CHAPITRE XXII
Ascension dans un fort ib.inlonné. — Mangotip-Knlé : son histoire. — Le cap des Vents. — Ruines pittoresques. — Un chemin agréable. — Voyagea la tarlare. — Ferrage d’un bœuf. — Avenir de la Crimée tartare. — Le délité d Oesembasb — Descente à Yalta.
Ce n’était pas chose facile de quitter Bagtchè-Serai. Nous étions entrés en pourparlers avec plusieurs Tartares: il nous fallait des chevaux pour traverser les montagnes qui nous séparaient d’Yalta. Mais, en véritables Orientaux, ces Tartares ne. faisaient aucune concession sur le prix qu’ils avaient d’abord fixé, et nous ne dûmes qu’à une concurrence, venue fort à propos, de pouvoir nous arranger avec un homme qui nous montra de petits chevaux de belle apparence, et nous promit de les amener devant notre hôtellerie d’assez bonne heure pour nous permettre d’accomplir en une journée le long trajet que nous avions à faire.
Comme nous revenions à Yalta, nous crûmes pouvoir nous passer désormais des services de Richter : il partit alors pour Simpheropol en même temps que nous quittions la ville pour nous diriger sur Mangoup. Nous avions rencontré en lui un auxiliaire utile; quoique sujet russe, il était d'un caractère bon et honnête. Issu des provinces allemandes de la Baltique, il n’avait aucun des caractères distinctifs de sa nationalité, si ce n’est l’habitude de ne jamais changer de vêtements en voyage : défaut presque inévitable qui me consola de noire séparation,
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Nous partîmes par une belle matinée, et traversâmes pour la dernière fois la rue principale, assis sur nos selles incommodes, nos sacs de bagage attachés derrière nous. La route courait à l’est de celle que nous avions suivie en venant de Sébastopol. En quelques heures, nous nous retrouvâmes dans la vallée solitaire de Balbeck, juste à l’endroit où elle quitte les montagnes. Nous cheminions, sur le bord du fleuve, à travers de riches jardins, entre de profonds précipices, et nous finîmes par nous arrêter au pied du mont altier qui ferme la vallée. En portant nos regards vers les murs en ruine dont il est couronné, nous n’eûmes pas de peine à reconnaître la célèbre forteresse de Mangoup-Kalé. Nous découvrîmes sous nos pas, au poétique petit village de Enrôlez, une source d’eau délicieusement fraîche, et nous nous y désaltérâmes avant de commencer notre ascension. Il y avait impossibilité de passer à cheval par les chemins de traverse que nous préférions suivre, et bientôt nous fûmes tous cramponnés au flanc escarpé de la montagne, négligeant les sentiers tortueux et seulement préoccupés des ruines majestueuses qui se dressaient au-dessus de nos têtes. Quand nous fûmes parvenus au pied des remparts, nous restâmes quelque temps sans pouvoir trouver une brèche qui nous permit de pénétrer dans la forteresse; enfin nous montâmes à l’assaut sur des monceaux de pierres entassées, et nous finîmes par pénétrer dans l’enceinte du fort, où tout respirait la ruine et la désolation.
L’incertitude qui plane sur le passé de ces débris leur donne un air de mystère qui ajoute h leur intérêt. Ils occupent un si grand espace sur les flancs du rocher, qu’on pe saurait douter de l’importance de la ville qui couron-
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liait cette montagne. Mangoup-Kalé a gardé la trace du passage de presque toutes les races qui ont habité la Crimée. Les Tartares lui portent une vénération profonde et bien méritée. Ces murs renversés sont leurs propres historiens. Ils rappellent les vicissitudes de leurs divers possesseurs, et un jour peut-être quelque antiquaire déchiffrera le langage muet de ces pierres elles-mêmes. Aujourd’hui les autorités diffèrent sur le passé de la forteresse. On prononce souvent Mangoute. La dernière syllabe, qui signifie Goths. peut nous amener à supposer que cette ville a emprunté son nom aux anciens maîtres de la principauté dont elle fut autrefois la capitale. Les Goths furent expulsés par les Huns du littoral, vers le quatrième siècle ; mais ils n’en continuèrent pas moins à vivre indépendants, et à se défendre, dans les lieux où ils se retranchaient, contre les attaques des barbares, qui s’emparèrent successivement de tout le reste de la péninsule taurique.
