‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 34 sur 62 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Quartier tarlare. — Scènes de la rue. — Chameaux de la Ractriane. I.a foire. — Races et costumes divers. — Vallée de Salgliir. — Une nuit sans sommeil. — Ascension au Tchalir-Dagh. — Vue magnifique. La caverne de Foui Kouba. — Descente périlleuse. — Taouclun-Hazar. — La passe d’Alusbta.

Lorsque la Crimée fut cédée à la Russie, en 1781, Ragtchè-Seraï, la vieille et pittoresque capitale, fut jugée indigne d’être la ville principale de la nouvelle province. On éleva, dans les plaines de Salgliir, une jolie cité moderne, que l’on décora d'un nom grec imposant. Simpheropol est bâtie tout à fait dans le goût russe, avec des rues très-larges, des maisons blanches très-hautes et bariolées des couleurs les plus vertes du monde. Si la population se composait entièrement de Russes, l’intérieur de la ville serait, comme à Kazan ou à Saratov, loin de répondre aux espérances que ses abords font concevoir. Heureusement pour Simpheropol, elle fut autrefois Akmetchet, ou la Blanche Mosquée. Encore aujourd’hui les descendants de ceux qui habitaient autrefois Akmetcbet errent aux portes de la cité et animent un peu la froide monotonie de-la nouvelle capitale.

Akmetchet fut longtemps la seconde ville de la Crimée et la résidence du sultan Kalga, ou vice-khan. C’était alors une importante cité, ornée de palais, de mosquées et de bains publics. Elle a échangé la magnificence orientale de son passé pour le faux éclat de la barbarie moscovite.

ET LE TCHATIR-DAGH

Nous nous dirigeâmes vers un quartier habité exclusivement par cinq mille Tartares. Nous étions guidés par un horloger allemand, qui nous servit de cicerone pendant notre séjour à Simpheropol. Cet excellent homme n’hésita pas à sacrifier, pendant quelques jours, les intérêts de son commerce au plaisir de faire les honneurs du pays à des étrangers distingués.

De chaque côté des rues habitées par les Tartares, on ne voit que des murailles nues, et, sans les gens qui les traversent, ce seraient les lieux les plus tristes du monde. Les maisons n’ont qu’un seul étage ; chacune d’elles est enfermée dans une cour séparée. Les fenêtres, où le parchemin remplace le verre, sont percées si bas, qu’on ne peut les apercevoir de la rue. Aussi les femmes infortunées que recèlent ces tristes demeures n’ont pas la distraction ordinaire des Orientales, et le passant ne voit pas étinceler leurs yeux noirs derrière les fenêtres grillées. D’ailleurs, les femmes tartares d’Akmetchet ne perdent pas beaucoup à celte réclusion. Les rues n’ont rien de la vie et du mouvement d’une ville comme le Caire, par exemple. Les boutiques sont rares et éloignées les unes des autres, très-petites, pauvres et tenues par des femmes laides et sans voiles. Les beautés se promènent cachées, depuis les yeux jusqu’aux genoux, sous le blanc fereedjè. Si ce n’étaient la jupe aux couleurs brillantes, qui flotte sous leurs voiles, et les larges pantalons qui tombent sur leurs petits brodequins jaunes, elles auraient tout à fait l’air de paquets de mousseline blanche ambulants. Les hommes portent parfois le turban et la robe flottante des vrais Orientaux ; mais la variété pittoresque de leurs costumes échappe presque «à toute description.

18‘2 SIMPHEROPOL '

Nous fûmes bientôt las d’errer à travers ce labyrinthe de ruelles étroites, toujours confinés entre de hautes murailles nues, La scène changea tout à coup lorsque nous arrivâmes sur la promenade fashionable, où des musiciens jouaient dans de frais et délicieux jardins, au milieu d’une foule enchantée de se réunir dans cette charmante promenade, sur les bords du Salghir, loin de la chaleur et de la poussière de la ville.

Le gouverneur actuel, Pestai, est en grande faveur auprès du czar. Sa maison est fort belle. Un peu en dehors de la ville se trouvent de vastes casernes ; .mais l’hôpital seul est toujours occupé; les autres bâtiments reçoivent de temps à autre les troupes qui vont au Caucase ou qui en reviennent. Simpheropol ne compte pas moins de deux hôtels. Dans le nôtre, on nous fournit à chacun un drap, mais aucun vase propre aux ablutions. Nos fenêtres donnaient sur la rue principale ; c’était un excellent poste pour des observateurs. Tantôt on entendait le roulement retentissant de la voiture d’un noble, où des bagages et des provisions pour un mois étaient entassés. C’était une famille qui retournait passer l’hiver à Saint-Pétersbourg, après avoir résidé pendant l’été dans une maison de campagne de la Crimée. Tantôt on voyait s'avancer lentement un véhicule sans prétention, tout à fait semblable aux nôtres, et rempli de marchands arméniens ; du moins nous présumions, en voyant passer quelques jambes entre les rideaux, qu’elles appartenaient à des gens de cette nation, car leur passage avait laissé dans la rue un parfum de tabac turc. D'autres fois une file de charrettes, traînées par des chameaux, et chargées de paille, marchaient tranquillement, s’arrêtant cà et là quelques instants, tandis que

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