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lives d’eau bouillante et d’eau glacée, qui font du bain russe une épreuve si rude pour un novice. Jusqu’ici le bain tartare ne diffère pas de la méthode turque. Mais, en Crimée, au milieu de l’étuve, ne se trouve pas le bassin rempli d'eau dont la température augmente graduellement, et dans laquelle le baigneur se repose voluptueusement des heures entières dans une sorte de demi-cuisson . On l’étend sur une table de marbre d une chaleur insupportable et sur laquelle on le roule, on le frotte et on lui jette de l’eau. En somme, la différence entre le bain turc et le bain tartare consiste en ce que l’on est bouilli dans l’un et frit dans l’autre. Je préfère donc le bain turc au bain tartare, surtout si l'on vous masse ensuite et si l’on vous sert du café, ce qui n’arrive pas toujours chez les Ta r ta res.
La vallée, au milieu de laquelle Bagtchè-Seraï est presque cachée, se termine par une gorge étroite qui contient des cavernes habitées seulement par des Égyptiens. Cette gorge est un précipice au fond duquel la lumière arrive à peine, interceptée presque complètement par les rochers; de sorte que nous passâmes d’une obscurité profonde dans un vallon mystérieux, ombragé par l’épais feuillage des hêtres et des chênes majestueux. Un sentier toriueux plongeait dans ces retraites sombres, et bientôt nous nous perdîmes dans un labyrinthe de tombeaux, construits en forme de sarcophages et couverts d’inscriptions hébraïques. C’était la vallée de Jehoshaphat. Pendant des siècles, cette vallée a été le cimetière des juifs karaïtes, qui aiment encore à déposer leurs cendres auprès de celles de leurs pères. Ainsi la vallée de Jehoshaphat se trouve plus peuplée de karaïtes qu’aucune des villes de la Crimée.
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.Nous suivîmes, l’espace d’un mille, le petit sentier qui serpente à travers les sépultures d’une race qui, dans quelque partie du monde qu’elle soit répandue, conserve toujours la plus profonde vénération pour l’asile des morts. Le bois s’arrête tout à coup au bord d’un affreux précipice, d’où la vue s’étend sur un panorama splendide.
Quelques milles plus loin, le rocher conique de Tepèkerman s’élève abrupt au milieu d’un pays inculte et bouleversé; de tous côtés, la base de cette énorme masse est percée de nombreuses cavernes et de grottes mystérieuses. Le Tchatiz-Dagh et la plage montueuse à laquelle il se rattache bornent l'horizon.
En suivant la ligne des rochers calcaires, nous gagnâmes un point où la vue, dans la direction opposée, était encore plus saisissante. A droite, le fort vieux et ruiné de Tchoufut-Kalé et le monastère de l'spenskoï, creusé pour ainsi dire dans le roc même, couronnait la montagne la plus proche. Là aussi, resserrée dans des limites étroites, gisait l’ancienne capitale des Tartares, presque voilée par les jardins qui couvrent la vallée d’un splendide manteau de verdure. Plus bas, les précipices se changent en pentes adoucies , et le pays devient cultivé sur une grande étendue qu’arrose le Djurouk-Su, jusqu’à ce qu’il se jette dans la mer Noire, dont les nappes s’étendent à l’ouest.
Lorsque les khans tartares abandonnèrent Tchoufut- Kalé pour la charmante vallée qui verdoie à ses pieds» cette singulière place forte devint de nouveau la résidence des juifs karaïtes, qui y avaient vécu de temps immémorial, et auxquels elle inspire des sentiments de respect et d’affection. Tchoufut-Kalé a été le berceau de leur secte et
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le rocher sur lequel ils ont touj airs trouvé un refuge dans les temps de persécution.
