dix heures de marche, nous arrivâmes au fleuve, dont le cours est paisible, et je dirais volontiers sans prétention. Ses rives nous rappelèrent celles du Volga. A l’ouest, s’élève du bord de l’eau une steppe abrupte et coupée de ravins. Nous traversâmes le Don vers le coucher du soleil, au joli petit village de Piatisbanskaia, où, pour la troisième fois depuis notre départ de Tzaritzin, nous changeâmes de chevaux.
Dès lors, et pendant la nuit et le jour qui suivirent, notre voyage se poursuivit avec une invariable monotonie. Rien ne venait diversifier le paysage, et toutes les maisons de poste se ressemblaient. En arrivant à ces stations, on commence par ne trouver personne ; un coq solitaire, perché sur la roue d’une charrette brisée, est le seul être vivant qui vous accueille. Après maintes tentatives infructueuses pour ouvrir la porte de la cabane, on voit apparaître enfin une femme malpropre, suivie de trois ou quatre marmotsdéguenillés. L’un desenfants part aussitôt et disparaît au milieu de la steppe. 11 ramène, au bout d’une demiheure, un homme sombre et barbu, qui, sans mot dire, enfourche un des chevaux de la dernière poste et s’élance,
ventre à terre, comme s’il ne devait plus revenir. Cependant on ne tarde pas à apercevoir au loin une demi-douzaine de chevaux, dont le galop précipité retentit dans la vallée. Deux hommes courent, haletants, derrière ce nouvel attelage. C’est le Cosaque à la mine rébarbative, accompagné d’un ami non moins taciturne que lui, et qu’il a déterré on ne sait où. Notre yamschik a mis ce temps à profit pour fixer par un nœud plus solide la corde qui sert de courroie au timon. La précaution n’est pas inutile, car ce lien s’est rompu à toutes les montées, juste au moment où il était le plus nécessaire. Trois chevaux sont choisis parmi ceux qui viennent, comme par enchantement, d’apparaître. Le travail du harnachement commence et occupe une autre demi-heure ; on voit, aux soins que le conducteur apporte à fixer les cordes au timon, qu’il a évidemment affaire à une invention toute nouvelle, et que son embarras est extrême.
A la fin, cependant, tout est prêt. Le postillon qui va nous quitter tombe en extase en recevant un vodka de huit sous, après nous avoir conduits pendant quinze milles. Le nouveau postillon n’est pas moins enchanté de la perspective d’un pourboire aussi magnifique. L’original à la triste figure vérifie notre pndaroshna, et daigne accepter, en essayant de sourire, le rouble que nous lui concédons pour faire un compte rond, au lieu du prix ordinaire, qui est seulement par poste de quatre-vingts copeks (deux shillings huit deniers). L eijamschik monte gaiement sur le siège, et, après avoir ainsi gaspillé une heure ou deux, nous partons de nouveau ventre à terre, entraînés de monticule en monticule avec une vitesse prodigieuse, à travers des fossés que la voiture et les chevaux franchissent
comme en volant, non sans éprouver toutefois de violentes secousses.
Nous avions fini par nous habituer tellement à ces soubresauts que nous n’y songions plus. Nos haltes d’ailleurs étaient trop longues et trop nombreuses pour que nous pussions nous plaindre de la célérité qui nous faisait regagner une partie du temps perdu. Nous laissâmes donc le yamschik gagner le vodka à sa fantaisie en se livrant aux plus périlleux exercices. Notre homme faisait incessamment claquer son fouet au-dè’ssus de sa tête, excitant tour à tour les chevaux par ses cris, ses jurons, ses applaudissements ou ses sifflets. Mais notre attelage n’était ni sourd ni aveugle, et il allait toujours sans qu’il fût jamais besoin de lui faire sentir la lanière. C’était vraiment une curieuse figure que ce Cosaque du Don, avec ses grandes moustaches rouges, dont les pointes effilées se montraient derrière ses oreilles. 11 portait un bonnet de fourrure grise, une tunique bleue tombant au-dessus des genoux et serrée à la taille par une ceinture rouge. Une grande pairede bottes fortes, dans lesquelles se perdait son large pantalon, complétait le costume de notre yamschik. En une heure et demie, il nous avait emportés, de cahot en cahot, jusqu’au relais suivant, où se répétait la scène que nous avons essayé de représenter au lecteur.
