‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 28 sur 62 · TAGANROG · texte numérisé non relu

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des navires qui visitent annuellement le port de Taganrog 11 est enjoint aux employés de la douane de surveiller l’exécution de cet ordre, en mesurant le tirant d’eau de chaque vaisseau à hertch, et en le comparant avec celui qu’il accuse à son arrivée à Taganrog. Ce règlement ouvre une nouvelle source de profits aux employés des douanes, mais il n’atteint nullement son but. Au moyen d’un présent proportionné à la quantité de lest que l’on veut décharger, on obtient à Kertch l’allégement instantané du navire; on jette par-dessus le bord une cargaison de pierres à l’entrée du port de Taganrog, et le tirant d’eau du bâtiment se trouve correspondre avec une singulière exactitude k la mesure indiquée par la douane de Kertch. De cette façon, les frais assez importants qu’aurait nécessités le déchargement du lest se réduisent à quelques pourboires insignifiants. On devine, la conséquence de semblables abus ; l’atterrissement du port s’accroît en raison directe des développements du commerce. Il viendra un jour où Taganrog sera tellement florissant, qu'aucun navire 11 e pourra plus y entrer.

D’autres raisons m’autorisent à penser que Taganrog a atteint le point culminant de sa prospérité. Le nouveau port de Berdianski le menace d’une rivalité redoutable, car il offre, pour charger et décharger les cargaisons, des facilités qui ne se rencontrent dans aucun autre port de la mer d’Azof. Il est situé à l’embouchure de la Berda, et les bâtiments d’un fort tonnage peuvent mouiller audessous de la côte même. Marianopol est aussi une ville de commerce importante; ancienne colonie grecque, elle ne possède pas les avantages d’un port, mais elle renferme une population infatigable. Ce sont d’ailleurs des

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Grecs qui ont donné, récemment, une si grande extension au commerce des blés dans les provinces méridionales de la Russie. Un nouveau port a été établi, il y a quatre ans, à Gheïsk, sur la côte orientale de la mer d’Azof; mais son existence n’est pas de nature à inspirer la moindre appréhension à Taganrog : le gouvernement semble avoir choisi, pour y placer le siège de cette nouvelle ville, la seule baie qui se comble avec plus de facilité que celle de Taganrog.

C’est ici le lieu de constater la faveur remarquable dont l’espèce de blé, connu sous le nom de yhirka , commence h jouir sur le marché de Londres, préférablement aux blés polonais d’Odessa. Cette préférence sera une source de bénéfices incalculables pour les pays baignés par la mer d’Azof, qui sont les seuls où l’on récolte cette espèce particulière de blé. M. Mongredien dit à ce sujet : « Il y a quelques années, le blé rouge de Pologne, à Odessa, formait de beaucoup la plus grande masse des céréales que nous importions de ces contrées; maintenant il en constitue à peine un tiers. Les blés ghirka de Marianopol, de Berdianski, de Taganrog et d’autres places ont été importés l’année dernière en très-grandes quantités, savoir, près de trois cent cinquante mille quarters, contre cent mille seulement importés en 1851 . Chaque jour les meuniers connaissent et apprécient mieux cette qualité de blé. Son usage, limité autrefois à Cork, à Limerick et aux districts voisins, est devenu aujourd’hui universel. »

Tous les ports de la mer d’Azof souffrent de l'absence de moyens de communication intérieure. Les difficultés qui entourent le transport des produits au littoral augmentent sensiblement le prix des grains, et retardent le

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développement du commerce. La plus grande partie du blé que l’on exporte de Taganrog à Berdianski et à Marianopol est transportée sur des charrettes traînées par des bœufs. Ces pesants attelages ne font pas plus de quinze milles par jour; les routes sont impraticables, sauf pendant quelques mois de l’été. Il est évident que l’importance des approvisionnements destinés aux marchés étrangers dépend moins de l'état des récoltes dans l’intérieur de la Russie que de l'état des routes qui mènent h la mer.

Je doute que les ports de la mer d’Azof, malgré leur apparente prospérité, puissent longtemps résister au conflit de causes soit naturelles, soit politiques, qui conspirent leur ruine. Les voies de communication ne sont pas les seuls éléments de succès qui leur fassent défaut. Le manque de travailleurs leur porte un préjudice non moins considérable. Le fait doit paraître étrange dans un pays peuplé de cinquante millions d’hommes, la plupart plongés dans la misère, et surtout quand on sait que les rares habitants de la steppe voisine des ports de la mer d'Azof peuvent gagner en travaillant jusqu’à un rouble d'argent par jour.

