‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 36 sur 62 · S1MP1IER0P0L · texte numérisé non relu

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mêle d’hommes, d’animaux et de marchandises était enfermé entre des rangées de boutiques, où se trouvaient enfouis, en quantités considérables, des couteaux, des fouets, des selles, des pantoufles, des poches à tabac, des bottes en maroquin, des produits des manufactures tartares, et aussi divers articles de l’Occident. Ce n’était pas sans une certaine satisfaction que nous errions au milieu de la foule. Il nous semblait qu’à notre tour nous ajoutions à la fête avec nos habits de chasse d’étoffe écossaise et nos boutons de nacre.

Simpheropol offre à l’œil du voyageur des charmes naturels plus attrayants que les curiosités de sa foire. Lorsqu’on l’aperçoit en venant de Kertch, elle paraît située dans la plaine; mais une grande partie de la ville est assise sur le bord rapide de la steppe. Au pied d’une roche abrupte de deux cents pieds de haut, serpente le mince tilet d’eau du Salghir, que les habitants du pays ont décoré du nom de rivière. Des vergers et des jardins, remplis d’arbres à fruits et traversés par de belles avenues de peupliers, longent les bords de ces ruisseaux jusqu’à l’endroit où les collines, s’élevant à une plus grande hauteur, forment une chaîne boisée qui touche au Tchatir-Dagh , dont les cimes grandioses ferment l’horizon.

Le temps était superbe; nous résolûmes d’en profiter pour faire une ascension au Tchatir-Dagh, la Monlaijne delà Tente des Tartares, le Trapèze des Grecs et le Palata Oora des Moscovites. En Russie* où les montagnes sont des raretés, on ne s’engage pas dans une expédition de ce genre sans avoir fait de grands préparatifs. Nous envoyâmes nos bagages sur un chariot à une station de poste qui se trouvait sur la route d Alushta. Nous louâmes un Tartare

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avec ses trois chevaux, et, accompagnés du brave Allemand qui nous servait d’interprète, nous sortîmes de Simpheropol par une belle après-midi.

Nous montâmes d’abord la vallée, «à l’ombre des avenues majestueuses que nous avions admirées de loin. Nous passions tantôt d’un côté, tantôt de l’autre du ruisseau, et çà et là, nous rencontrions quelque cottage pittoresque caché dans un nid de feuillage. Peut-être nos longues journées de courses à travers les plaines nues de la steppe, où l’on ne voyait ni jardins, ni arbres, ni cottages, ni ruisseaux, redoublaient-elles notre enthousiasme pour les gracieux tableaux qui se succédaient sous nos yeux. Nous traversions tantôt de vastes vergers, tantôt des champs de tabac, de maïs, de lin et de millet. A Sultan Mahmout nous abandonnâmes la route d’Alushta, que nous avions suivie pendant neuf milles, et, après avoir fait quelques milles à travers la montagne, nous atteignîmes, peu après le coucher du soleil, le village tartare de Bouyouk Yankoi, où nous avions résolu de passer la nuit avant de commencer l’ascension de la montagne.

Arrivés en ce lieu, nous descendîmes devant une verandah très-basse, et, par un trou de trois pieds carrés environ, nous nous introduisîmes dans une sorte de hutte; après avoir traversé une petite pièce et franchi un second trou semblable au premier, nous nous trouvâmes dans une salle un peu plus spacieuse, tapissée de feutre blanc.

Tout autour de la chambre, à environ dix pouces du sol, régnait une espèce de divan, au-dessous duquel étaient suspendus des linges richement brodés, dont on se servait en guise de mouchoirs et de serviettes. Pour un rouble j’en achetai un très-beau, sur lequel était gravée une

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inscription arabe. Des brocarts d’or et d’argent étaient empilés sur une planche à l'autre extrémité de la salle. On voyait des vases de faïence, dont la simplicité contrastait avec le luxe de ces riches étoffes, rangés sur les poutres massives qui soutenaient le toit. Ces poutres se trouvaient placées si bas qu’on pouvait les atteindre aisément, et, dans notre inexpérience, nous nous heurtions continuellement la tête. Des bouquets de thym sauvage, suspendus aux poutres, répandaient dans la salle un parfum insuffisant pour dominer la forte odeur d’ail dont l’air était imprégné.