Pendant la nuit toutefois, le spectacle changeait. Nous épuisions le chapitre des incidents. Les chevaux se trouvaient quelquefois à la poste, mais les choses n’en allaient pas plus vite. Il nous fallait sonner avec persévérance à la porte de la hutte et réveiller l’enfant. Le marmot réveillait la femme et celle-ci son mari, qui répondait laconiquement. au milieu de son sommeil : «Il n’y a pas deche-
vaux. » Et nous de répliquer aussitôt : Loshedye (chevaux)! vodka! vodka! ... Mais il fallait s’exécuter. Nous finissions par faire sonner vingt-cinq copeks aux oreilles du dormeur, et, tout en grommelant, il se décidait à nous satisfaire. C’est en vain que pour l’apprivoiser, nous lui donnions de petites tapes amicales sur l’épaule, il ne se déridait pas un instant, et, à la pâle clarté d’une vacillante lumière, il chiffonnait et barbouillait notre padaroslma pendant un temps interminable. Pour ajouter à la mystification, les yamschiks, en voulant graisser les roues, perdaient leurs écrous dans l’obscurité. Pourtant on se mettait en marche. La pluie commençait à tomber, et nous découvrions, à notre grand déplaisir, que la capote de la voiture était percée comme l'arrosoir d’une douche. Au milieu de ce déluge, nous éprouvions tout à coup une violente secousse, suivie d’un craquement, et nous ne tardions pas à nous apercevoir que l’une des roues se détacherait de l’essieu, selon toute apparence, avant notre arrivée à la prochaine station. On comprend quelles devaient être alors nos anxiétés : il eût fallu nous résigner, par ce temps abominable, à passer la nuit tout entière au milieu de la steppe dans une voiture envahie par les eaux.
Aussi ne nous avancions-nous plus qu’avec une prudente lenteur et les yeux fixés sans cesse sur celle des roues de devant qui menaçait de se détacher. C’était notre troisième nuit de marche. Le ciel vint à notre aide, et nous pûmes saluer avec les sentiments de la plus vive gratitude notre arrivée devant une cabane d’aspect moins misérable que les autres, où nous décidâmes d’attendre que le matin nous amenât le beau temps et un charron, dont notre roue avait si grand besoin. La cabane contenait
heureusement un brancard en bois, sur lequel on étendit, en guise de matelas, une magnifique peau de mouton que j’avais achetée. Ainsi notre gîte se trouva comfortable ; il n'avait d’autre inconvénient qu’une odeur suffocante des plus désagréables, et une telle abondance de puces que j’importai à Taganrog une quantité considérable de ces hôtes incommodes.
Mais si l’on doit quelquefois en Russie regarder une peau de mouton comme un objet de luxe, un somovar s’y trouve toujours de première nécessité. A sa vue s’évanouissent tous les fâcheux souvenirs que vous ont laissés les roues tombant dans l’ornière et le vent qui gronde sur les steppes ; la hutte de poste prend aussitôt comme un air de fête; vous oubliez les mille insectes qui vous sautent aux jambes; l’arrivée des chevaux ne vous importe plus ; vous accablez de politesses le maître de poste maussade; votre plaisir se manifeste par une pantomime qui stupéfie les jeunes filles cosaques, et quand, la nuit venue, vous cherchez le sommeil sur votre peau de mouton, c’est avec une sensation de bien-être indicible. Pour le voyageur qui parcourt les vastes plaines des Cosaques du Don, il n’est pas de vue plus réjouissante que celle du brillant somovar de cuivre poli; son oreille n’est jamais plus doucement caressée que par le léger sifflement, l’agréable murmure du somovar. En Russie, riches et pauvres, nobles et paysans, ont placé toutes leurs affections sur le somovar de leur foyer. Peut-être est-ce là le seul sentiment commun à ces classes opposées? Le seigneur estime qu’un somovar vaut un serf, et le serf, h coup sur, sacrifierait volontiers le seigneur pour garder le somovar qui égaye sa pauvre cabane. Si un ukase venait abolir de-
main les somovars , je crois, en vérité, qu’il y aurait une insurrection dans tout l’empire, et que ce serait la fin de la Russie.