Connue on nous avait dit que la population était entièrement juive, nous nous attendions à trouver à Tehoufut- Kalé des groupes pittoresques d’hommes richement costumés et de belles jeunes tilles ; mais, à notre grand étonnement, nous passâmes sous une porte cintrée et le long des rues, auxquelles le roc même sert de pavé, sans rencontrer une âme. Quelques chiens se jetèrent sur nous et nous forcèrent de nous armer de pierres pour explorer le reste de la ville. Tchoufut-Kalé paraissait tout à fait abandonnée : non-seulement nous trouvâmes les rues désertes, mais nous ne pûmes obtenir de réponse à aucune des portes auxquelles nous frappâmes. Je commençait i soupçonner que le dernier habitant avait trouvé quelqu’un pour se faire enterrer dans la vallée de Jehoshaphat, quand une voix rauque fit entendre un murmure inarticulé derrière la fente d’un volet. Bientôt un vieillard aveugle et décrépit, qui pouvait bien être le fossoyeur, sortit en boitant, appuyé sur un bâton, et m’offrit de me conduire «à la synagogue. En chemin, nous finies rencontre d’un groupe formé par deux autres vieillards et un jeune garçon qui s’attachèrent à nous. Nous entrâmes avec eux dans un mausolée contenant le tombeau d’une princesse tartare qui avait été séduite par un noble et entraînée dans un fort génois; sa triste histoire était le sujet de la longue inscription qui couvrait la pierre du tombeau.
Le rabbin vénérable qui nous conduisait à la synagogue était la plus haute autorité ecclésiastique de l’Eglise karaïte. C’était une chose étrange de trouver perché sur ce rocher inaccessible le quartier général d’une secte dont
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les membres sont répandus par toute la Russie, la Pologne et l’Égypte. La synagogue, dans la simplicité de sa construction, ne me parut différer en rien des lieux affectés ordinairement à l’exercice du culte israélite. Nous examinâmes quelques livres de l’Ancien Testament, dont la reliure était magnifique. Les seuls livres de Moïse sont imprimés et enseignés dans les écoles. Les karaïtes déclarent posséder l’Ancien Testament dans sa pureté primitive.
Richter me dit que le nom de ces juifs vient de deux mots arabes kara, ile , qui signifient chien noir. J'acceptai cette étymologie. 11 est permis de supposer, en effet, que des mahométans pouvaient se servir de cette qualification à l’égard d’une race méprisée. Cependant l’étymologie la plus généralement reçue, et peut-être la plus exacte, fait dériver le nom des juifs karaïtes du mot kara , écriture: ces sectaires s’attachant seulement à la lettre de l'Écriture, sans admettre l’autorité du Talmud ou les interprétations des rabbins. Les talmudistes accusent les karaïtes de continuer les erreurs des Sadducéens. Celte imputation ne mérite pas beaucoup de créance, venant d’une secte ennemie. 11 n’est pas douteux que les deux sectes ne diffèrent sur plusieurs points importants, par exemple, touchant les divers degrés de parenté qui sont un empêchement au mariage, à l'égard des règles sur les successions, et surtout dans l’admission de la polygamie. Suivant les rabbinistes, le schisme des karaïtes est d’une date relativement récente; suivant le dire des karaïtes eux-mêmes, leur séparation de la tige principale se serait accomplie avant le retour de la captivité de Babylone. Comme tous les juifs, ils donnent un soin extraordinaire à l’éducation de leurs
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enfants, qui sont instruits publiquement dans tes synagogues.
Cinq mille karaïtes environ résident en Pologne, et reconnaissent le vieux rabbin de Tchoufut-Kalé pour leur chef spirituel. On assure qu’ils sont originaires de la Crimée, d’où ils ont émigré.
Mais la différence qui existe sur les points de doctrine et de discipline pivile entre le karaïte et le talmudiste n’est pas ce qui les distingue aux yeux du voyageur : il est surtout frappé du contraste étrange que présentent invariablement les mœurs et le caractère des membres de ces sectes opposées. Le négociant karaïte jouit partout d’une si haute réputation de probité, que, dans toute la Crimée, sa parole vaut un acte authentique. Comment les karaïtes ont-ils mérité cet honneur? Ne serait-ce pas par leur attachement inébranlable à la lettre même de l’Ancien Testament? Leurs principes sévères interdisent ces interprétations rabbinistes que leurs frères se plaisent à substituer à l’autorité du livre sacré.