L’intérieur de cette maison avait un air confortable qui nous enchanta ; on ne pouvait rien imaginer de plus propre que ces murailles blanches, rien de plus doux que ce feutre blanc dont nous n’avions pas encore, il est vrai, expérimenté les propriétés particulières. Une très-petite fenêtre au niveau du sol, garnie de barreaux en bois, faisait face à une sorte de grande cheminée à la mode antique, où aurait pu rôtir un bœuf entier, et qui complétait l’aspect original de notre gîte. Au lieu de somovar, notre hôte nous servit de petites tasses en filigrane, remplies d’un café épais. Sa femme, trop vieille et trop laide pour être obligée à se voiler le visage, empila des oreillers et des matelas sur le divan à notre intention, et nous nous étendîmes bientôt voluptueusement tout autdur de la chambre sur des coussins moelleux, sans nous soucier de cette odeur d’ail qui avait tout pénétré. Que nous aurions souhaité n’avoir pas d’autre ennui! Les puces, évidemment, avaient attendu que nous fussions tout à fait en leur pouvoir. Elles émigrèrent alors par milliers du feutre sur nos pauvres membres. Combien peu m’imaginais-je,

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lorsque la vieille dame tartare nous préparait ces lits séduisants, que je devais m’y démener sans sommeil {rendant toute une nuit!

Heureusement nous nous étions promis un départ matinal, et nous fûmes enchantés de quitter nos couches moelleuses à trois heures, après avoir pris une autre tasse de café et donné une gratification à notre hôte, qui refusait de rien accepter, lorsque sa moitié, mieux avisée, intervint. Nous remontâmes sur nos pontes, et, par un pâle clair de lune, nous nous engageâmes sur un sentier taillé dans le roc, guidés par deux Tartares du village. Pendant environ deux heures, nous serpentâmes h travers des bois de hêtre, où le daim abonde, dit-on, et le long des cimes étroites de la montagne. Avant d’arriver au dernier pic, nous laissâmes nos chevaux à la garde d’un de nos guides, et pendant une heure encore il nous lallut grimper parmi des roches éparses et des buissons rabougris de genièvre. Lorsque nous atteignîmes enfin le bord vertigineux du rocher de pierre calcaire qui forme le pic le plus élevé, quelques moments après le lever du soleil, nous étions à cinq mille cent trente-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer.

La magnificence du point de vue que I on découvre de ces hauteurs nous dédommagea amplement des fatigues de l’ascension. Des bois et des prairies, diaprés de mille nuances, s’étendaient à nos pieds. En s’échappant de nos mains, une pierre serait tombée verticalement sur les arbres que nous distinguions à plus de six cents mètres audessous de nous. Du centre de bouquets d’arbres épars çà et là, on voyait monter en spirales des nuages de fumée. De grands troupeaux paissaient de riches pâturages, et semblaient comme des points microscopiques au milieu

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de ce paysage immense. Dans le lointain, se détachaient quelques petits villages tartares, traversés par des ruisseaux qui descendaient des montagnes. A peine distinguait-on la mer sous les nuées profondes qui, du côté du sud, nous dérobaient l’horizon. En face de nous, h l’ouest, se dressait, avec ses rocs gigantesques, le Babugan Yaila, non moins imposant que le Tchatir-Dagh. Au nord, nous apercevions, à des distances infinies, les ondulations de la steppe, qui se rétrécissait en approchant de l’isthme de Perecop.

