‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 40 sur 62 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le port do Sébastopol. — La flotte russe. — Adjudications de la marine.

— l.a visite de l'empereur. — La revue navale. — Fortifications de Sébastopol. — Péculat 'des commissaires des vivres. — L'armée russe.

— Châtiment sommaire. — Corruption. — Inkerman. — La ville des cavernes. — La vallée de Balbcck. — Troupes de chameaux. — Arrivée à Bagtché-Seraï. — Au lit sans souper.

Notre visite illicite h Sébastopol nous obligeait à beaucoup de réserve. Nous prîmes l’air de mystère et de défiance qui domine tout dans cette ville étrange. Le regard soupçonneux de chaque officier que nous croisions, glaçait dans nos veines un sang depuis longtemps accoutumé à circuler librement au milieu des steppes sans limites ou sur les flancs abruptes des montagnes. Je n’avais pas fait dix pas dans la rue principale que ma conscience coupable s’alarma. J’entrevis avec effroi la fin du roman. Une sentinelle porta tout à coup les armes au gouverneur, qui

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passait par hasard. A Sébastopol, je ne trouvai pas de vieille tour en ruines, perchée sur le pie d’un roc vertigineux, pour me reporter en pensée aux jours de la grandeur italienne. On n’y. voyait ni femmes voilées, ni chameaux immobiles. Rien, dans cet arsenal de la Russie, ne rappelait à mon imagination vagabonde l'Orient voluptueux. Le regard avide de contrastes ne pouvait errer que de la bouche d’un canon de trente-six à celle d’un canon de soixante-quatre. La crainte d’être reconnu pour Anglais me tourmentait sans cesse. 11 me semblait que les groupes de soldats postés au coin des rues complotaient notre arrestation. Au propre et au figuré, nous marchions sur une poudrière qui pouvait éclater à tout moment.

La population de Sébastopol, les militaires compris, s’élève à quarante mille âmes. Ln réalité, la ville n'est qu’une immense garnison. Les casernes, les établissements de l’État, dont elle est remplie, lui donnent un aspect imposant. Je fus néanmoins très-frappé de l’apparence aisée de beaucoup de maisons particulières. Depuis Moscou, je n'avais rien vu d’aussi beau que la rue principale de Sébastopol. Cette ville doit son extrême propreté aux nombreuses bandes de prisonniers militaires qui s'y trouvent condamnés au balayage perpétuel. Des habitations nouvelles s’élevaient sur tous les points ; les travaux du gouvernement étaient poussés avec, non moins de vigueur. Grâce à cette activité, Sébastopol tend de plus en plus à prendre un rang élevé parmi les cités russes. Le magnifique bras de mer sur lequel elle est située, mérite bien les millions qui ont été prodigués pour en faire le principal refuge de la marine russe.

En m’arrêtant sur les larges degrés qui conduisent au

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bord de la mer, je comptai treize vaisseaux de ligne, à l'ancre dans le grand bassin. Le plus neuf d’entre eux, un noble trois-ponts, était mouillé à une portée de pistolet du quai. Mille verges environ, mesurent l'entrée du port, dont les deux anses partagent la ville dans la direction du sud, et où se pressent des vapeurs, des barques, ainsi qu’une longue rangée de carènes converties en docks et en prisons flottantes.

Huit ou dix ans de repos dans les eaux dormantes du port ont suffi pourréduireàce triste étatun si grand nombre des plus beaux vaisseaux de la marine russe. Après ce laps de temps, les bois de pin ou de sapin qui ont servi à leur construction, et qui n’ont pas subi une préparation convenable, sont complètement détériorés. Les vaisseaux russes portent dans leurs flancs la cause de leur ruine, activée d’ailleurs par les ravages d’un ver qui pullule dans les eaux fangeuses du Tchernoï-Retcha. Ce ruisseau traverse la vallée d’Inkerman, et se jette dans la partie supérieure du bassin principal. On dit que les pernicieux insectes du Tchernoï-Retcha, aussi destructeurs dans l’eau douce que dans l’eau salée, coûtent par leurs dégâts des sommes considérables au gouvernement russe, et qu’ils sont un des plus sérieux obstacles à la formation d’une marine puissante dans la mer Noire.

