CHAPITRE XI
Cosaques du Don. — Leur origine. — Les Cosaques soldais. — Les Cosaques agriculteurs. — Étendue des terres arables. — Statistique des Cosaques du Dun. — Une mauvaise route. — Retards. — Un aide de camp qui arrive du Caucase. — Le système postal. — Renseignements d’un Russe à ce sujet.
La ville de Novo-Tcherkaïk fut fondée par l’hetman Platoff, en 1806. Les inondations auxquelles la première capitale des Cosaques était exposée avaient rendu nécessaire de transférer le siège du gouvernement dans une autre situation. Pour éviter les (lots du Don, l’hetman est tombé dans l’extrême contraire en perchant la nouvelle capitale sur le sommet d’un mont. Il était difficile de choisir un site plus défavorable : éloignée de huit milles du fleuve, > T ovo Tcherkask ne peut profiter du commerce du Don ; ses abords sont escarpés et inaccessibles presque de tous les côtés. Le seul avantage que cette ville retire de sa position élevée est une vue fort étendue du côté du sud. On assure que, par un temps serein, on peut, de la capitale des Cosaques du Don, apercevoir distinctement les pics neigeux du Caucase. Le chiffre de la population est d’environ dix mille âmes. Les rues sont larges, mais les habitations de chétive apparence ; elles sont bâties sur pilotis, comme les greniers où l’on serre les gerbesde blé sous les hangars des fermes. Ce système de construction, indispensable sans doute dans la vieille ville toujours exposée aux inondations, a été appliqué à la nouvelle. En somme, la capitale des Cosaques est une ville isolée, mal
bâtie, et ne répond en rien au fastueux are de triomphe qui lui sert d’entrée.
Création du commencement du siècle, Novo-Tcherkask est en grande partie dénuée de ce caractère national qui rendait la vieille capitale si intéressante, et qui a été si pittoresquement dépeint par Clarke. Depuis que le Don a cessé d’être la frontière de l'Europe et de l’Asie, les habitants de ce district ont été en quelque sorte occidentalisés, et je n’ai pu admirer à Novo-Tcherkask aucun de ces remarquables costumes décrits par les anciens voyageurs. Avec les mœurs et les coutumes qui les dislinguaientjadis, les Cosaques ont perdu toute trace de leur première indépendance. Ils sont graduellement absorbés dans l’empire russe, et, comme une race qui doit bientôt s’éteindre, ils perdent chaque jour quelque chose de leur originalité nationale.
Rien de plus avantageux pour la Russie que la position de cette province et que le caractère martial de ses habitants. Établis à l’extrémité d’un empire dont les frontières étendues sont continuellement menacées par les populations voisines, les Cosaques sont regardés comme ses défenseurs naturels, et on les a échelonnés, comme tels, sur une'ligne continue de la Sibérie à la mer Noire. Ils forment aussi la majeure partie de l’armée du Caucase, qui est constamment renforcée par des levées faites dans les provinces adjacentes. 11 n’est pas difficile de recruter un régiment en Russie. On ordonne à un certain nombre d’hommes de sc réunir sur un point donné, et on les dirige incontinent vers le théâtre delà guerre. Le procédé est des plus simples et donne de meilleurs résultats qu’on ne pourrait se l’imaginer. Tout Cosaque est destiné dès sa uais-
s'jnce à l’état militaire, et les busses ont fini par se persuader que ce peuple n’a d’autre mission en ce monde que de livrer des batailles.
l^es Cosaques du Don sont la race la moins homogène de l’univers. D’après Clarke, c’est un mélange de Circassiens, de Malo Russes, de Russes, de Tartares, de Kalmouks et d’Arméniens. D’autres prétendent qu’ils sont presque exclusivement d’origine slave, et cette conjecture me semble la plus probable, car on ne saurait découvrir dans leur physionomie quoi que ce soit qui dénote une origine mongole. Ils sont, du reste, sectateurs fanatiques de l'Église grecque, h laquelle ils appartiennent de temps immémorial. Mais si les ethnologues ne sont pas d’accord sur leur origine, les étymologistes ne sont pas moins embarrassés pour déterminer la racine de ce nom de Cosaque ; ils ont fini par laisser la question en suspens, après avoir tour à tour cherché l’origine du mot Cosaque dans sa ressemblance avec différents mots qui, dans d’autres langues, signifient alternativement un homme armé, un sabre, un corsaire, un bouc, un promontoire, un habit, une casaque et un district de la Circassie.