Suivant d’autres auteurs, Mangoup resta la capitale de la principauté gothique jusqu’au jour où elle fut prise par les Turcs, au seizième siècle. Il en est enfin qui supposent qu’après la conquête de la Crimée par les Klmnrs, elle devint une forteresse grecque, puis tomba dans les mains des Génois en même temps que les colonies grecques de la côte. Cette opinion est probablement la meilleure, car on ne rencontre guère, à Mangoup-Kalé, que des ruines grecques. Le professeur Pallas dit que « c’est une ancienne ville génoise qui paraît avoir été le dernier refuge des Liguriens, lorsqu ils furent chassés du littoral. » On pourrait objecter que le style de la chapelle, taillée dans le roc. et les images des saints,
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peintes sur les murs, et que décrit Dallas, mais que je n’ai pas observées, ont été l’œuvre des Goths chrétiens. Toutefois l’assertion me paraît peu fondée.
Après 1745, Mangoup fut occupée par une garnison turque pendant vingt ans, puis devint la possessiou du khan de la Crimée. Nombre d’années, elle avait été occupée presque exclusivement par des juifs karaïtes. Ceux-ci disparurent peu à peu. Il n’en restait plus, il y a environ soixante ans. Les karaïtes n’ont pas laissé d’autres souvenirs dans Mangoup-Kalé que les ruines de leur synagogue et un vaste cimetière semé de tombeaux semblables à ceux de la vallée de Jehoshaphat.
Il n’existe guère aujourd’hui que les fondations des édifices qui ornaient autrefois cette ville fameuse de Mangoup- Kalé. Ce n'était pas chose facile de choisir son chemin à travers le dédale des ruines. Le promontoire pierreux sur lequel est perchée la forteresse, -a environ un mille de longueur et un quart de mille de large. De toutes parts s’ouvrent d’effrayants précipices, et, du seul côté par où le fort était accessible, des tours crénelées, placées de distance en distance, en défendaient les abords. La construction la mieux conservée est une tour carrée, bâtie sur le rempart, d’une hauteur de deux étages, et percée de meurtrières. Après avoir franchi une autre brèche, nous arrivâmes au point le plus oriental de la ville, et, pour la première fois, nous découvrîmes que le bord le plus élevé du plateau était percé dans toute sa longueur de petites chambres taillées dans le roc, auxquelles on arrivait par des escaliers.
Nous descendîmes dans une de ces chambres, placée «à l’extrémité du promontoire que l’on appelle le cap des 'Vents. J’approchai, en tremblant, d’une ouverture qui
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avait servi autrefois de fenêtre, mais qui se trouvait déchirée jusqu’au niveau du sol. De cette hauteur vertigineuse, nous contemplâmes des ravins abrupts, des vallées paisibles, des forêts ondoyantes. Enfin j’aperçus le port de Sébastopol. De petits points noirs, que l’on distinguait à la surface des flots, nous firent songer aux changements survenus dans les destinées de ce singulier pays, où un fort imprenable a été remplacé par une flotte, invincible Armada, et les murailles crénelées des Génois par les batteries à triple étage d’un arsenal russe.
Plusieurs des chambres que je visitai sont des carrés de quinze à vingt pieds qui communiquent entre eux par des escaliers. Mais, pour les explorer, il eût fallu des muscles plus robustes que n’en possèdent d’ordinaire des gens qui habitent des maisons et non des nids d’aigles. Les marches, taillées sur les flancs des rochers, étaient plus pittoresques à voir qu’agréables à parcourir. Il serait difficile de dire quels ont été les habitants de ces singulières cellules, mais leur passage en Crimée paraît avoir précédé la construction de la ville qui a été bâtie sur le sommet du mont.