Pour qu’une simple théière joue un rôle si important dans la vie domestique d’un peuple, il faut que ses jouissances soient singulièrement bornées. Il semble que pour le Russe toutes les joies humaines se résument dans le plaisir de boire du thé. Il est. vrai que ce breuvage ne saurait jamais être mieux apprécié, que durant un voyage sur la steppe. Nous avions acheté à Nijni une petite provision de thé venu de Chine parla voie de terre, et nous ne portions avec nous que de la fleur de Péko, du sucre et des biscottes. Comme on ne peut, dans les huttes de poste, se procurer que du pain noir, nous réduisîmes nos repas à ce chétif menu, auquel, à l’occasion, nous ajoutions une couple d’œufs achetés, pour ainsi dire, au poids de l’or. Avec un tel régime, et au milieu des fatigues parfois excessives du voyage, le thé agissait sur nous comme le plus généreux des stimulants, et la construction particulière des somovars nous assurait une boisson excellente. Ces ustensiles tirent leur nom de deux mots russes, qui signifient bouillir soi-même. Le somovnr n’est autre chose qu’une grande urne en cuivre, dans le milieu de laquelle est un cylindre rempli de charbons ardents. La partie supérieure de l’appareil s’ouvre en forme d’entonnoir, et la théière s’y adapte exactement, de sorte qu’en maintenant le thé chaud, le feu du cylindre fait bouillir l’eau qui l’entoure de toutes parts. Une tranche de citron remplace toujours dans le thé russe le nuage de crème indispensable à mes compatriotes, et je ne tardai pas à trouver l'innovation de mon goût.
Le lendemain matin, dès que notre roue eût été ratta-
ehée tant bien que mal, uous partîmes sous les brillants auspices d’un magnifique soleil levant. La steppe, moins désolée, offrait plus de variété à nos regards curieux. Nous traversâmes quelques villages, dont les petites maisons à un étage et entourées d’un balcon nous parurent plus solidement bâties que toutes celles que nous avious vues jusque-là. Nous remarquâmes en passant un moulin en bois, posé sur un ruisseau au cours paisible et frangé de saules, qui égayaientle paysage. Notre vue ne se reposa pas sur d'autresarbresdurant tout le voyage. De vastes perspectives s’ouvraient de temps à autre sur les sinuosités du Don et sur la steppe qui s’étendait en s’abaissant toujours jusqu’à la mer Caspienne. De grands troupeaux debétail, de moutons, de chevaux, erraient à l’aventure à travers les plaines infinies, et nous croisâmes un plus grand nombre de chariots, attelés de bouvarts, que les jours précédents. Le mouvement et la vie reparaissaient peu à peu. Ces chariots, chargés de gourdes, étaient accompagnés par des hommes à figure rude et rébarbative et par des femmes aussi peu avenantes; mais peut-être doit-on montrer quelque indulgence pour les dames, et tenir compte de leur costume peu avantageux, qui se compose d’une robe de chambre de couleur blanche et de bottes à la Wellington. Les hommes étaient affublés à peu près de même, avec cette différence, que leur robe de chambre était raccourcie eu tunique, et que leurs larges pantalons se perdaient dans leurs bottes. Le plus respectable de la troupe portait une espèce de schako de cavalerie légère avec une bande rouge.
Le pays des Cosaques du Don est beaucoup plus peuplé que ne serait tenté de le supposer le voyageur qui suit
la ligne de poteaux blancs de la route de poste. On dirait qu'il est établi en principe que la hutte de poste doit être située dans la position la plus solitaire; il devient impossible ainsi d’obtenir assistance pour les réparations que nécessite à chaque instant le mauvais état des chemins. En obtenant nos padaroshnas à Dubovska, nous nous munîmes d’une liste des stations, qui ne nous fut délivrée qu’après des délais infinis. L’employé paraissait n’avoir jamais entendu parler de l’itinéraire que nous nous proposions de suivre. Je crois, au surplus, qu’il finit par inventer les noms des lieux et les distances qui étaient soigneusement enregistrés sur la liste ; car, à l’exception de la première station, aucune autre n’existait en réalité, et si de temps en temps nous n’avions aperçu les Ilots argentés du Don, nous aurions pu croire que nous étions perdus au milieu des déserts du littoral de la Caspienne.