Mais les millions d’hommes à moitié morts de faim qui peuplent les différentes parties de la Russie ne peuvent pas émigrer dans cette terre d’abondance, lors même qu’ils ne sont pas attachés comme serfs à une localité particulière. Cette ressource leur est enlevée par l’absurde régime auquel ils sont soumis. Le prix d’un passe-port épuiserait presque tout leur avoir, et quand, après avoir amassé quelque argent par un travail opiniâtre, ils songeraient au retour, ils devraient encore dissiper leurs économies en cadeaux à la police pour obtenir le droit de

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rentrer dans leur province, dont il leur est interdit au surplus de s’absenter au delà d’un certain temps. D’ailleurs le voyage exige un temps considérable ; parfois le mauvais état des routes le rend tout à fait impossible aux piétons. H faut dire aussi que l’apathie et l’abrutissement du paysan russe le détournent de tout effort qui tendrait à améliorer sa condition. C’est par excellence l'homme du repos. Les nombreux jours de fête que sa religion lui impose fournissent à son inconcevable paresse des prétextes aussi respectables que multipliés, et, pourvu qu’il trouve sous sa main la pâture strictement nécessaire à maintenir son âme unie au corps, rien ne manque à son bonheur. Ainsi l'Église et l’État conspirent pour prolonger la barbarie du paysan russe.

Quel motif raisonnable assigner à ces taxes énormes de corporation qui écrasent les marchands, et semblent imaginées à plaisir pour décourager leurs efforts? Comment qualifier ces droits exorbitants dont sont frappés les produits de l’étranger à leur entrée en Russie, et qui semblent faits pour prohiber la civilisation? N’avons-nous pas fait remarquer que les pierres sont la cargaison la plus avantageuse qu’un navire puisse apporter sur le littoral russe? Que dirons-nous des mille contributions que la police et la douane prélèvent tour à tour? Quel nom donner à ces règlements de quarantaine que l’on croirait inventés pour éloigner des ports russes toutes les marines du monde?

Les glaces qui bloquent les ports pendant plusieurs mois, les bas-fonds qui rendent les côtes en tout temps inaccessibles, les neiges qui détruisent les routes de fond en comble, l’irremédiable apathie des paysans, sont évidemment considérés par le cabinet de Saint-Pétersbourg

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comme des auxiliaires dont la nature elle-même a voulu gratifier sa politique.

Est-ce au milieu de semblables entraves que l'on doit s’attendre à voir fleurir le commerce dans les provinces du sud-est de la Russie; et n’est-il pas permis de se demander comment il peut se soutenir encore, en dépit de tout? 11 est vrai que le commerce des blés doit son vaste développement, dans ces quelques années, à des circonstances tout à fait fortuites. 11 n’en était pas ainsi avant la réforme de sir Robert Peel. Dès que les blés étrangers ont été admis en franchise dans la Grande-Bretagne, les marchands grecs, déjà maîtres du commerce des côtes orientales de la Méditerranée, ont compris quelle riche moisson ils pouvaient espérer de ces fertiles contrées, où déjà un grand nombre de leurs compatriotes étaient établis comme colons. Avec l’énergie et la persévérance qui les caractérisent, les Grecs ont ouvert des relations avec les côtes de la mer Noire, et, depuis cette époque, les produits du sud de la Russie se sont écoulés sur un marché dont les demandes sont toujours allées croissant.

L’avenir des Principautés danubiennes est dans cette exportation productive. Le midi delaRussie possède en outre d’immenses étendues de sol vierge; dont on pouvait tirer, par une culture intelligente, d’assez grandes quantités de céréales pour subvenir à la consommation de l’Europe entière. Nous l’avons dit: en Russie, le travail est forcé et peu rémunéré. Le prix des céréales pourrait donc être maintenu à un taux minime. Toutefois, il faut le reconnaître, le servage a des inconvénients qui annihilent en quelque sorte les avantages qu'à première vue il semble offrir aux propriétaires. C’est une institution dont les résul-

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tais, au point de vue de l’agriculture, diffèrent essentiellement de ceux de l’esclavage. Le serf est mis en possession d’une parcelle de terre, à laquelle il a le droit de consacrer une certaine somme de travail. 11 en résulte que, dans la pratique, le servage aboutit à d’énormes fluctuations dans le prix des grains sur les marchés russes, c’est-à-dire à l'obstacle le plus sérieux que puisse rencontrer la culture des steppes, soit dans les provinces du sud, soit dans les provinces du Volga.