Ce ne sont pas les Cosaques, on le conçoit, qui se chargeront d’éclaircir la difficulté ; ainsi, l’origine de leur race et de leur nom est probablement destinée à rester à jamais un intéressant sujet d’investigations. Une chose certaine, c’est que, descendant ou non d’une race unique, les Cosaques nourrissent la plus implacable haine contre les Russes. Dépossédés de 'presque tous leurs anciens privilèges, ces hommes, qui autrefois vivaient libres, en république, et ne dépendaient que de leurhetman ou président, sont réduits aujourd’hui à la même condition d’es-
clavage que les habitants des autres provinces de l’empire. Jadis toute distinction de rang était inconnue chez les Cosaques du Don ; actuellement il existe parmi eux une véritable aristocratie. Dans la république des Cosaques, les biens de la terre étaient à tous ; depuis la domination moscovite, le pays est divisé en Etats, soumis au servage, et ceux qui, comme paysans de la couronne, seraient comparativement libres dans d’autres provinces , sont sans cesse exposés à se voir incorporés de force dans les armées du ezar. Ces pauvres Cosaques sont vraiment fort à plaindre de posséder une réputation de bravoure que les Russes ont tant de peine à s’attribuer h euxmêmes.
Dans le cours de mes derniers voyages, je fis la ren . contre d’un officier hongrois qui avait assisté h beaucoup d’escarmouches dans le Caucase; il m’assurait que la valeur des Cosaques du Don était une de ces illusions populaires que le gouvernement encourage avec soin, dans le double but de flatter la vanité d’une race mécontente et de la rendre plus docile, et en même temps d'inspirer un effroi salutaire aux autres nations, habituées jusqu’ici à regarder les Cosaques du Don avec une sorte de terreur mystérieuse et à se les représenter comme des monstres d’une férocité effrayante et d’un aspect horrible. Un contact fréquent a appris aux Circassiens «à estimer ces formidables guerriers à leur juste valeur, et ils les tiennent presque en aussi grand mépris que les autres soldats russes. La vérité est que, dans toutes les campagnes où les Cosaques se sont distingués, ce n’a guère été que par comparaison avec les troupes russes ; ils doivent leur célébrité plutôt h la barbarie et à la cruauté dont ils font
preuve en harcelant une armée en retraite, qu’à des traits éclatants d’une valeur solide.
Si le gouvernement, au lieu d’épuiser la population valide par de continuelles levées d’hommes, encourageait les Cosaques à se livrer aux occupations agricoles et commerciales, il est certain que le pays qui s’étend du Volga au Don renferme assez d’éléments de prospérité pour récompenser l’industrie de ses habitants. Les statistiques suivantes, tirées des rapports officiels, prouvent non-seulement que ces avantages naturels existent, mais aussi que les Cosaques du Don possèdent à un haut degré cet esprit d’entreprise, si rare en général parmi les Russes, et qui paraît être un des derniers vestiges de leur ancienne indépendance.
La province entière renferme sept cent mille habitants, répandus sur une étendue de trois milles carrés d’Allemagne, donnant par conséquent la faible moyenne de deux cent quarante habitants environ par mille carré, et quarante acres d’excellente terre de pâturage pour chaque habitant. En comparant le chiffre de la population à l’étendue des terres mises en valeur, on trouve que chaque habitant cultive environ huit acres, soit une étendue de près de deux acres de plus que les habitants de toutes les autres provinces. La moyenne du terrain cultivé, dans dix-sept des cinquante et une provinces qui composent l’empire, est, en vérité, si minime, que la production des céréales s’y trouve au-dessous des besoins de la population. Quand on considère les interruptions que subissent les travaux agricoles dans le pays des Cosaques du Don, par suite de l’absence permanente de près de cent mille hommes qui servent aux armées, on est autorisé à dire
que les Cosaques du Don sont, de tous les sujets de Sa Majesté Impériale le Czar, les plus entreprenants et les plus énergiques.
