CHAPITRE XXIII
Yalta. — Le grand hôtel. — Départ. — I.’ancicnnc cité de Chcrsonèsc.
— Nos compagnons de voyage. — La guerre du Caucase: son but, ses effets sur nos possessions des Indes. — L'agression russe en Orient.
— Eupatoria. — Nouvelle façon de subventionner un théâtre. — Arrivée à Odessa. — Premières impressions.
Yalta a la prétention d’être une sorte de petite capitale. Malheureusement, ses constructions ne répondent nullement au site délicieux au milieu duquel elles s'élèvent. Comme Londres même, Yalta a ses cockneys, et il n’est pas sans intérêt pour le touriste de comparer les badauds russes à ceux de son pays.
On trouve à Yalta des bains russes qui paraissent n’avoir jamais servi. C’est, pour ainsi dire, une usurpation des habitants sur les droits de la baie, dont nous avions admiré les beautés en y nageant des heures entières. Nous remarquâmes dans les rues nombre de ponies, dont les propriétaires vous poursuivent avec opiniâtreté, en vous vantant les attraits d’Alupka et d’Orianda. Le soir, des groupes d’officiers flânent sur le quai, et, s’il y a un vapeur dans la baie, les passagers errent par bandes dans la ville, s’ébahissant sur toute chose, comme les curieux au Caire. De nombreux étalages de fruits vous tentent à chaque pas. Les prix en sont exorbitants pour l'étranger qui a l’imprudence de vouloir faire sa provision lui-même.
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Une rue, dont les maisons étaient éclatantes de blancheur et au milieu desquelles notre hôtellerie se faisait remarquer, quelques magasins et les établissements publics, bâtis sur le bord de la mer, la plus fantastique église, pittoresquement située au-dessus de la ville, forment la physionomie d’Yalta. Elle semble cependant destinée à devenir bientôt une ville de bains fushionable pour les habitants de Sébastopol et d’Odessa. Des échafaudages sont dressés de tous côtés, et on construit sans cesse de nouvelles maisons.
Les prétentions de l’hôtel sont tout à fait caractéristiques de l’importance croissante de la ville. C’est un assez bon spécimen des hôtels russes. En débarquant, le voyageur s’engage dans un vestibule, puis monte un étage, dans l’espoir de rencontrer quelqu’un. Il est fort désappointé d’abord de ne trouver personne, et il finit pourtant par découvrir une sorte de valet, un domestique, et lui montre son bagage d’un air brusque et mécontent. L’inconnu prend alors la parole, et, avec une exquise politesse, d’une voix sympathique, il apprend à l’étranger qu’il est le prince Galitzin. (Tl y a environ trois cents princes Galitzin en Russie.) Notre voyageur s’échappe en se confondant en excuses ; il ouvre les portes, monte et descend plusieurs escaliers, et rencontre un autre individu avec un cigare à la bouche. Décidé à ne pas renouveler son erreur, il s’adresse à lui respectueusement en français, en allemand, ou, s’il peut assembler quelques mots russes, il témoigne le désir de trouver le maître d’hôtel ou quelque garçon. Aussitôt le gentleman s’éloigne sans mot dire, mais évidemment offensé. Cependant, au bruit de pas qui résonne bientôt dans les longs corridors, l’étranger se retourne et
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se trouve en face du maître d’hôtel en personne. La visite des appartements commence. Enfin, après maintes recherches, on vous .installe dans une petite chambre sans tapis, avec un parquet très-sale. C’est le logis assigné au voyageur.
Une mauvaise couchette avec un matelas plus mauvais encore, que l’on a. décorés du nom de lit, une table et une chaise, composent tout l’ameublement. Ce misérable gite coûte trois shillings quatre deniers par nuit. Après des pourparlers infinis, on obtient, par-dessus le marché, une cuvette et un pot à l’eau ; puis, comme un luxe extraordinaire, un drap, dont les déchirures attestent les longs services, est étendu sur le matelas.
Le lait et le beurre étaient des somptuosités tout h fait inconnues au grand hôtel de Yalta ; on ne peut s’y procurer des œufs qu’à un prix exorbitant ; quant aux légumes, il n’en est pas question. Pas de sonnette, bien entendu, pour appeler le domestique ; on ne parvient à le faire venir, lorsqu’on a besoin de lui, qu’à force de crier à tue-tête dans les couloirs : Chelaviek. Naturellement le cheluviek est toujours dans une partie éloignée de l’établissement au moment où on l’appelle, ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu'il est le seul domestique de l’hôtel.