Les ruines de Mangoup-Kalé ont au moins le mérite, si toutefois on ne leur en reconnaît pas d’autres, de vous engager à gravir les rochers au milieu desquels elles gisent éparses, et le point de vue suffit pour vous faire oublier les difficultés de l’ascension. Tandis que, isolés sous les voûtes mystérieuses de ces chambres désertes, nous contemplions entre les fissures du roc, comme à travers les barreaux d’une prison, les beautés du magique paysage qui se déroidait à nos regards, nous sentions en nous-mêmes que les souvenirs de l’homme, cette cité
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en ruines, ces demeures primitives, cette vieille tour qui porte les débris de la synagogue et qui est abandonnée depuis des siècles, ajoutaient encore à notre émotion, et donnaient un charme irrésistible à la grandeur du tableau. Pourquoi dûmes-nous si vite nous éloigner de ces beaux lieux !
Nous descendîmes par un autre chemin, et nous passâmes sous une porte cintrée qui était autrefois l’entrée principale de la citadelle. Du hautde la forteresse deMangoup-Kalé, j’avais pu me faire une idée plus exacte de la configuration de cette partie de la Crimée. La chaîne des roches calcaires s’étend à peu près, de l’est à l’ouest , parallèlement à la mer, et sur la crête de ces masses énormes sont perchés les forts de Tchoufut-Kalé et de Mangoup- Kalé. Entre la chaîne de montagnes et le rivage de la mer, le pays que nous allions traverser est entrecoupé de vallées charmantes et arrosé par de limpides ruisseaux s’échappant des montagnes, dont les flancs sont bien cultivés et où des bosquets touffus ombragent de modestes hameaux. Les Tarlares sont les seuls habitants de cette contrée ; ils semblent attachés à leurs vallons avec la ténacité qui caractérise les montagnards. C’est une race hospitalière, endurcie à la fatigue, et ne ressemblant en rien aux tribus des plaines.
Rien que le soleil fût encore ardent, nous suivions un étroit sentier, sous un berceau de verdure qui laissait à peine pénétrer jusqu’à nous quelques faibles rayons. Parfois, notre marche était embarrassée par les branches des arbres qui s’entrelaçaient au-dessus de nos têtes. Nous engageâmes nos chevaux dans le lit pierreux d’un ruisseau dont l’onde limpide et pétillante nous serait venue à
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la cheville, mais qui se change, l’hiver, en torrent furieux. Les montagnes se dessinaient de plus en plus à mesure ' que nous approchions de leur base.
Nous traversâmes peu de villages. A peine rencontrâmes-nous pendant la fin du jour un ou deux cavaliers qui, par curiosité, joignirent notre guide et cheminèrent avec lui en glosant des étrangers sans doute. Un Tartare ne songe jamais à sortir de son village; mais quand la nécessité l’oblige à se rendre au hameau voisin, en vrai gentilhomme campagnard, il voyage toujours à cheval. S’il n’a pas une aussi bonne monture qu’un squire anglais, il peut jouir du moins d’un paysage qu’il serait inutile de souhaiter dans les plaines de la Grande-Bretagne. Aux voyageurs qui portent un ordre du gouvernement, les Tartares doivent, d’un village à l’autre, fournir des chevaux. Ce sont, la plupart du temps, des bêtes de pauvre mine, mais actives et d’un pied sur. Ces chevaux tartares sont admirablement propres à voyager dans les montagnes. En vérité, on ne saurait en faire un trop grand éloge, car ils sont ferrés d’une faible plaque de fer, échancrée à la fourchette, qui pourrait protéger le sabot dans des déserts de sable, mais qui doit exposer l’animal à plus d’une glissade sur la roche polie.
