CHAPITRE XXI
Annexion de la Crimée. — Politique astucieuse de la Russie. — l.e dernier des khans — Nos repas. — Scènes d’auberge — Un bain tartaro. — La vallée de Jehoshaphat. — Tchoufut-Kalé. — La Synagogue — Juifs ka mîtes. — Leurs croyances. — Le fort juif. — Le monastère d’Uspenskoï. — Le Sérail des Jardins.
l.e Sérail des Jardins possède d’autres attraits que ceux qu’il doit à son site poétique, à sa population lartare et à son palais oriental. Les souvenirs historiques qui se rattachent à la capitale de la petite Tartarie ne manquent pas d'intérêt. Depuis la chute de l’empire du Bosphore, au quatrième siècle, jusqu’à l'occupation de la Crimée par l'avant-garde de la Horde d’or, dans le treizième, l’histoire de ce pays ne présente qu’une suite d’invasions de barbares qui, partis pour venir occuper les plaines fertiles de l’Europe orientale, faisaient leur première halte dans la Péninsule taurique , puis étaient poussés vers l’Occident avec une violence irrésistible par d’autres envahisseurs.
Ainsi le royaume du Bosphore venait à peine d’échapper aux ravages désastreux des Goths, des Alains et des Huns, que ces peuplades barbares furent remplacées par les Khazars, les Petchenèques et les Comanes, qui, tour à tour, occupèrent la Crimée jusqu’au jour où le petit-fils de Zengis-Khan parvint à établir un empire plus durable. En errant au milieu des ruines de cet empire, pous songions tristement que l’étrange et fatal destin de
TCHOUFUT-KALÉ.
la Crimée n’était pas encore accompli, et que, tandis que d’autres contrées de l’Europe orientale se réchauffent et s’éclairent au bienfaisant soleil de la civilisation, elle est devenue, il y a soixante-dix ans à peine, la proie d’une nouvelle puissance, plus oppressive et plus rapace qu’aucune de ces hordes asiatiques qui l’avaient autrefois dévastée.
La condition de la Crimée ne s’est point améliorée sous la domination d’un gouvernement qui a la prétention d’être, en fait de progrès moraux et intellectuels, plus avancé que les Mongols, ses prédécesseurs. La Russie n’a montré cette supériorité, fort contestable, que par les moyens qu’elle a mis en œuvre pour s’emparer de la Crimée. Elle a su s’appuyer tour à tour, pour parvenir à ce but tant désiré, sur la force barbare et sur des intrigues politiques plus en harmonie avec les idées des temps modernes. Les khans de la Crimée tartare avaient transporté le siège du gouvernement des rochers sur lesquels était bâtie la forteresse de Tchoufut Kalé dans la charmante vallée de I)jurouk-Su; tributaires de la Porte, ils régnaient depuis près de trois siècles dans leur palais de Bagtchè-Seraï, quand la guerre sanglante, poursuivie à outrance entre la Russie et la Turquie, et dont la Crimée avait été en partie le théâtre, se termina par le traité de Kaïnardji. Devlit-Ghiri, investi en ce moment de la dignité de khan, fut déposé, et l’impératrice Catherine mit à sa place sur le trône son frère Jehan, détenu depuis quelque temps comme otage à Saint-Pétersbourg, où on l’avait décoré du litre de capitaine dans la garde impériale. Cet acte de Catherine était une violation flagrante de l’article principal du traité de Kaïnardji, qui stipulait expressément
TCHOUFUT-KALE.
l’indépendance de la Crimée et lui laissait le libre choix de ses souverains.
Mais ce n’était pas assez qu’un prince fût ainsi imposé à un pays, contrairement à la volonté des populations. Cette marionnette, dont la Hussie tenait les fils, devait montrer une préférence marquée pour la puissance à qui elle devait sa couronne. Jehan s’entoura de Russes, leur remit tous les emplois, et ne tarda pas h provoquer parmi ses sujets une explosion de haine et de dégoût. Les émis-' saires de la czarine stimulèrent si bien leurs sentiments de désaffection, qu’un jour les Tartares se soulevèrent. La révolte prit bientôt un caractère si sérieux, que le khan se vit forcé de fuira Taman, où il resta jusqu’au moment
où une armée russe envahit la Crimée et le rétablit sur
le trône. Pendant l’occupation du pays par les Russes, les plus atroces cruautés furent exercées contre les malheureux que l’on avait poussés à la révolte. La Russie paraissait avoir tellement à cœur de prévenir le retour d’un semblable événement, qu’elle proposa au khan d’abdiquer moyennant une pension annuelle de cent mille roubles. Cette offre méritait quelque considération en présence d’une armée formidable. Le malheureux prince refusa d’abord; pendant son séjour à la cour de la czarine, il avait appris à connaître la valeur des promesses du gouvernement russe; mais, à la fin, il dut se soumettre, et, comme il le redoutait trop justement, on le retint prisonnier à Kaluga. 11 n’était plus question, on le conçoit, de lui accorder une pension.
Après avoir vainement imploré la clémence de l’impératrice, ce prince infortuné fut abandonné, sur sa demande même, à la merci des Turcs. La Porte l’exila à Rhodes, où