En homme avisé, notre voyageur fera bien de cultiver la connaissance du prince Galitzin, qui n’est pas le moins du monde contrarié d’avoir été pris pour un valet, et qui désire avant tout maintenir la réputation des hôtels russes et le rang de son pays parmi les nations civilisées. Les étrangers, dit-il, se plaignent des hôtels parce qu’ils ne savent pas voyager; et, pour faire jouir son ami l’Anglais du bénéfice de son expérience, il l’introduit dans la
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petite chambre occupée par madame la princesse et ses cinq enfants. La dame est à peine visible au milieu des coussins qu’un nombreux domestique est incessamment occupé à empiler. Le cuisinier farfouille au milieu des sacs de provisions qui obstruent le passage ; les enfants se pressent autour de leur somovar. 11 est évident que notre ami le prince n’a d’autre souci dans un hôtel que de s’assurer le couvert, et que, de cette façon, il est toujours satisfait.
Lorsqu’on voyage en Russie et particulièrement dans la Crimée, on doit s’attendre non-seulement à ce régime, mais encore à payer dans les auberges le prix des hôtels de premier ordre. On en vient presque à regretter le vernis de civilisation qu’a reçu la Crimée. Je préfère infiniment à ce luxe factice l’hospitalité vraie d’une cabane tartare, où nous recevions un accueil sincère, et menions une sorte de vie orientale.
La Crimée parait dans une bien triste situation, quand on songe à ses ressources et aux curiosités qu’elle offre aux voyageurs. Le jour viendra probablement où l’OEsembash sera visité en été aussi souvent que le Grimsel, et où le village tartare qui se cache sous son ombre sera transformé en un autre Laulerbrun. Déjà, deux ou trois fois par mois, des vapeurs font le trajet de Taganrog ou de Redout-Kalé, en faisant relâche aux divers ports de Kertch, de Théodosie et de Yalta.
Un soir enfin, nous échangeâmes nos chambres sans comfort pour le salon encombré de passagers d’un de ces vapeurs; mais comme nous nous étions emparés de quelques pieds carrés en arrivant à bord, nous pûmes nous étendre sur le plancher au milieu d’une légion de ronfleurs.
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Le lendemain matin, nous doublions le cap Chersonèse, le point le plus occidental de la péninsule héracléenne. Pendant près de douze siècles, a prospéré sur ces côtes la célèbre colonie de Cherson, rivalisant avec les colons du Bosphore, qui possédaient l’extrémité orientale de la Tauride. Une muraille puissamment fortifiée, dont on découvre encore les ruines, s’étendait d’Inkerman à Balaclava, et protégeait les habitants de ce populeux promontoire contre les incursions des barbares. Le cap, que les Tartares appelaient Aï-Bûrûm, ou 1 et saint promontoire, est regardé par Pallas comme le Parthénium de Strabon. Ces rochers gardent le souvenir d’Oreste et d’Iphigénie.
Le monastère de Saint-Georges, avec son église au dôme vert, ses terrasses et ses jardins suspendus à plusieurs centaines de pieds au-dessus de la mer, occupe à peu près la même position que l’ancien temple de Diane. Plus loin, vers l’ouest, sur la péninsule de Phanary, sont dispersées les ruines de l'ancienne cité de Chersonèse. Toute cette partie du littoral a été explorée par Pallas, qui était guidé naos ses recherches par les minutieuses descriptions de Mraoon. l/illustre naturaliste donne un aperçu très-intéressant des ruines de la nouvelle cité de Chersonèse, qui florissait du temps de l'historien grec. Ces ruines ont existé jusqu’à ces derniers temps, dans un bon état de conservation. Le vandalisme moscovite a démoli les portes des forts et une grande partie de la belle muraille qui entourait la ville. Les blocs de pierre du rempart ont été employés à faire des voûtes dans la forteresse de Sébastopol, profanation devant laquelle auraient reculé les premiers envahisseurs de la Crimée.
Lorsque Borne eut conquis la Tauride, Cherson conti-
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nua à prospérer sous le gouvernement de princes indépendants. Ceux-ci finirent par rechercher la protection des empereurs de Byzance, et, en 840, Cherson devint la capitale de la Khazarie, sous l’empereur Théophile. Elle conserva une certaine importance, jusqu’à la conquête de. la Tauride par les Tartares, et fut alors incorporée à l’empire de la petite Tartarie.
Nous touchâmes à Sébastopol et y primes une cargaison d’officiers généraux et de ministres d’Étal qui avaient assisté à la grande revue. Nous avions à bord le plus curieux assemblage de passagers. De vieux gentilshommes hypocondriaques revenaient des bains fameux de Pettiagorsk, dans le Caucase, en compagnie de femmes délicates qui fumaient sans cesse. Des officiers cosaques se montraient bouffis d’orgueil en racontant les hauts faits de leurs régiments. Des Allemands qui avaient récemment visité la Circassie, et qui portaient encore le vrai costume lesghi, paraissaient aussi sceptiques que le leur permettait la politesse touchant ces histoires de la vaillance russe, tandis qu’ils faisaient les plus grands éloges des Circassiens et de leur chef intrépide, Schamyl-Bey, dont la résidence est l’imprenable forteresse de Dargo.
