‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 39 sur 62 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Rnchcrsde Yamen. — La pisse de Biïdir. — La vallée de Baidar. — Le paysage jugé par un Russe. — Notre halte de nuit, — Tartares de l.i côte. — Balaclava. — Nous entrons à Sébastopol.

Nous faisions des progrès rapides le long de l’excellente route qui réunit maintenant Yalta et Sébastopol, au grand avantage des propriétaires, dont elle traverse les biens, et dont nous voyions les équipages se diriger en hâte vers la cité des arsenaux, où l’empereur était attendu d’un moment h l’autre. Le prince Woronzoff avait quitté Tiflis, siège actuel de son gouvernement, et venait d’arriver à Alupka, pour accompagner Sa Majesté Impériale dans son inspection de la garnison et de la flotte. La route atteignait graduellement une élévation de près de deux mille pieds au-dessus de la mer, et devenait à chaque pas plus intéressante. Après avoir traversé les pittoresques villages tartares de Simeis et de Kikineis, nous passâmes au pied de rochers de quinze cents pieds de haut, non moins escarpés que ceux que nous avions contemplés du sommet du Tchatir-Ragh. La route contourne leur base et arrive aux pics de Yamen, où elle ressemble à une étroite tablette détachée d’une pierre calcaire. On ne découvrait plus aucune trace de cette abondante végétation qui jusqu'alors s’était épanouie autour de nous. Les pins eux-mêmes commençaient à disparaître des flancs arides de la montagne, que dominaient des rocs altiers et sauvages. Nous nous avancions péniblement entre d’énormes

blocs tombés des hauteurs, et gisant épars à la surface du sol. Quelques-uns avaient roulé jusque dans les flots, où ils dentelaient la rive de promontoires et d’écueils. Parfois, nous apercevions quelques recoins abrités, où les Tartares ont perché témérairement leurs cabanes. Ils s’y abandonnent à une trompeuse sécurité jusqu’au jour où quelque roche chancelante, détachée des sommets, descend avec fracas et engloutit dans sa course impétueuse le village tout enti e.

On peut voir la trace de ces effroyables catastrophes aux lieux où se trouvaient naguère les villages de Limaine et de Koutchouk-Koi. Dans ce dernier sinistre, où deux moulins et huit maisons furent détruits, des signes précurseurs, tels que l’affaissement graduel du terrain, avaient fait pressentir aux habitants une prochaine convulsion de la nature, et ils s'étaient retirés de leurs habitations avant que le désastre n’arrivât. On doit médiocrement s’étonner que les anciens trouvassent la côte septentrionale de l’Euxin très-inhospitalière, et que Strabon l’ait

montrée Tp^gua xai opiivï) , xat xarai-ji^cuo* toi ; (icpéoic.

Nous n’avions aucune raison de craindre quelque accident de ce genre. Le temps était radieux ; la crête des rochers se découpait sur l’azur du ciel avec des contours nets et arrêtés. De nombreuses voiles blanches sillonnaient la surface unie de la mer. Nous tournions le flanc sauvage de la montagne en contemplant avec une joie tranquille le spectacle de la côte, comparable à la vue grandiose du Cornicé ou aux beautés plus douces d'Amalfi.

A dix-huit milles environ d’Alupka, nous traversâmes une galerie ouverte dans le roc, de quarante ou cinquante

yards de longueur; puis, nous éloignant tout à coup du rivage, nous nous engageâmes dans les bois pour commencer l’ascension en zigzag de la passe de Baidar, au sommet de laquelle on a construit une voûte massive de granit, d’où nous pûmes jouir d’une vue magnifique de tout le littoral. La passe de Baidar est un ouvrage tout récent. La vieille route que l’on ne pouvait pratiquer qu’a cheval, suivait plus longtemps la côte, et traversait la chaîne de montagnes par le Merdven, l’Escalier du Diable, dont les marches étaient taillées dans la pierre vive ou soutenues par des troncs d’arbres. Ce passage est resserré entre des masses énormes de rochers menaçants, sur un espace de huits cents yards; il fait une quarantaine de zigzags presque parallèles, et longs chacun de quelques pas seulement. C’est le chemin le plus pittoresque, mais en même temps le plus difficile pour atteindre la vallée de Baidar, que nous découvrîmes à nos pieds, de la forêt au milieu de laquelle nous galopions, £ous une pluie de feuilles secouées par le vent d’automne. Nos regards se reposaient agréablement, après tant de spectacles grandioses, sur ce vallon paisible où nous devions passer la nuit, sur les collines boisées qui l’entourent d’un gracieux amphithéâtre; contraste saisissant avec les grands paysages que nous venions de parcourir.