Les juifs karaïtes sont presque tous engagés dans le commerce ou l’industrie, et, grâce à la probité la plus scrupuleuse, leur communauté est arrivée à un haut degré de prospérité. Il semble qu’une exception ait été faite en faveur de cette fraction d’un peuple dont l’infortuné destin s’est accompli d’une façon miraculeuse Tchoufut-Kalé est probablement la seule colonie juive qui existe encore. Dieu semble, dans sa providence, avoir donné un refuge à ceux-là seuls qui lui rendent, comme leurs ancêtres, un pur hommage. La population de Tchoufut-Kalé s’est pourtant réduite à des proportions minimes, depuis que le développement du commerce a donné naissance à
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des établissements, plus convenables et plus accessibles que le sommet d’un des plus hauts rochers de la Crimée. La population du port d’Eupatoria se compose en majorité de karaïtes ; ils y résident aujourd’hui au nombre de deux mille environ, et quelques-uns sont de très-riches négociants.
Je ne m’étonnai plus de la grande quantité de tombes éparses dans la vallée de Jehoshaphat , du silence qui régnait dans les rues de Tehoufut-Kalé, en apprenant que tous les juifs karaïtes de la Crimée- s’y font porter pour mourir lorsque les infirmités viennent les avertir de leur fin prochaine. 11 y a je ne sais quoi de touchant dans ce suprême témoignage d’affection que les karaïtes rendent à leur pays natal, et il ne me vint pas à la pensée d’accuser de sentimentalité affectée ces hommes qui désirent coucher leurs os à côté de ceux de leurs ancêtres dans la belle vallée de Jehoshaphat.
Le fort n’a que deux entrées, dont les portes massives sont fermées chaque nuit. Nous descendîmes par un long escalier taillé dans le roc au puits qui alimente d’une eau limpide les habitants de Tehoufut-Kalé. Un homme est chargé de remplir les outres qui sont portées à dos d’âne dans la forteresse. Trop âgés sans doute pour accompagner ces sagaces animaux, l’homme qui puise l’eau et celui qui la reçoit les laissent accomplir seuls leurs continuelles pérégrinations, si nécessaires au comfort des habitants.
En suivant le côté gauche du ravin, nous arrivâmes au monastère de Uspenskoï ou de Y Assomption de la Vierge Marie, dont les galeries sont suspendues sur le gouffre d’un profond précipice, au-dessous de rochers vertigineux; les cellules et l’escalier qui y conduit sont taillés dans la
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pierre vive. On n’a creusé encore que dix cellules et une petite église ; mais les travaux continuent, et le nombre des moines qui composent aujourd'hui la communauté s’augmentera sans doute avec l’agrandissement du monastère. On dit que cette fondation date du temps des persécutions de l’Église grecque par les mahométans. Les grecs n’avaient pas alors d’édifices consacrés à leur culte. Dans quelques endroits, les fenêtres ne sont autre chose que des trous percés dans les parois du rocher ; sur d’autres points, au contraire, la façade présente une solide maçonnerie. Devant l’église, une verandah en bois abrite les cloches massives. Vingt mille pèlerins environ visitent Uspenskoï chaque année, au mois d’août. C’est, après tout, un lieu intéressant et bien en harmonie avec l’étrange mise en scène qui l’entoure. Ainsi on ne peut refuser aux moines le mérite d’avoir su embellir un site qui possède déjà tant d’attraits par lui-même, et c’est là, j’imagine, le seul bienfait qu’aura produit leur présence en Crimée.
Nous montâmes sur le rocher escarpé qui domine la ville, pour jeter un dernier regard sur le Sérail des Jardins avant de lui dire adieu ; les rayons du soleil couchant embrasaient le ciel et coloraient de tons chauds le palais des khans; de leur gloire si courte, mais si éclatante, il ne reste d’autre témoignage que ce palais et les sites enchanteurs dont nous avions, à loisir, admiré les magnificences.
, -JDigitzebsby
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