Toutefois, si les quilles des vaisseaux russes sont doublées de cuivre, il est difficile d’expliquer par les ravages des vers du Tchernoï-Retcha le triste état de la flotte de Sébastopol. On est autorisé il penser que les employés de la marine sont autrement redoutables au trésor. Le ver du Tchernoï-Retcha est, en quelque sorte, le bouc émissaire auquel on impute tous les désastres. 11 est vrai que la

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flotte de la Baltique, où l'on n’a pas signalé la présence de ces insectes, est infiniment supérieure à celle de la mer Noire ; mais on doit remarquer aussi qu’elle est à proximité de la capitale, et toujours placée, pour ainsi dire, sous l'œil du maître.

La solde des marins est si minime, — environ seize roubles par an, — qu’ils ne reculent, on le conçoit, devant aucun moyen pour accroître leurs misérables ressources. Depuis les membres du conseil d’amirauté jusqu’aux garçons qui enflent les soufflets de forge dans l’arsenal, chacun prend part aux déprédations. Le vol est érigé en système. S’agit-il d’une fourniture de bois de chêne, le gouvernement ouvre une adjudication, et les offres des soumissionnaires sont appréciées par une commission spéciale, dont le choix est déterminé moins parla valeur des propositions que par celle des pots-de-vin. L’heureux élu de la commission traite aussitôt en sousordre avec quelqu’un de ses concurrents, et il lui commande les bois de construction qu’il s’est engagé à livrer pour la moitié du prix qu’il touchera lui-même. De semblables marchés se répètent de l’un à l’autre jusqu’à sept et huit fois, et la fourniture du gouvernement finit par échoir à quelque pauvre diable, qui ne l’obtient qu’à prix coûtant.

Cet homme a, dans les provinces centrales, des agents qui lui expédient des bois verts par le Dnieper et le Bog. Les livraisons se succèdent à Nicolaeff ; les divers contractants prélèvent leurs différences ; en acceptant la livraison, la commission reçoit un dernier pot-de-vin. Enfin, un vaisseau de cent vingt canons est mis à flot dans la mer Noire; mais, au bout de cinq ans, le gouvernement est

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fort étonné de reconnaître qu’il est tout à fait impropre au service.

Les constructeurs, à leur tour, se livrent à de semblables malversations. Pendant longtemps on a dû interdire l’entrée du port aux navires marchands : les employés, les ouvriers de l’arsenal y puisaient à pleines mains et trafiquaient ouvertement des matériaux de l’État. Après avoir obtenu ces détails intéressants sur la moralité des employés russes, j’appris sans surprise qu’au milieu de l'appareil imposant qui s’étalait sous nos yeux, il y avait à peine deux vaisseaux en état d'entreprendre le voyage du Cap.

En résumé, si l’on retranche de l’effectif de la marine russe tous les vaisseaux qui ne pourraient sérieusement tenir la mer, on verra que la Hotte de la mer Noire, naguère l’épouvantail de la Porte, se réduit à une force que les Turcs ne sauraient craindre, même sans le secours d’une puissance européenne. On dit que toutes les grandes institutions de la Russie sont artificielles : la marine ne fait pas exception à cette règle. 11 n’en est pas ainsi de l’empereur et de l’armée. Cette dernière, toutefois, ne serait pas fâchée que l’occasion s'offrit de faire oublier ses échecs dans le Caucase et les incroyables mésaventures d’une de ses divisions, qui mourut presque de faim, dans la campagne de Hongrie, faute d’un commissariat des vivres sérieusement organisé.

La plus grande animation régnait à Sébastopol pendant notre séjour. Des populations entières y affluaient de toutes les parties de la Russie méridionale pour voir l’empereur. La garnison avait blanchi ses casernes; les soldats s’étaient astreints à la discipline avec une persévé-

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rance digne d’éloges, et on avait fait appel à tontes les ressources de l’arsenal pour mettre les vaisseaux sur un pied présentable.

Il paraît que, dans le port, les vaisseaux sont confiés à un petit nombre d’hommes, tandis que la majorité des équipages est employée à terre. C’est un assez mauvais système, on l’avouera, pour créer des marins.