Les mérites de la vallée de Baidar ont été fort contestés. Je ne laissai pas d’éprouver, il faut l’avouer, un certain désappointement en pénétrant dans cette Tempé fameuse de la Crimée. Il est naturel que le touriste qui entre dans la péninsule par Sébastopol et qui fait h Baidar sa première étude des paysages de la Tauride, tombe en admiration devant cette splendide vallée d’une végétation si

LA VALLEE DE ÜAIDAIt.

puissante cl si riche. Quand, pour la première lois, il erre au milieu d’une population tarlare, dort sur des divans tartares, boit du café lartare, rencontre de vrais bergers et de vraies bergères menant leurs troupeaux aux pâturages, et qu’il se rappelle les misères de quelque hutte de poste de la Bessarabie, faut-il s’étonner que, dans ses élans d’enthousiasme, il se croie transporté au sein d'une véritable Arcadie? Cette opinion ne saurait déplaire à un Busse. Mais il nous avait été donné de contempler d’autres et non moins belles scènes, et j’admirai avec plus de sang-froid les beautés de la vallée de Baidar.

A ma grande surprise, je fis connaissance à Baidar d’un Busse qui se plaisait à déprécier les sites de son pays. Désireux de tlatter la vanité uationale de mon nouvel ami, je lui exprimais très-sincèrement mon admiration , de la grandeur et de la magnificence des rochers de Yamen. Mais notre homme ne partageait pas cet avis : il trouvait les rochers de Yamen trop nus, trop abruptes ; il ne concevait pas que je n’éusse pas visité quelque autre château qu’Alupka. Avais-je appris que la plupart des maisons de campagne du littoral étaient décorées de poêles anglais? — Non! j’avais voyagé en barbare qui n’a de curiosité que pour des roches arides.

Nous nous entendîmes avec un Tartare, qui nous procura une somptueuse chambre dans laquelle nous pûmes nous prélasser à notre aise. Avec ses tapis et ses piles de coussins, celte chambre ressemblait à un immense lit, au pied duquel on aurait placé une cheminée. On nous fournit, par extraordinaire, une petite table ronde, d’à peu près six pouces de haut, et ce luxe me fut expliqué le lendemain matin, quand notre hôte nous demanda modeste-

ment dix shillings. Nous lui en donnâmes trois qui parurent tout à fait le satisfaire.

Les Tartares du sud de la Crimée ne ressemblent nullement à ceux que nous avions visités au nord des montagnes. Ils n’ont pas les pommettes saillantes, les yeux grands, le nez plat, qui caractérisent la race mongole.

11 paraît difficile d’admettre que ces hommes ont autrefois émigré des déserts de la Tartarie et du Thibet. Leurs traits réguliers, leur belle complexion, la langue qu’ils parlent, accusent, à coup sûr, des relations prolongées avec les peuples de l’Occident et en particulier avec les Italiens. Ainsi, on remarque dans leur langage des mots tels que ceux-ci : tas (tasses); caméra (chambre) ; mantjia (manger).

Les Tartares des plaines du nord sont un peuple pasteur, menant une vie active, dont les occupations ont quelque rapport avec les habitudes errantes de leurs ancêtres. Ils sont simples et hospitaliers, bien que d’un extérieur rude et sauvage. Ceux qui habitent la cote méridionale sont indolents, sans activité, sans courage. Ils jugent inutile de faire autre chose que de recueillir les produits abondants de leur sol fertile et de leur généreux climat. Avec le sang génois qui coule dans leurs veines, ils possèdent l’astuce des Italiens, dissimulée sous une politesse et une courtoisie de manières que l’on attendrait vainement du paysan russe, ou du sauvage Noyay. A Bouyouk Yankoi, où l’on avait satisfait à tous nos besoins avec tant de bonhomie naïve, notre hôte avait d'abord péremptoirement refusé d’accepter aucune gratification. A Baidar, nous fûmes accablés de civilités et de soins, que l'on taxa ensuite d’une façon qui eût fait honneur à un maître d’hôtel anglais.