Seulement il est tout à fait conforme au système général du gouvernement russe qu’avec ces qualités les Cosaques du Don soient employés surtout à protéger l’empire contre les incursions des tirailleurs circassiens ou les attaques des Kirghees pillards sur la frontière du Thibet. Or, qu’on se représente un Cosaque du Don occupant un poste dans ces affreux déserts, ayant b se. féliciter d’être né dans la province la plus favorisée de la Russie et se demandant comment sa femme et ses enfants cultivent sans lui les huit acres de terre qu’il ne reverra peut-être jamais. On ne doit pas supposer cependant que, par ces huit acres en culture, nous entendons le sol qui produit chaque année. La grande étendue des terres arables permet de ne pas prendre au delà d’une récolte sur le même champ tous les dix ou quinze ans. On dit que la terre arable est égale à environ un tiers des pâturages; nos précédentes indications ont montré que cette proportion est exacte, et qu’en même temps, sans aucun doute, il serait possible de la modifier d’une façon notable au profit de l’agriculture. Le sol est formé, dans le pays des Cosaques du Don, d’une bonne terre grasse, riche et noire, particulière à la steppe, et que l’on nomme tchernozième . Le sous-sol, dans la plus grande partie de la contrée, consiste en marnes. Toutes les variétés de blé y réussissent, et, de plus, on y cultive le lin sur une grande échelle, pour en extraire une huile, objet d’un commerce important en Russie. Les mûriers croissent à merveille partout où on en a fait l’essai, et, si l’industrie séricicole était encou-
ragée par l’État, elle fournirait à l’exportation des produits satisfaisants.
Sur les beaux et gras pâturages de cette province, le bétail grandit avec une facilité surprenante, et ne coûte presque rien à nourrir. Les propriétaires de troupeaux en apprécient tellement peu la valeur, qu’ils les tuent par hécatombes uniquement pour en extraire le suif. On a conseillé à ces propriétaires malavisés d'exporter la viande au lieu de l’enterrer, et de chercher à tirer parti du lait. L’avis paraît avoir été négligé jusqu’ici. J’ai goûté, il est vrai, quelques fromages excellents, mais je ne me suis pas aperçu qu’ils fussent un objet de commerce. Les chevaux abondent Sur les rives du Don, et leur race est fort estimée par tout l’empire. Importés, dans l’origine, par les Tartares, les chevaux cosaques sont de petite taille, mais d’une vigueur sans égale. Leur prix varie de trente à cinquante shillings par tête. Habitués, pendant leur jeunesse, h endurer de cruels hivers, ils deviennent capables des plus rudes fatigues. Lorsqu'ils parviennent à échapper aux épidémies et aux sécheresses de leur pays, ils sont destinés généralement h la remonte de l’armée russe.
Les indications que nous venons de présenter ne méritent pas toutefois une entière confiance, car elles sont empruntées aux rapports officiels, où les erreurs et les contradictions abondent. On sait que le gouvernement russe ne se sert de la publicité que pour dénaturer l’état réel des choses. Aussi n’avons-nous cherché dans ces documents que la preuve officielle de l’état misérable d’une province qui semblerait appelée h la prospérité la plus haute parles richesses de son sol et la hardiesse de ses ha-
bitants. Le gouvernement n’a rien su tenter pour la fortune d’une contrée qui lui fournil des troupeaux innombrables et ses plus intrépides soldats.
Quoique nous fussions dans la capitale d’un pays renommé pour ses chevaux, nous eûmes mille peines à nous en procurer quelques-uns à la poste. Le retard était fàclieux, et nous fit songer que nous venions de rentrer au milieu du monde et de la civilisation russes. A la fin pourtant nous quittâmes la ville au grand galop, nous précipitant, avec une rapidité effroyable, au fond du ravin sur le bord duquel elle est située, et suivant, au-dessus de la steppe, les contours d’une route si horriblement raboteuse, que je reconnus sans peine que nous étions sur la principale route postale du pays.
Nous ne roulions plus sur un gazon uni, comme nous l’avions fait jusque-là, guidés seulement par la fantaisie du yamschik et par une ligne de poteaux blancs. Nous nous trouvions retenus entre des limites tracées par deux fossés et cahotés, non sans de vives angoisses, sur un terrain qui avait été marais jadis. Les profondes ornières laissées sur notre route par le commerce de l’hiver et séchées par le soleil s’étaient changées en sillons solides, et l’argile inflexible menaçait à chaque instant de briser les ressorts de la voiture et de disloquer les articulations des infortunés voyageurs. Nous cherchions à nous affermir de notre mieux sur nos sièges pour ne pas nous heurter contre les parois de la voiture, et, comme nous courions sur les crêtes rapides des fondrières qui coupaient à chaque instant la route, nous avions besoin de toute notre attention pour ne pas être jetés bas. Enfin, après avoir sauté plutôt que roulé durant quinze verstes, notre voiture s’arrêta, et
nous apprîmes, avec un vif plaisir, que nous étions arrivés, au prix de quelques contusions, à la station suivante.