Nous pouvions suivre les contours de la vallée ombreuse qu’arrose le Salghir, et distinguer sur sa rive gauche les maisons blanches de Simpheropol. A une moindre distance, nous voyions les bois de hêtre que nous avions traversés le matin, et le sentier, taillé dans le roc, sur lequel nous avions trébuché. A nos côtés, se trouvait une large pierre, sorte de livre des voyageurs. Un Russe y avait inscrit son nom. 11 nous parut que le lieu ne méritait pas une telle profanation : nous lançâmes l’inscription dans le précipice, et nous tendîmes le col pour la voir arriver au fond; mais nous ne pûmes que l’entendre bondir de rocher en rocher, avec un fracas répercuté par tous les échos de la montagne. Un aigle magnifique, surpris de ce bruit inusité, s’envola majestueusement de son aire, à quelques pas de nous, et nous laissa seuls en possession du sommet du Tchatir-Dagh.

Nous eûmes bientôt effectué notre descente, et, remontant sur nos ponies, nous essayâmes de nous diriger il travers les rochers, vers quelques cavernes souterraines dont on nous avait vanté les merveilles. La route que nous étions obligés de nous frayer, passait sur un large banc

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de pierre calcaire, d'une couleur grise, dont la surface est coupée fréquemment par des cavités hémisphériques, dans lesquelles croissent des bouquets d’arbres, et que l’on prendrait volontiers, si elles étaient moins nombreuses, pour des cratères de volcans éteints.

Quelle que soit leur cause, ces cavités étaient pour nous une occasion continuelle d’ennuis et de contrariétés. En les tournant, nous étions obligés de passer sur des roches si aiguës et si dentelées qu’il nous fallut mener nos chevaux par la bride pendant la plus grande partie du chemin. Nous descendîmes enfin dans un de ces trous. Les guides nous indiquèrent sous le roc une petite ouverture dans laquelle on pouvait pénétrer en rampant, et nous dirent que c’était la grotte de Foui Kouba. Aussitôt, armé d’une torche, je me glissai dans cette ouverture, suivi de mon compagnon ; nous rampions, en nous aidant de nos pieds et de nos mains, rencontrant à chaque pas des crânes et des ossements humains qui se heurtaient avec un son lugubre et sinistre. Nous étions parfois obligés de nous coucher à plat ventre sur ces ossements et sur le sol humide, et, pour ainsi dire, de nous creuser un passage avec nos mains. Nous fîmes ainsi vingt ou trente yards. Cette descente périlleuse me rappela les difficultés que j’avais éprouvées en visitant un puits à momies en Égypte.

Nous atteignîmes enfin un endroit où l’on pouvait se tenir debout. C’était une chambre spacieuse, haute de quarante pieds environ, qui semblait supportée par d’énormes stalactites. La plus grosse de ces colonnes naturelles n’avait pas moins de cinquante pieds de circonférence, et si la grotte avait été éclairée comme celle d’Adelsbourg, leurs couleurs variées auraient produit, sans doute, un effet

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magique. Guidés par un rayon de lumière qui filait à travers une petite ouverture, j'aperçus une autre chambre, mais je ne pus m’y engager, car je n’avais personne pour m’accompagner dans celte exploration. Mon ami s’était trouvé trop indisposé pour aller plus loin. Montandon dit cependant qu’un Français, M. Oudinet, a pénétré dans cette caverne, et qu’il en a exploré les profondeurs pendant une demi-journée, sans en trouver la fin. Les crânes innombrables et les ossements qui jonchent le sol, rappellent une bien triste histoire. Au treizième siècle, un parti de Génois a péri dans la grotte de Foui Kouba, asphyxié par la fumée, pendant la guerre que ces Italieus soutenaient contre les Tartares.

Au sortir de la caverne, nous respirâmes l’air libre avec bonheur, pour nous engager, bientôt après, dans la grotte de Kisil Kouba, située à peu de distance. Nous y descendîmes par une entrée magnifique. Au bout de cent yards environ, la caverne s’élargit de trente ou quarante yards, et atteint une hauteur de soixante pieds au moins. Les stalactites cependant étaient moins remarquables que celles de Foui Kouba, bien qu'elles reflétassent parfois les plus vives couleurs. Cette caverne n’a jamais été complètement explorée. Nous aperçûmes dans le lointain un rayon de lumière, mais nous dûmes renoncer à atteindre la fissure qui lui donnait accès.

