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Taudis que nous étions occupés à vérifier la justesse de ces réflexions ; le maître de poste vint nous avertir qu’un colon allemand, en route pour Yalta, avec une voiture chargée de pommes de terre, avait offert d’emmener avec lui les deux Anglais. Nous nous rendîmes sur-lechamp auprès de cet homme. Avec le flegme des gens de sa nation, il fumait, au milieu d’un groupe d' Arméniens et de Tartares, dans une sorte de caravansérail. C’était une cour large, irrégulière et d’un aspect orien- # tal. A l’une des extrémités, dans un enclos à demi couvert, on servait des chibouks et du café à des fermiers et à des marchands. Autour de l’enceinte, des chevaux, des bœufs et des buffles stationnaient, attachés à d'élégants chariots. Tout ce monde, à coup sûr, revenait de la foire.
L’Allemand consentit à nous mener, pour une livre sterling, à Yalta, qui n’est éloignée que de trente milles, et nous nous préparions à partir lorsque le maître de poste accourut pour nous réclamer le prix des chevaux, que, sans cette circonstance, il eût pu nous fournir. Nous repoussâmes énergiquement cette prétention, bien qu’elle parût très-raisonnable à un des Russes qui se trouvaient là. Alors le maître de poste, en véritable fonctionnaire du gouvernement, fit appel à notre générosité : il espérait que, si nous ne faisions pas droit à sa juste réclamation, nous voudrions du moins le récompenser du service qu’il nous avait rendu. Ainsi, cet honnête fonctionnaire voulait être payé, et pour les chevaux qu’il n’avait pas voulu nous donner, et pour nous avoir fourni le moyen de nous en passer. Pour peu qu’il exigeât de l’Allemand un pour cent de commission, il n’était pas loin d’avoir fait une bonne
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affaire. A ce trait si éminemment national, je ne pus m’empêcher de souhaiter aux voyageurs russes d’être délivrés au plus tôt de la tendre sollicitude de leur concitoyen. Nous sortîmes triomphalement de la cour, dans notre chariot à pommes de terre, en laissant derrière nous les Russes assis dans leur voiture. Ces malheureux n’avaient guère plus de chance de partir ce jour-là qu’un homme qui va à la chambre des communes avec le billet d’un député, la nuit d’une séance importante, n’a de chance d’arriver jamais jusqu’à la galerie des étrangers.
Notre conducteur était un riche fermier de Rosenthal, grande colonie contenant, nous dit-il, environ cinq cents habitants, qui cultivent une grande étendue de pays. Cet homme était un exemplaire fort peu intéressant de la colonie; à peine put-il nous donner quelques renseignements sur le village où il était né et où il avait été élevé. La route commence à monter en sortant d’Aiushta, et bientôt elle atteint une hauteur considérable. Du sommet de la passe, avant de descendre dans Bouyouk Lambat, la vue nous parut magnifique. Au milieu de vastes vignobles et de sites pittoresques, s’élèvent quelques châteaux dont l'aspect adoucit la sévérité du paysage. La route, souvent ombragée par des noyers épais, traverse des villages tartares étagés sur les rampes des collines. A l’entrée de chaque village, une fontaine de pierre fournit abondamment une eau limpide et fraîche. La plupart des chariots que nous croisions n’étaient plus traînés par des chameaux, mais par des buffles, animal dont les formes sont moins bizarres, mais qui est plus utile. Jusqu’à Yalta, la route se maintient à mille pieds au-dessus de la mer. A deux ou trois milles sur la droite, s’étend une
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chaîne de montagnes d’une pente extrêmement rapide et haute de trois ou quatre mille pieds. L’Ayough Dagh, ou Montagne de l’Ours, en est le pic principal. Des rochers s’avancent en promontoires sur la mer et forment des baies abritées, où de petits ports existaient anciennement en grand nombre ; ils tiraient leur importance du commerce étendu qui se faisait sur cette côte. Parthenik et Oursouf étaient les plus considérables. Aujourd’hui, on a donné leurs noms aux châteaux des nobles dans les propriétés desquels ils sont enclavés.