Non contents de ferrer ainsi leurs chevaux, les Tartares traitent les bœufs de la même façon. Je vis faire cette opération à Bagtchè-Seraï, et j’eus d’abord quelque peine à me rendre compte de ce dont il s’agissait. La bête était couchée sur le dos, les quatre jambes en l’air et nouées ensemble. Un homme assis sur la tête du boeuf le maintenait dans cette position eu lui comprimant fortement les naseaux, tandis que le maréchal-ferrant remplissait son
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office. H y avait je ne sais quoi de bouffon dans toute cette scène, quoique, h en juger par les gémissements étouffés du pauvre animal, il ne dût pas le moins du monde trouver la chose risible.
Il est triste de penser que les habitants de ces délicieuses vallées disparaissent graduellement sous l’influence pernicieuse de la Russie. Dans ces dernières années, la population tartare a rapidement décru: elle n’est plus aujourd hui que d’environ cent mille dînes. C'est à peine la moitié de toute la population de la Crimée. L’énergie de ces hommes paraît aussi décliner avec leur nombre. De grandes étendues de terrain, qui produisaient autrefois des récoltes magnifiques, sont maintenant abandonnées sans culture. Les manufactures tartares sont en décadence; les nobles familles sont éteintes; les paysans ont été ruinés par le fisc russe. Les cabanes aux toits plats, qui se cachent encore au milieu d’une végétation merveilleuse, tomberont bientôt en poussière, et avec elles disparaîtront les derniers vestiges d’un peuple qui, jadis, a occupé une place importante parmi les puissances de l’Europe orientale.
L’après-midi était avancée quand nous arrivâmes au romantique village d’OEsembash. situé au pied des montagnes, et notre guide prétendit qu’après les fatigues de la journée, il était impossible d’aller plus loin. Cependant, malgré l’air de propreté du village, nous nous étions promis de nous rapprocher davantage de la civilisation. Nous redoutions plus les attaques des puces tartares que les dangers du passage de l'OEsembash par une nuit obscure. Nous sommâmes notre guide de tenir ses engagements, et poursuivîmes, en dépit des instances des paysans, fort
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désappointés de perdre des hôtes aussi distingués. Notre guide se consola du départ en cheminant avec un vieux Tartare, qui voulut profiter de notre compagnie pour continuer son voyage pendant la nuit.
Le passage de la vallée de l’OEsembash à Yalta est, «à coup sûr, le plus beau de la Crimée. Les sites des environs de Bagtehè-Seraï se trouvent surpassés par le panorama sublime que le regard découvre en atteignant le sommet de l’OEsembash. De tous les côtés, nous nous voyions environnés de pics et de rochers grandioses, audessous desquels s’étendaient sur les flancs du mont d’épaisses forêts de pins. Plus bas encore, dans la plaine, s’épanouissaient au sud de beaux vignobles, et la petite ville d’Yalta mirait ses maisons blanches sur la surface unie de la mer. Au nord, enfin, le vallon semblait séparé du reste du monde par une haute muraille de rochers et par les forteresses inaccessibles qui gardent l’entrée de cette terre enchantée. Ces pins, aux couleurs sombres, et les rochers grisâtres qui les dominent, ces vignes riantes au penchant des coteaux, la mer dans cette baie favorisée d’Yalta, aussi azurée que le ciel, réunissaient les aspects les plus divers de la nature. C’était un paysage de la Norwége éclairé par le soleil de l’Italie.
Cependant la soirée s’avançait; les ombres des bois de pins se perdirent dans les ténèbres de la nuit. Il fil bientôt si noir que nous dûmes conduire nos chevaux à la main, en obéissant aux appels de notre guide que nous ne pouvions plus apercevoir. Nous compatissions aux fatigues de nos pauvres bêtes, qui nous avaient portés treize heures sans débrider. Nous finîmes pourtant par arrivera Yalta, et je ne doute pas que nos chevaux n’aient éprouvé un
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meilleur traitement dans l’écurie du Tartare que nousmêmes à l’hôtel d’Odessa.