Notre route croisait en cet endroit celle qui réunit Saint-Pétersbourg et Moscou àStavropol, quartier général de l’armée russe dans le Caucase. Nous étions à environ deux jours et deux nuits du théâtre de la guerre, et par conséquent à demi préparés à la réponse qui nous fut faite, lorsque nous demandâmes des chevaux. L’écurie tout entière, on nous le dit du moins, avait été mise en réquisition pour le service des officiers chargés des dépêches. 11 était inutile d’insister; notre padaroshna portait seulement un cachet impérial, au lieu de deux qui indiquent le service exprès du gouvernement : étrangers et civils, on nous considérait comme n’avant aucun titre à continuer notre voyage; il fallut donc nous résigner philosophiquement à fixer notre séjour dans une chambre dénuée de toute espèce de meuble et fourmillant de vermine, jusqu’à ce qu’il plt'it au maître de poste de nous donner les moyens de poursuivre. Au milieu de notre repos forcé, nous n’avions d’autre passe-temps que le spectacle de la cour de la poste. Des officiers se hâtaient dans une direction; des dames, avec de nombreuses familles, voyageaient paisiblement dans l’autre. Tous produisaient le même padaroshna, et le maître de poste, s’inclinant avec respect devant les deux cachets impériaux, livrait ses attelages sans mot dire.
Tenter de séduire cet homme eût été parfaitement inutile. C’était vraiment un personnage, avec son chapeau entouré d’un galon d’or et son costume de fonctionnaire du gouvernement. Il empochait nos roubles avec une grande satisfaction ; mais il restait inébranlable et réservait
consciencieusement ses chevaux pour le service de son maître impérial. A la fin, je m’adressai en français à un jeune aide de camp qui renversait tout sur son passage, et dont l'arrivée à la station avait agi comme par enchantement sur les yamschiks. En reconnaissant en nous des Anglais, il ordonna qu’on mit sur-le-champ des chevaux à notre voiture.
La politesse excessive de cet officier, qui se montrait prêt à périr sur la place si ce sacrifice pouvait avancer notre voyage d’un relais, contrastait singulièrement avec l’incivilité du maître de la maison : du reste, ils étaient, l’un et l’autre, des types parfaits de l’honnêteté moscovite II fallait que ce fussent des serviteurs dévoués de la couronne, car le maître de poste nous avait donné une preuve de son obéissance, et je ne crois pas que l’on puisse éprouver plus rudement la fidélité d’un soldat qu’en lui ordonnant de faire un voyage de dix jours, à une heure près, dans un téléga russe. Ce ne fut pas sans étonnement que je vis le jeune officier s’asseoir sur une botte de paille dans un chariot découvert tel que ceux dont se servent les paysans de ces contrées, et poursuivre vers Moscou, malgré le vent et le mauvais temps, un pénible voyage de huit jours et huit nuits. Toutes les deux heures, il devait être réveillé de ce sommeil qu’un Russe seul peut goûter en de telles circonstances, pour changer de voiture, car le chariot, ainsi que les chevaux, sont la propriété particulière de la dernière station. Tandis qu’il nous disait gracieusement adieu et s’enveloppait de son blanc manteau militaire, je songeais que, sous ces dehors de politesse exquise, le sang des Scythes, ses ancêtres, coulait certainement encore dans ses veines.
Nos épreuves à cette station peuvent donner une idée de celles qui nous attendaient à chaque maison de poste jusqu’à Taganrog. Tantôt nous réussîmes à corrompre les yamschiks et à les disposer en notre faveur; tantôt nuus louâmes un attelage particulier, ce qui ne nous empêcha pas de payer, par-dessus le marché, pour les chevaux du gouvernement. Dans une circonstance, nous dûmes de pouvoir partir sans délai aux bons offices d’une petite dame allemande, femme d’un chirurgien d’un régiment de Cosaques, qui se porta caution du payement convenable d’un pot devin au moment de notre départ. Une autre fois, un yainschik intraitable refusa d’accélérer sa marche et nous aurait abandonné, dans l’ornière, si je ne lui avais montré un revolver à six coups, en le menaçant de lui brûler la cervelle au premier signe de mauvais vouloir. Telle est, pour les étrangers, la pratique du système beaucoup trop vanté de la poste russe : en vérité, on ne saurait s’attendre à un autre résultat quand on se rappelle qu’elle n'a été organisée que pour le service des armées et de l’État.
