‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 37 sur 62 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Village larlarc d’Alushta. — Nouvelles expériences de la poste russe. — Idiosyncrasie russo-américaine. — Un caravansérail. — Aspect de la côte. — Les vignobles de Magaratsch. — Yalta. — Une aventure eu perspective. — Alupka. — Culture de la vigne.

Les seuls vestiges de l’ancienne grandeur d’Alushta qui subsistent aujourd’hui sont trois tours pittoresques et un rempart de douze pieds de hauteur et de sept d’épaisseur. Ces constructions faisaient partie d’une citadelle érigée par l’empereur Justinien, environ quatre cent soixante-cinq ans après Jésus-Christ, pour protéger le pays contre les Goths et les Huns. De loin, les tours offrent un singulier aspect: on dirait qu’elles sortent des toits des cabanes tar lares.

Au moyen âge, la ville d’Alushta, que l’on appelait Alustan-Phruriou, contenait une population considérable et était le siège d’un évêché. Sous la domination turque, elle est devenue un simple village tartare. Les murailles massives de la vieille forteresse renferment un amas de pauvres cabanes, dont la construction originale et barbare constraste avec ces fondations solides qui datent de plusieurs siècles et accusent un haut degré de civilisation. Les Tartares, contrairement à la coutume générale, choi-

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sissent d’ordinaire le flanc d’une montagne pour y établir leurs villages, de préférence à ces surfaces plates que l’on décore du nom de terrains à bâtir. En creusant, dans la montagne, un espace proportionné à la grandeur de la maison qu’il veut construire, l'architecte est dispensé de bâtir un mur de fond, et il se contente de remplir les angles des côtés avec de la boue. La toiture, entièrement plate, est recouverte de terre, et se projette au-dessus de la façade. Elle forme, avec les poteaux qui la supportent, une espèce de verandah. Du pied de ces cabanes, on n’aperçoit pas les" toits; mais, d’en haut, ils feraient l’effet de séchoirs en miniature pour le grain ou pour le café, si l’on ne voyait la fumée s’échapper par des cheminées en terre coniques. Ces cheminées ne servent pas seulement de conduits pour la fumée, mais aussi de voies de communication verbale avec l’intérieur des habitations. Par une nuit sombre, un cavalier pourrait aisément se tromper de chemin, tomber sur un de ces toits et se présenter à la porte d’entrée d’une façon trop abrupte pour un homme bien élevé.

La culture de la vigne s'est développée plus rapidement à Alushta que dans toute autre partie de la Crimée. Le sol est riche et arrosé par deux torrents, qui descendent de la montagne. La vallée possède, outre des vignobles étendus, de nombreuses plantations de tabac. On trouve, dans les environs d’ Alushta, un grand nombre d’élégantes maisons russes, et on vient d’y terminer la construction d'une jolie église au centre du village.

Nous trouvâmes à la poste plusieurs voyageurs qui attendaient impatiemment des chevaux. Deux gentilshommes arrivaient directement de Moscou, munis de padaroshnas

LA CRIMÉE

de la teneur la plus pressante; ils nous dirent que, selon toute apparence, nous n’obtiendrions pas de chevaux avant le lendemain matin au plus tôt. Ils avaient gagné, à prix d’or, les bonnes grâces du maître de poste, et s’étaient mis ainsi en mesure de prendre le pas sur nous. Nous ne voulions pas entrer avec eux dans une lutte inégale, et nous nous contentâmes de discuter avec eux l’admirable système dont nous souffrions mutuellement.

Il est singulier que le trait le plus saillant du caractère national soit identique chez deux peuples aussi profondément dissemblables que les Russes et les Américains. Diamétralement opposés l’un à l’autre dans leurs habitudes et leurs opinions, ils sont dominés par un même sentiment, dont l’expression continuelle ne tarde point à fatiguer le voyageur. Dans les deux pays, il est accablé par les démonstrations d’un patriotisme aveugle ; seulement les mobiles en sont divers. Chez l’Américain, c’est la vanité personnelle qui est en jeu ; il sent qu’il a, de sa personne, contribué à l’œuvre glorieuse pour laquelle il réclame votre admiration ; justement fier des progrès de son pays et des créations de ses concitoyens, il sacrifie la politesse au plaisir d’étaler sa satisfaction; c’est l’expansion naturelle d’un esprit dont l’honnêteté l’emporte sur la délicatesse. Le Russe, au contraire, d’une politesse exquise, est troublé sans cesse par l’intime conscience de sa barbarie native ; à force d’insister auprès de vous sur le haut degré de civilisation de son pays, il se flatte de vous faire prendre le change et de vous amener à la fin à douter du témoignage de vos yeux. Il subit d’ailleurs l’influence de son gouvernement, et se croit engagé par devoir à se faire le complice des mensonges officiels.

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