Mais,’ comme on annonçait une inspection de l’empereur en personne, et comme Sa Majesté Impériale a la réputation d’apporter h ces sortes d’affaires un œil tout à fait exercé, il fallut des travaux infinis pour balayer la poussière de l’arsenal. On ne saurait demander à des hommes, qui peut-être n’ont jamais navigué au delà du Bosphore, de se montrer aussi bons matelots que ceux qui doublent le cap Horn une fois par an. Les marins, formés à l’école de notre marine marchande, doivent être d’une tout autre trempe que ceux de l’arsenal de Sébastopol. Les mauvaises langues prétendent que, dans les rares occasions où la flotte russe est sortie du port, la plus grande partie des officiers et des hommes ont eu. le mal de mer à chaque coup de vent. Ce qui est positif, c’est qu’il leur est arrivé maintes fois de ne pas savoir où ils étaient. On raconte qu’en une occasion, l’amiral se trouva si complètement dérouté, entre Sébastopol et Odessa, que le lieutenant chargé des signaux, apercevant un village sur la côte, proposa d’aller à terre pour demander le chemin de l’escadre.

Je regrettai de ne pouvoir assister à la revue navale, à laquelle la présence de l’empereur donnait un intérêt particulier. Mais c’était nous exposer à courir de nouveaux risques d’être découverts. Nous jugeâmes à propos de

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faire une prudente retraite, et nous quittâmes Sébastopol la veille de la fête, au grand désappointement de Richjer, condamné à se représenter en imagination les manifestations enthousiastes des Russes. Nous avons su depuis que l’empereur n’avait pas accompagné la flotte dans sa courte promenade en mer, mais qu’il s’était montré fort mécontent de ses évolutions.

Rien ne paraît plus formidable que l’aspect de Sébastopol du côté de la mer. Dans une autre circonstance, nous nous donnâmes ce spectacle du pont d’un steamer, et nous reconnûmes que sur un seul point, nous étions commandés par douze cents bouches à feu. Heureusement pour une flotte ennemie, on assure que cette terrible artillerie, à la première décharge, ferait éclater les ais pourris de ses batteries, dont la construction, sans doute, a été confiée à des entrepreneurs. Quatre des forts montrent trois rangées de batteries. Nous ne pûmes preudre qu’une idée très-imparfaite de ces fortifications fameuses, et nous ne saurions dire s’il est vrai, comme on le prétend, que l’étroit espace réservé aux pièces en rende la manœuvre impossible, attendu que les artilleurs ne pourraient faire feu sans être asphyxiés. Mais, quelle que soit la force de résistance de Sébastopol du côté de la mer, il est certain qu’un corps de troupes, en débarquant «à quelques milles au sud de la ville, dans une des six baies qui découpent la côte jusqu’au cap Kherson, pourrait défaire les Russes en bataille rangée, prendre Sébastopol et incendier la flotte.

Malgré les forces immenses dont peut disposer le czar, les plus grandes difficultés s’opposeront longtemps encore à une rapide concentration des armées dans la Russie

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méridionale. Au delà de Moscou, il n’y a plus de chemins de fer, et les communications fluviales n’existent pas. Le climat, pendant huit mois de l’année, est à lui seul un obstacle presque insurmontable à des mouvements de troupes. Les routes sont impraticables pendant le printemps et l’automne, et, en hiver, la rigueur du froid ne permet pas de traverser les steppes désolées de l’empire. Mais une autre cause concourt puissamment à la faiblesse des armées russes : c’est la corruption que nous avons déjà signalée dans l’organisation maritime.

L’administration de la marine ne saurait prétendre au monopole de la concussion. Des officiers qui avaient fait la guerre dans 4e Caucase, m’ont raconté des particularités presque incroyables sur l’état misérable de l’armée russe. On assure que la mortalité s’y élève annuellement * à vingt mille hommes. La plupart périssent victimes de la coupable rapacité de leurs chefs, qui, pour faire plus rapidement fortune, leur refusent, en quelque sorte, le nécessaire : ils sont emportés par des épidémies, conséquence naturelle d’une mauvaise alimentation, ou meurent littéralement de faim. En Russie, les commandants d’expédition ne sont soumis à aucun contrôle ; il n’y a pas de surveillance qui vienne mettre un frein à leur avidité. On cite de simples colonels qui ont trouvé le moyen, pendant la guerre du Caucase, de prélever sur la caisse de leur régiment soixante-quinze à cent mille francs par an.