Le trait distinctif du caractère des maîtres de poste du pays des Cosaques du Don, — et ils sont probablement d’excellents types de la race, — estime apathie sournoise, une imperturbabilité bourrue, bien faite pour irriter au suprême degré le voyageur. Menaces, roubles, supplications, tout, près de ces hommes, demeurait infructueux. Du doigt nous leur indiquions notre roue qui menaçait et le soleil couchant; ils ne montraient ni surprise ni sympathie ; à peine daignaient-ils alors nous donner un pot de graisse pour remédier à un attirail hors de service. Une fois seuloinentoirrépondità mes instancesen me demandant d’un ton brusque si j’étais chrétien. Je savais assez de russe pour comprendre la question ; je répondis affirmativement, et fus aussitôt invité à faire le signe de croix pour attester l’orthodoxie de ma croyance. Comme le signe de la croix
se fail de plusieurs façons parmi les sectes de l’Église grecque, je craignis de me compromettre par une tentative malheureuse, et je refusai de satisfaire à cette injonction. Le Cosaque haussa les épaules en ricanant, et réserva son aide et ses sympathies pour les voyageurs qui savaient faire le signe de la croix comme lui.
Nous passâmes dans un bac le Donetz, dont la grandeur rivalise avec le Don, et, des hauteurs qui le dominent, nous pûmes jouir de la vue du confluent des deux rivières. Les steppes à l’ouest du Donetz sont riches en mines de charbon ; les plus importantes sont situées à Bakmout, dans le gouvernement d’Iekaterinoslav. Pendant une saison de l’année un steamer est employé, — par l’État naturellement, — à remorquer des bateaux chargés de l'anthracite de ces mines. Clarke et d’autres auteurs supposent que le mol Donetzest l’origine du nom donné au Don par les Grecs; et la transition de Donetz ou Danaetz h Tandis est assez naturelle pour autoriser cette suppositioiK
De nombreux vignobles bordent les rives du Don, sur le chemin de Tcherkask; ils produisent une grande quantité de vins mousseux, presque semblables à ceux de la Crimée. Suivant les derniers rapports officiels, l’exportation de ces vignobles seuls s’élève à trois cent soixantequinze mille roubles. Comme nous approchions de la capitale de la province, nous fûmes surpris par l'apparition inattendue d’un voyageur ; c’était le seul que nous eussions rencontré depuis plus de trois cents milles. Avec une curiosité analogue à celle qu’on éprouve en mer à l’aspect d’une voile inconnue, je regardai, à travers le nuage de poussière qu’il soulevait, le véhicule et son possesseur, aussi sales* aussi poudreux l’un que l’autre, lorsqu’ils
passèrent îapidement à côté de nous, et je pus inc faire une idée de notre propre figure, quoique rien ne me pût éclairer sur la position et sur le rang de cet homme. 11 n’y a pas de signe qui puisse aider à apprécier la condition d’un Russe en voyage. Chevaux, droskies, yamschik et voyageurs, tout revêt également un air de malpropreté révoltante; tout disparait sous une couche uniforme de poussière. La voiture et le voyageur ne sont lavés ni l’un ni l’autre qu’à la fin du voyage. Jusqu’à preuve du contraire, l’homme qui venait de passer devant nous pouvait donc être un prince allant prendre le gouvernement d’une province, aussi bien que le dix-neuvième clerc d’un bureau de police.
La nuit était déjà avancée lorsque, à la faveur d’un beau clair de lune, nous vîmes se dessiner les pittoresques contours de Novo-Tcherka^k. En traversant un petit tributaire du Don, nous descendîmes lentement jusqu'au pied de la colline sur laquelle la ville est située, et nous passâmes sous un grand arc de triomphe, érigé en l’honneur d’Alexandre, qui nous parut d'autant plus imposant et plus mystérieux que nous étions moins préparés à un tel développement architectural. Nous entrions, en effet, dans la première ville que nous eussions vue depuis que nous avions quitté les rives du Volga. Ce contraste d’une ville, à côté de steppes désolées et sans vie, me frappa vivement. Bien que le bruit des pas de la sentinelle, troublât seul, en ce moment, le silence des rues désertes, c’était un vrai plaisir pour nous de les parcourir en tout sens et de pouvoir nous dire que nous étions enfin dans la capitale du pays des Cosaques du Don.