Nous remontâmes sur le plateau de pierre calcaire, et, tantôt à cheval, tantôt menant uns chevaux par la bride, nous fîmes encore quelques milles. Notre guide alors nous proposa de nous mener, par un chemin de traverse, il la roule dont nous apercevions les circuits dans le bois, à environ quinze cents pieds plus bas. Nous acceptâmes, et

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ne fûmes pas peu surpris de le voir sur-le-champ disparaître, avec deux des chevaux, par une rampe abrupte dont l'ouverture était perdue dans les broussailles, puis se montrer, quelques instants après, sur une plate-forme resserrée entre deux précipices, et où il avait presque roulé, ainsi que les pauvres bêtes tremblantes de frayeur. Notre homme aurait voulu revenir sur ses pas, mais il était trop tard, et nous-mêmes nous nous engageâmes, seulement avec plus de prudence, dans le lit de cailloux qu’il s’était choisi. Enfin, sans grand dommage, nous atteignîmes la lisière du bois, où il nous fut possible de remonter à cheval et de gagner, sur nos selles tartares inconfortables, qui ressemblaient à des oreillers noués par le milieu, le petit hameau de Taouchan Bazaar, où nous résolûmes de passer la nuit dans une cabane romantique enterrée sous les fourrés, au pied des rochers du Tchalir- Dagh. Nos hôtes d’un jour, en dignes Tartares, nous offrirent d’excellent youryourt , sorte de lait caillé qui, saupoudré de sucre, fait un mets des plus rafraîchissants. Une demi-douzaine d’œufs à la coque et un gâteau tartare complétèrent notre repas.

Notre Allemand, l’ami Richter, était pour nous un auxiliaire sans prix. Nous lui persuadâmes de nous accompagner dans nos excursions par toute la contrée. Quand il ne fumait pas, il nous rendait mille services, et, comme son bagage se réduisait à un large manteau, il n’y avait pas d’objection à faire sur ce chapitre. Je lui prêtai une chemise pour commencer, et, avec une complaisance parfaite, il partit avec nous sans savoir quel serait le terme de nos communes pérégrinations.

Nous avions pris pour Yalta un padaroshna à Simphe-

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ropol, Pt nous résolûmes de voyager en telègas de poste. Le lendemain matin, nous étions en route dans un de ces véhicules primitifs. Les telègas n’ont pas de ressorts, pas de sièges, pas de capote ou quoi que ce soit qui vous protège contre les intempéries du climat ; mais ils sont trèssolidement bâtis, et permettent de jouir complètement du paysage que l’on parcourt, quand le mauvais état de la route n’absorbe pas toute votre attention. Au sortir de la maison de poste, nous commençâmes à gravir en zigzag une montagne escarpée. Les deux côtés de la route étaient fermés par des bois épais de chênes et de hêtres, qui s’étendaient sur les flancs du mont. Çà et là s’ouvrait devant nous une éclaircie, d’où l’on découvrait, au nord, de vastes plaines et la vallée romantique de Hangar, que nous laissions rapidement derrière nous, grâce à l’ardeur de trois robustes chevaux et aux encouragements énergiques de leur conducteur. Le sommet de cette montée est à deux mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer Noire, que nous vîmes tout à coup se dérouler à nos regards. Un obélisque a été érigé sur cette hauteur pour marquer la place où se reposa l’empereur Alexandre lors de sa dernière visite à la Crimée, en 1824. Nous effectuâmes notre descente avec une vitesse extrême. Le fantastique Dimirdji, ce digne vis-à-vis du Tehatir-Dagh, se dressait à notre gauche avec ses pics bizarrement superposés. En une heure, au risque d'être lancés cent fois par-dessus la tête des chevaux, nous arrivâmes, par sauts et par bonds, au fond de la vallée. Comme ces torrents des montagnes, qui, dans la plaine, se changent en ruisseaux paisibles, nous ralentîmes un peu notre course effrénée pour suivre notre route à travers de longs ri-

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deaux de peupliers, entre des haies de cyprès, des vergers et des vignobles chargés de fruits magnifiques. Nous avions à peine repris haleine que nous nous arrêtions à la porte de la maison de poste d’Alushta.

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