Quelle que soit la force numérique de l'armée russe, il parait évident qu’en Angleterre on en a singulièrement exagéré l’importance. Ce n’est pas dans le champ de Mars de Krasnœ-Selo ou de Yosnesensck, au milieu de l’éclat d’une grande revue de l’empereur, que l’on peut juger de

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la puissance militaire de la Russie : il faut visiter quelque corps de garde perdu dans les steppes voisines du Caucase. A peine pouvais-je reconnaître des soldats dans ces Cosaques, hâves et déguenillés, qui gisaient sur le sol, exténués de fatigue et de faim, après quelque combat ou quelque course inutile à la poursuite d’un ennemi indomptable.

C’est ici le lieu de rappeler que la position de la Russie dans le Caucase est encore aujourd’hui ce qu’elle était, il y a vingt-deux ans, malgrélesvastesressourcesquiontété employées pour soutenir cette interminable guerre. Que conclure de ce fait, sinon que la brillante tenue du soldat russe dans les parades officielles, ne saurait donner la mesure de sa valeur sur le champ de bataille? Il n’est plus permis de douter de la corruption et du désordre administratif qui président aux opérations de l’armée russe dans le Caucase, quand on voit que depuis vingt-deux ans, une force de deux cent mille hommes est tenue en échec par un petit peuple qui combat vaillamment pour ses montagnes couvertes de neige et pour sa liberté.

Du sommet de la montagne où est située la maison du gouverneur de Sébastopol, le regard découvre un panorama splendide. D’un côté, les rues s’étendent parallèlement jusqu’au bord de la mer ; de l’autre, elles descendent à la vieille ville que l’on nomme Achtiar, et dont les ruelles boueuses servent de refuge à cette population impure que fait toujours surgir une grande concentration de marins et de soldats.

Lorsque nous revînmes, peu de temps après, à Sébastopol, nous apprîmes que l’empereur avait laissé aux troupes un souvenir vraiment fait pour causer parmi elles une

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impression profonde. 11 avait à peine terminé sa visite, et la fumée du vapeur qui l’emportait à Odessa se montrait encore à l’horizon, lorsque les prisonniers du port se confièrent à l’oreille que leurs rangs s’étaient ouverts pour un nouveau compagnon de captivité. On nous dit que le gouverneur, revêtu de l’infamante casaque blanche, balayait ces mêmes rues que nous lui avions vu traverser, quinze jours auparavant, avec toute la pompe de sa liante position. Aucun procès n’avait été intenté à cet homme; il avait suffi du fiat impérial pour faire du général commandant un convict, voué au balayage à perpétuité.

.l’eus la curiosité de chercher à découvrir par quel crime il s’était attiré ce châtiment si sévère ; mais je n’obtins pas deux fois la même réponse : le motif de la colère du czar était évidemment un secret pour tout le monde , et pour le condamné plus que pour personne. Suivant l’opinion générale, le malheureux, endormi dans une trompeuse sécurité, et se croyant à l’abri de toute surveillance dans celle province éloignée de l’empire, aurait négligé, dans la réception de ses pots-de-vin et autres revenant-bons, cette prudence dont un homme ne doit jamais se départir en Russie, lorsqu’il occupe un rang élevé; sans cette qualité indispensable, on doit renoncer à occuper un grade supérieur dans l’armée, ou à remplir longtemps les fonctions de gouverneur. 11 faut ajouter que les dépenses inhérentes à cette charge sont exorbitantes, et que les titulaires ne sauraient jamais se montrer trop timides ou trop dédaigneux. M. de Custine, je crois, prétend que les Russes ne connaissent pas de demi-mesures en fait de dilapidation. Si un administrateur, pendant la durée de ses fonctions, n’a pas eu l’adresse de s’enrichir

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suffisamment pour acheter les juges qui doivent prononcer sur son sort, il peut être certain d’aller finir ses jours en Sibérie. Le général *** avait compté sur la cour ordinaire d’enquête, et il ne s’attendait point à la justice sommaire du maître.