Les vignobles de Magaratseh couvrent une grande partie de la côte, près du château de Marsanda, qui appartient au prince Woronzoff. Ce seigneur éclairé, voulant encourager la culture de la vigne, a ordonné qu’une partie des terres du gouvernement fût divisée en un certain nombre de lots, et que tout homme désireux de commencer un établissement fût mis en possession de celui qu'il lui plairait de choisir. La concession est faite pour quatre années, à la condition que le concessionnaire convertira en vignobles une partie du sol qui lui est accordé. A l'expiration de ce temps, s’il a satisfait à toutes les conditions qui lui sont imposées, la terre lui appartient en toute propriété.
Après avoir dépassé le site enchanteur au milieu duquel est placé le château de Marsanda, nous vîmes briller à nos pieds la baie d’Yalta, avec la blanche ville qu’elle baigne et que couronnent des bois épais. A mesure que nous approchions, les villas devenaient plus fréquentes. Bientôt nous rencontrâmes une voiture civilisée et deux ou trois princes et comtes faisant leur promenade de l’aprèsmidi. Enfin nous descendîmes la montagne au galop, et nous
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nous précipitâmes dans la ville. Notre chariot de pommes de terre ne nous empêcha pas d’être fort bien reçus à l’hôtel d’Odessa.
C’est une des malheureuses particularités du caractère anglo-saxon de vouloir toujours être stimulé par quelque obstacle ou quelque danger. Un Anglais est au comble de ses vœux lorsqu’il parvient à s’engager dans une aventure qui doit aboutir à ce qu’il appelle une difficulté. a scrape. Ce penchant ne se manifeste jamais d’une manière plus frappante que dans la conduite des voyageurs anglais sur le continent. Peut-être est-ce l’absence de toute aventure dans un pays où elles ne doivent cependant pas être rares, qui nous détermina à nous glisser dans Sébastopol incognito. Nous avions formé le projet de visiter la fameuse station navale de la Russie, du moment ou nous avions entendu dire que les étrangers obtenaient rarement l’autorisation d'entrer dans cette place mystérieuse. Lorsque nous apprîmes que le gouverneur seul accordait cette permission, et qu’en notre qualité d’Anglais nous devrions la faire renouveler toutes les vingt-quatre heures, pendant notre séjour, nous conçûmes naturellement la pensée de visiter Sébastopol sans aucune permission.
Ce projet une fois arrêté, nous louâmes à Yalta un chariot commun de paysan et une paire de bons et vigoureux chevaux. Notre nouvel équipage ressemblait tout à fait à celui dans lequel nous avions fait le voyage d’Alushla. Nous espérions, grâce à la modeste apparence de notre véhicule, pouvoir pénétrer, sans être remarqués, dans le sanctum naval, et notre ami Richter s’engageait à nous procurer un logement sûr dans la cité des arsenaux.
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Au sortir d’Yalta, nous recommençâmes à gravir des montagnes; nous parcourûmes les belles terres de Livadie, propriété du comte de Witt, et nous atteignîmes promptement une élévation de six cents pieds au-dessus de la mer. De ces hauteurs, nous apercevions dans la plaine Orienda, délicieuse résidence de l’impératrice, que dominent des rochers gigantesques et d’un aspect sévère. Mais le goût ingénieux qui a présidé à la décoraliou de ce riche domaine, fait oublier bien vite la tristesse du paysage au milieu duquel il est situé. Des haies de cyprès et d’oliviers, de grenadiers et de lauriers, bordent la route jusqu’à Alupka. A l’extrémité des avenues ombreuses qui s’ouvraient de tous côtés, nous entrevoyions des maisons de plaisance et des châteaux. Les palissades, soigneusement entretenues, dont les jardins étaient fermés, disaient assez que les maîtres de ces beaux lieux y résidaient fréquemment. Des hameaux sont épars dans les vallées, où la récolte de foin était réunie en gerbes sur des arbres ébranchés, tandis que des monceaux de grenades, de noix, des rameaux d’oliviers, chargés de fruits, bordaient les bas-côtés de la route. Des groupes de jeunes filles tartares se tenaient autour de quelque fontaine jaillissante, à l’ombre des bras touffus d’un noyer séculaire. Il faut renoncer à peindre les enchantements de cette terre favorisée du ciel.