En sortant de la vallée de Baidar, la route traverse des bois, et gagne une contrée rocheuse, couverte d’arbrisseaux, comme dans beaucoup de vallons des Highlands Le paysage, bien qu’agréablement accidenté, ne présentait rien qui fût digne de remarque. Tout h coup, nous nous trouvâmes en présence d’un grand brick, se balançant sur une sorte de lac pittoresque. A peine pouvais-je croire que ce tranquille canal, entouré de tous côtés de montagnes escarpées, fut la mer même qui s’étendait devant nous la veille.

Le port de Balaclava, nom qui doit dériver de bella chiave, est complètement enclavé dans la terre. 11 était autrefois le rendez-vous ordinaire des pirates, et l’on dut en fermer l’entrée en y tendant des chaînes. Tout vaisseau qui a une fois franchi cette passe dangereuse, peut braver le plus violent orage dans les eaux paisibles de Balaclava, car le port est protégé du côté de la mer par un long promontoire, sur lequel s’élève le vieux fort génois.

La moderne colonie grecque de Balaclava se trouve aujourd’hui aux lieux mêmes où l'on suppose que fut jadis l’ancienne colonie grecque de Klimatum. Elle occupe un site charmant, sur le bord de la mer, aux pieds de la forteresse. Le village, composé de jolies maisons blanches qu’ombragent de hauts peupliers, contient une population d’Arnautes : c’est le nom que les Tartares ont donné à ces Grecs lorsque, soldats de l’empire russe, ils prirent part à la guerre qui se termina par la conquête de la Crimée. En considération des services rendus, l’impératrice Catherine II leur permit de s’établir dans le vieux port génois de Cimbalo ou Balaclava, où ils résident encore aujourd’hui, conservant leur ancienne religion, leurs mœurs,

leur langage ; on les emploie au service de la douane, occupation à laquelle les avaient préparés leurs anciennes habitudes de pirates. Ils jouissent de nombreux privilèges, et ne sont pas exposés à être appelés au service actif pendant plus de quatre mois de l’année. Beaucoup d’entre eux sont marchands et boutiquiers dans les autres villes de la Crimée. Balaclava est par elle-même dénuée de toute importance commerciale. 11 faut, sans doute, attribuer en grande partie ce fâcheux résultat aux ravages destructeurs du ver dont les eaux du port sont infestées, et qui finit par perforer complètement les coques des navires.

Tandis que nous approchions de Sébastopol, je seutais se mêler un peu d’anxiété à mon ardent désir de visiter une place dont les Russes ne parlent qu’avec une sorte de crainte respectueuse. Un tournant subit de la route nous

découvrit une vaste étendue de la côte occidentale de la

Crimée, et nous fûmes saisis de voir Sébastopol apparaître, avec ses hautes maisons blanches, ses batteries menaçantes et les dômes verts de ses églises. Au loin, dans l’intérieur des terres, et longtemps après que les maisons avaient disparu, on voyait au-dessus des collines les mâts effilés des navires ; leurs voiles tombaient paresseusement le long des mâts. Bientôt après, nous pûmes distinguer les larges carènes des vaisseaux de ligne, à flot dans les rues mêmes. Nous allions donc entrer dans Sébastopol. Il ne paraissait pas que nous eussions sujet de craindre quelque mésaventure. Nos vêtements avaient été réduits, par une série de longs voyages à travers les steppes, à un état plus déplorable que ceux des Richter et du conducteur. Une couche épaisse de poussière grise rendait im-

SÉBASTOPOL

perceptibles les différences secondaires de costume, et, penchés en arrière, à demi cachés an milieu des bottes de foin, nos chapeaux rabattus sur nos yeux, comme pour nous préserver du soleil, nous nous flattions de ressembler complètement aux paysans flegmatiques de quelque colonie voisine. Notre complice fumait d’un air impassible; le conducteur animait ses chevaux. Ce fût ainsi que nous pénétrâmes dans la ville, sans souci des sentinelles vigilantes qui en gardaient l’entrée, line demi-heure après, nous mangions des beefsteaks h la table d’un digne Allelemand, qui se montrait enchanté de nous recevoir.

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