Cependant nous reprîmes place sur nos bottes de foin, et fûmes cahotés hors de Sébastopol. Nous laissâmes derrière nous les docks célèbres qui ont été construits sous l’habile surintendance du colonel l'pton, et nous ne tardâmes pas à descendre dans la charmante vallée il lnkerman, avec laquelle ces docks sont mis en communication par un canal de douze milles de longueur. Le seul tunnel d’Inkerman a trois cents verges de long. Les montagnes qui environnent la vallée fournissent les pierres de taille avec lesquelles la ville et les docks de Sébastopol ont été bâtis : les carrières sont situées de telle sorte qu’elles commandent le cours d’eau dans toute son étendue. Mais les curiosités d’Inkerman, — «la Ville des Cavernes, »— sont plutôt dans les ruines qui nous parlent des races depuis longtemps disparues, que dans les constructions où se déploient la persévérance et le génie des temps modernes.

Les rochers suspendus sur le cours du Tchernoi-Heteka, et que partagent de nombreuses cellules, ressemblent tout à fait à des ruches. On ne connaît pas exactement l’origine de ces cavernes singulières; on suppose qu elles ont été creusées par des moines sous le règne des derniers empereurs. Lorsque les ariens qui habitaient la Chersonèse furent persécutés par l’Kgliso grecque, ils \ inrent chercher mi refuge dans ces réduits inaccessibles, qui semblaient leur promettre la sécurité.

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La plus grande de ces chambres porte tous les caractères de l’architecture byzantine; elle a environ vingt-quatre pieds de long sur douze de large. On a trouvé des sarcophages dans la plupart des cellules. Parfois elles sont contiguës l'une à l’autre, et communiquent entre elles par des escaliers taillés dans le roc.

Sur ce même rocher, sapé à sa base par les cavernes dont nous venons de parler, sont perchées les murailles d’un vieux fort, qui appartiennent à une époque plus rapprochée de nous. Sont-ce les ruines du Ctenusdes anciens, bâti par Diophantes, général de Mithridate, pour fortifier le rempart Héracléen ? Est-ce le débris du Théodori des Grecs, ou quelque forteresse génoise ? C’est une question qui n’est pas résolue. Il est hors de doute que le siège de la principauté de Théodori se trouvait dans la vallée dTnkerman, mais madame Guthrie s’est trompée, je pense, en imaginant que cette principauté était peuplée de Circassiens. Le centre de la colonie circassienne était Tcherkess-Kermen, la ville des Circassiens, dont les ruines se trouvent à l'est d’Inkerman. Si, comme le suppose madame Guthrie, les forteresses de Théodori (Inkerman) et de Gothie (Mangoup) avaient gardé leur indépendance jusqu’au seizième siècle, les Génois ne les auraient jamais possédées, car ils ont été, avant cette époque, expulsés de la Crimée par les Turcs. Or il y a des preuves incontestables de l’occupation génoise à Mangoup. Selon toute probabilité, la population de ces deux forteresses se composait de Grecs, qui dépendaient, à un certain point, de la fameuse colonie de Soudagh ou Soldaya, et lorsque les Génois, au quatorzième siècle, possédèrent à leur tour cet entrepôt commercial, il n’est pas vraisemblable que deux

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petites principautés aient été capables de résister aux aventuriers italiens, alors au zénith de leur puissance.

Ces rochers, percés de souterrains, ces forteresses en ruines, donnent au paysage un caractère singulièrement pittoresque lorsqu’on monte de la vallée d’Inkerman à Bagtchè-Seraï. Sur le premier plan, un vieux pont traverse un ruisseau qui serpente à petit bruit au milieu d’une végétation luxuriante.

Les plaines de Baidar ne sauraient être, comparées soit à la vallée d’Inkerman, soit à celle de Balbeek, où nous entrâmes peu après, et dont la richesse est sans égale. La route suit le cours du Balbeek pendant quelques milles sous des ombrages touffus, «à travers des jardins dont la plume serait impuissante à rendre la beauté.

Nous rencontrâmes un grand nombre de voitures, remplies de loyaux sujets du czar, qui se hâtaient vers Sébastopol. Quelques-uns étaient amis de Richter. Pans leur stupéfaction de lui voir suivre, avec des étrangers, une direction opposée à la leur, ces gens oubliaient de lui rendre son salut. A peine eûmes-nous dépassé les amis de Richter, que nous vîmes venir à nous plusieurs de nos connaissances de Nijni. Une longue file de télégas, attelés de chevaux et conduits par des mujiks russes, traversait lentement la vallée. Les maîtres de ce convoi rapportaient de la foire de Nijni des fruits secs et des vins. Leurs figures nous étaient familières, mais nous jugeâmes prudent de garder l’incognito.