Nous descendîmes brusquement au château d’ Alupka, résidence du prince Woronzoff, en traversant de vastes vignobles qui dépendent de la propriété. Au-dessus de la cime des arbres se montrent les dômes d’un palais d’une magnificence tout orientale. A quelques pas plus loin, la coupole étincelante et les élégants minarets d’une
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mosquée donneraient à penser que le possesseur de ces merveilles doit être au moins le célèbre Hadjy-Selim-Ghiri- Khan. Peu d’instants après, nous passions, non sans une certaine anxiété, sous les remparts élevés et les créneaux menaçants d’une forteresse féodale. Nous pénétrâmes, par de solides poternes, dans une cour spacieuse, où s’élevait une tour carrée, massive et surmontée d’un beffroi. Avionsnous pénétré dans le château fort du noir Douglas ou dans le palais du Grand Mogol?
Malgré le mélange des styles les plus contraires, l’effet général de ce splendide château est des plus imposante. Le prince a dépensé pour cette résidence des sommes presque fabuleuses; mais il a réussi à élever un édifice digne du paysage qui l’environne. Le château est d’un goût presque irréprochable. Le cachet oriental, dont il est si puissamment empreint, répond tout à fait à sa position sur les confins de l’Asie. Le style moyen âge de certaines parties du palais est une allusion, que j’appellerai gracieuse, à l'ancien état féodal de l’Orient, ainsi qu’à la situation politique actuelle du pays. La façade, d’une extrême magnificence, regarde la mer. Les terrasses et les jardins, ornés de plantes rares, descendent jusqu’au bord de l’eau. De petits sentiers courent entre des rocs brisés et des blocs volcaniques. Enfin, le prodigieux pic d’Ai-Petri domine toute la scène, et semble menacer le noble édifice qui repose à sa base.
Il n’y a pas longtemps que la Crimée est devenue le rendez-vous fashionable de la noblesse russe. Le prince Woronzoff a été le premier à donner l’exemple, qui a été suivi par l’empereur et par les membres les plus riches de l’aristocratie. La plupart des seigneurs ont établi leurs
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résidences entre Alushta et Alupka, le long de l’étroite jetée que nous avions suivie. Ces propriétés sont traversées par des vallées charmantes qui en varient l’aspect, et abritées contre les vents du nord par la haute chaîne de rochers calcaires, à l’existence desquels cette partie de la péninsule doit son extraordinaire fertilité. C’est tout récemment que l’on a commencé à tirer avantage de cette terre féconde. Il n’existait, il n’y a pas très-longtemps, qu’un petit nombre de vignobles, situés sur les pentes septentrionales de la chaîne taurique, dans le Soudagh et les vallées des environs. Grâce aux énergiques efforts du prince Woronzoff, et en dépit des difficultés qui accompagnent toujours de semblables entreprises, la culture delà vigne a fait, en Crimée, des progrès étonnants. Cependant les rapports statistiques ne signalent que très-peu d’accroissement dans les quantités de vin exportées de Crimée pendant les dix dernières années. Le fait résulte sans doute de la difficulté de trouver un marché pour des vins d’une qualité inférieure, et, malgré les noms retentissants dont on les décore, les vins de Crimée sont, en général, médiocres. D’un autre côté, bien que j’aie, par hasard, goûté du vin de Crimée à Saint-Pétersbourg, l’absence de voies de communication à travers la steppe rend impossible une exportation de quelque importance dans l'intérieur de la Russie. Aussi longtemps que les vins de l'Archipel seront admis presque en franchise dans les ports de la mer Noire, les vins de la Crimée ne pourront concourir à l’approvisionnement des pays du littoral. Actuellement, la valeur de. la production annuelle monte à cinq cent mille roubles, ou au double environ du revenu que l’on tire des vignobles dans le pays des Cosaques du Don.