Ceux des paysans de la couronne qui appartiennent à l’administration postale sont tenus de fournir un certain nombre de chariots, de chevaux et de yamschiks ; à ces conditions, ils sont déchargés de toute redevance pécuniaire pour la terre qu’ils occupent et autorisés, en outre, à prélever sur les voyageurs un certain droit de passage. C’est, dans quelques provinces, une somme d’une exiguïté ridicule; dans aucune, probablement, elle n’est plus faible que dans le pays des Cosaques du Don. La moyenne de toutes nos dépenses de poste avec trois chevaux, depuis notre départ de üubovka, en y comprenant notre subsistance, les réparations de la voiture, le graissement des
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roues et tous les pourboires et vodkas que nous crûmes devoir prodiguer, s’élevait seulement à quatre pence et demi par mille. Les maîtres de poste, farouches et incorruptibles de l’autre coté de Tcherkask, n’ont pas besoin de faire remarquer qu’ils n’attendent pas de pourboire, ou qu’ils se contentent d’une petite douceur. Ces hommes sont nommés par le gouvernement, et obligés à avoir des chevaux toujours prêts pour les courriers qui portent des dépêches. Chaque station est pourvue d’un registre sur lequel est inscrit le nombre de chevaux attachés au service, et si le maître de poste ne peut expliquer d’une manière satisfaisante le vide de son écurie, la plainte du voyageur est consignée sur le livre. Il va sans dire que cette plainte n’est écoutée que lorsqu’elle émane d’une personne qui, de près ou de loin, touche au gouvernement.
Celte organisation a l’inconvénient énorme d’être fondée sur une spéculation de la couronne, dont l’objet est de faire parvenir ses dépêches aux extrémités de l’empire par la voie la plus prompte et la plus économique possible. Pour y parvenir, on sacrifie complètement les convenances du public, tandis qu’avec un très-léger surcroît de dépenses on pourrait tout concilier. Quelques chevaux déplus seraient fournis à chaque station, elle maître de poste devrait en livrer à chaque voyageur qui pourrait payer, sans qu’il eût besoin de produire un padaroshna. Si, au lieu du prix insignifiant que le voyageur acquitte aujourd’hui, on fixait une rétribution plus élevée et qui viendrait couvrir les dépenses d’une augmentation de chevaux, il n’y a pas de doute que personne ne songerait à se plaindre de l’innovation.
Il esl singulier que, malgré la détestable organisation du service postal de l’empire, il n’y ait pas pour les Russes de plus grand sujet d’orgueil national. Us ne tarissent pas sur les facilités prétendues qui sont offertes à l’étranger visitant la Russie. J’ai rarement passé plus de quelques minutes dans la compagnie d’un Russe, sans qu’il m’ait demandé si je ne considérais pas leur organisation postale comme sans rivale au monde, puisqu’elle réunissait le comforl à l’économie, la sécurité à la vitesse. Je répliquais qu’il m’était impossible de trouver le moindre comfort dans la salle d’une hutte de poste, avec un plancher boueux, sans fenêtre et sans meubles.
— Quoi 1 s’écriait-on, vous n’avez jamais été sûrement dans nos maisons de poste? •
J’admets l’économie du système; mais j’hésite à reconnaître qu’il offre l’avantage de la sécurité, car des visions de roues brisées et de ravins profonds me poursuivent encore.
Sur ce mol, un Russe vous apprend triomphalement qu’il vient précisément de faire douze mille verstes en trois moi§ sans un seul accident.
— Entriez-vous dans les huttes de poste?
— Non sans doute ; pourquoi serais-je entré dans une maison de poste, lorsque je pouvais dormir dans une bonne voiture?
— Bien ; mais vous m accorderez enfin que les délais qu’entraîne le changement de chevaux sont très-ennuyeux et que les maîtres de poste se montrent fort insolents. Le voyage n est rapide que lorsqu’on est réellement en route.
— Ah ! pour vous, étrangers, il est impossible que vous obteniez des chevaux ; si vous ne parlez pas la langue du
NACK1VAN
pays, vous serez volés et insultés. Mais c’est très-différent avec nous qui savons quel ton il faut prendre vis-à-vis d’une telle canaille , et que, pour la faire marcher, ce sont des coups et non des roubles qu’il faut lui prodiguer avec largesse.
Mon contradicteur alors se promène fièrement, convaincu, parce qu'il a fait douze mille verstes en trois mois, pendant lesquels il a rossé, en moyenne, douze maîtres de poste par jour, vécu constamment de pain noir, dormi chaque nuit dans sa voiture, et gardé les mêmes vêtements sur le corps, — que son pays est sans rival au monde pour les commodités qu’il offre au voyageur.