Nous sortîmes de la vallée au grand village dePavonkoi, et ne tardâmes point à passer devant la maison d’un seigneur tartare dont la fortune est célèbre dans le pays. Ses richesses font penserau temps des patriarches: d’immen-

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ses troupes de chameaux erraient dispersés dans toute la campagne; des pâtres les réunissaient par groupes, et les ramenaient à l’étahle pour la nuit. C’était un intéressant spectacle, dans le calme et le silence de la soirée, de contempler ces informes créatures, «à la démarche maladroite et pesante, errant avec une sorte de fierté sauvage au milieu de prairies dont les gras pâturages s’étendaient à l’infini. Elles se mêlaient à des troupeaux de moutons, qui se distinguent des espèces ordinaires par leur toison courte et frisée, -d’une couleur grise tirant sur le bleu. La race de ces moutons est très-estimée en Crimée, où on ne les rencontre que dans certaines parties du territoire. Elle fournit chaque année de grandes quantités de peaux d’agneaux, appelées shumski, que l’on exporte de Crimée en Pologne et dans les contrées voisines. On les vend sur place de dix à quinze shillings la pièce.

Il faisait nuit lorsque nous pénétrâmes dans l’étroite vallée où est située l'ancienne capitale tartarc de Bagtchè- Seraï, et nous eûmes grand’peine à trouver l’arc tombant en ruines, sous lequel il faut passer pour entrer dans la rue principale. Longtemps nous entendîmes le roulement sonore de notre voiture retentir sur le pavé inégal de la ville, entre des maisons basses qui nous parurent désertes. A la fin, Richter et le conducteur, après avoir vainement cherché un rayon de lumière, seul indice auquel on puisse reconnaître, dans une ville tartare, une maison ouverte au public, descendirent pour explorer la ville, et nous laissèrent au milieu d’une rue étroite et silencieuse. Nous fîmes là une halte si prolongée, que mon imagination, fatiguée par les excitations de la journée, eut tout le loisir de s’abandonner aux v isions les plus fantastiques, et de pcu-

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pler la cité endormie des âmes voilées des femmes tarta res ; je me les représentais hantant les sombres allées qui s’ouvraient à droite et à gauche autour de nous, en compagnie des moines dont les os blanchissent dans les souterrains d’Inkerman.

Un cahot soudain me rappela au sentiment de l’invraisemblance des visions qui-obsédaient mes esprits. Nos émissaires étaient de retour; ils rapportaient un rayon d'espérance aussi faible que le rayon de lumière qui l’avait provoqué. Cependant nous entrâmes bientôt dans la cour d’un klum véritable et authentique. Elle était encombrée de véhicules; un balcon de bois, sur lequel s’ouvraient un grand nombre de petites portes, régnait tout autour de la cour à une faible élévation, au-dessus d’une file de chevaux établés. Les chambres étaient proportionnées à la dimension des portes ; on nous donna l’appartement le plus somptueusement garni, dans lequel il y avait à peine de la place pour trois traversins crasseux. .

Comme nous n’avions goûté «à rien depuis notre départ de Sébastopol, et que le khan n’était pas approvisionné de vivres, nous fimes une expédition en ville, dans l’espoir vague et mal assuré de trouver quelque chose à manger ailleurs. Ce fut en vain que nous allâmes frapper chez les boulangers et chez les bouchers, on nous répondit, derrière les volets fermés, par des fins de non-recevoir, et force nous fut de retournera notre auberge, pour y souper d’un café épais et d’un pain noir, plus aigre encore que de coutume. Après quelques chibouks de consolation, nous nous étendîmes sur des châssis de bois, et ne tardâmes pas à nous endormir, bercés par la voix grave et monotone d'un vieux moullah, qui, dans la salle du café contiguë à

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notre chambre, racontait, au milieu d’un cercle de fumeurs, une histoire au récit de laquelle ils durent bientôt s’endormir aussi, à en juger par leur contenance imperturbable.

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