Partout ailleurs qu’en Russie, la valeur intrinsèque d’un article, en dehors de sa valeur vénale, est calculée sur les frais de production. Si la demande est incertaine, si le prix offert ne vient pas rémunérer le travail et les sacrifices du producteur, il s’empressera de changer la destination de ses capitaux. La demande est-elle, au contraire, toujours assurée comme pour les céréales, par exemple? Suivant les bonnes ou les mauvaises années, les prix, toujours rémunérateurs, s’élèveront ou s’abaisseront d’euxmêmes pour se proportionner au prix de revient. Mais, en Russie, les choses se passent différemment. Une saison propice et d’abondantes récoltes ne garantissent pas toujours aux fermiers une année fructueuse. Les prix montent, descendent tour à tour, sans qu’il soit possible d’assigner les causes précises de ces variations inattendues. Sans doute la valeur des choses s’y détermine par les mêmes lois Seulement les propriétaires sont profondément incapables de se rendre un compte exact de leurs opérations. Oirsait qu’une portion du sol est cultivée par le paysan pour son propre compte. Comment le propriétaire pourrait-il, à la fin de l’année, apprécier ses bénéfices ou ses pertes? 11 ne connaît ni la valeur d’un travail qu’il n’a

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pas h rémunérer, ni le taux auquel ou peut estimer la rente de la terre. Impuissant à exercer par lui-même une action sur le cours des marchés, il laisse le prix des blés varier en quelque sorte à l’aventure, et subit, pour la hausse ou la baisse, les oscillations que lui imposent les demandes de l’étranger. Beaucoup d’autres causes accidentelles influent encore sur le prix des céréales dans un pays immense et mal peuplé, aux extrémités duquel régnent des températures si différentes, qui est exposé à voir se produire simultanément la famine et l’abondance, et dont les provinces n’ont presque jamais entre elles de moyens de communication.

Four parer à ces inconvénients, le gouvernement a établi des greniers dans lesquels on accumule l’excédant de la récolte des années prospères. Dans les districts où l’approvisionnement est le plus facile, des spéculateurs entassent le blé dans les magasins, k un tel point qu’il y devient même plus abondant que dans les districts producteurs. Cette anomalie se rencontre souvent dans les provinces du Volga, où les transactions commerciales sont restées ce qu’elles étaient il y a des siècles, et où le fermier, dans son ignorance de toutes choses, se laisse aisément déconcerter par les faits. Ainsi, quoiqu’il puisse produire à des prix relativement minimes, le fermier dont les terres sont cultivées par des serfs est toujours exposé à être ruiné, et il le sera probablement s’il ne marche pas avec son temps, et ne se forme une idée des rapports que soutiennent le prix de son grain sur le marché et ses frais de production. Il reconnaîtrait alors les désavantages du régime sous lequel il travaille, en comparant sa situation à celle des producteurs qui règlent

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leurs opérations sur la demande des marchés, le prix et l’importance de leur culture.

Au surplus, ce ne sera pas toujours la condition de l’Angleterre de. dépendre, pour ses approvisionnements, des greniers étrangers. On peut, sans exagération, prévoir le moment où elle cessera de tirer du blé du littoral de la mer Noire et des provinces fertiles de l’Amérique. Sans doute ses possessions de l'Orient, dont le sol recèle tant de richesses, seront sillonnées un jour par de grandes lignes de chemins de fer, et elles pourront répondre, dans leur fécondité inépuisable, aux besoins du monde entier. Le percement d’un canal h travers l’isthme de Suez permettrait, en outre, aux précieuses cargaisons de blé de l’Inde d’arriver en Angleterre dans un état de conservation, impossible aujourd’hui que le grain est exposé aux ravages du charançon pendant un trajet de plusieurs mois, dans lequel l’équateur est deux fois traversé.

Si l’on veut comparer le climat, le sol, la population, les ressources de l’Inde et de la Russie, l’odieuse politique de prohibition du gouvernement russe et le système libéral de l’Angleterre, on ne doutera pas un instant des grands résultats qui seraient la conséquence du percement de l’isthme de Suez. Certes, nous serions mal venus h railler le gouvernement russe sur la négligence qu’il apporte il réunir par un canal le Volga et le Don, quand nous nous laissons détourner d’un semblable projet par des difficultés dont l’avenir se jouera.

YENI-KALÉ

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