Ces témoins impartiaux de la guerre du Caucase paraissaient convaincus que la situation de la Russie dans ces contrées s’aggrave chaque année. Les pompeux récits des feuilles du gouvernement sur les triomphes des armes russes n’ont le plus souvent pour motif qu’un désastre qu’il est nécessaire de convertir en victoire. Selon ces bulletins véridiques, les Russes ont gagné, en moyenne, douze batailles par an, pendant les vingt-deux dernières années, et le nombre des Circassiens qui ont été tués dans
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ces combats excède de beaucoup le chiffre de la population tout entière au commencement de la guerre. Il sera bientôt nécessaire de rechercher par quel miracle les montagnards sont toujours prêts à réparer leurs pertes, et quelle peut être l'intervention mystérieuse qui leur donne la puissance de résister victorieusement aux attaques multipliées de leurs ennemis. Pour nous, cependant, moins crédule, et qui d’ailleurs n’avons pas oublié les épreuves des armes anglaises dans la guerre des Cafres, nous n’avons pas besoin de demander à une cause surnaturelle l’explication des échecs de la Russie. Il est évident qu’un peuple chez lequel tous les hommes ont fait la guerre pendant vingt-deux ans, doit être des plus redoutables à son ennemi. Les montagnards ont pu éprouver la valeur des Russes et les convaincre de leur propre supériorité. Chaque année de résistance inspire à ces tribus une énergie nouvelle, tout en décourageant leurs agresseurs. Elles apprennent l’art de la guerre aux dépens de la Russie. On a enlevé aux Circassiens tout moyen de se procurer des munitions et des armes : ils ont appris à en fabriquer eux-mêmes.
Jusqu’ici les Circassiens ont été divisés par des dissensions intestines. Mais on dit (le fait est-il réel?) que Schamyl est parvenu à un accord avec la plupart des autres tribus. Il n’y a pas de doute que si cette réconciliation est accomplie, une armée circassienne commandée par les officiers européens qui, depuis longtemps, ont pris part à la guerre, pourrait devenir fatale à la Russie. Un grand nombre de ces officiers sont Polonais. Un de mes compagnons de voyage, qui avait visité les mines de Sibérie, m’assura y avoir parlé à deux Anglais, faits prisonniers en combattant dans les rangs des montagnards. Nos malheu-
roux compatriotes sont condamnés aux chaînes h perpétuité. La mort des mains d’un Cosaque n'eût-elle pas été mille fois préférable?
Si l’on demande à un Russe comment il se fait que cette énorme armée qui sert maintenant dans le Caucase n’a pas encore réduit cette petite province à l’obéissance, il vous répond que la guerre pourrait être finie demain, mais qu’elle est nécessaire à l’instruction des troupes impériales. C’est, pour ainsi parler, une institution d’Ktat, où les nouvelles recrues apprennent leur devoir, où les soldats insoumis sont domptés. C’est une sorte de colonie disciplinaire absolument indispensable à la bonne organisation de l’armée. Sans m’arrêter à considérer si la Russie a besoin d’une guerre étrangère permanente pour le bien de ses forces navales et militaires, ce qui, pour le dire en passant, en ferait un voisin déplaisant à l’extrême, j’imagine qu’elle serait enchantée de terminer à tout prix la guerre du Caucase. N’a-t-on pas avancé que cette guerre avait absorbé pour beaucoup d’années le revenu presque entier de la Pologne? D’ailleurs, n’avons-nous pas vu le gouvernement russe faire maintes fois des ouvertures pacifiques aux chefs circassiens? Et cependant, pour la Russie, la guerre ne saurait être terminée d’une façon satisfaisante que par l’entière soumission du pays. Ce but, les armées russes ont été profondément incapables de l’atteindre.
Ce n’est pas pour l’importance territoriale des montagnes du Caucase que la Russie en souhaite l’annexion. Le revenu total de la province ne couvrirait pas la moitié des dépenses qu’exige annuellement la conquête. Ce n’est pas davantage en vertu d’un titre ou d’un droit quelonque.
On prétend que l’empereur ne sacrifie chaque année, dans les défilés du Caucase, des milliers de ses sujets que pour se venger d’une résistance si résolue et si obstinée. Nous ne lui ferons pas l’injure de supposer qu’il se laisse guider par d’aussi indignes motifs, tandis qu’il est, il celte guerre, des raisons plus solides. C’est, il finit le reconnaître, l’existence, au milieu de provinces si récemment soumises à la Russie, de tribus indépendantes et sympathiques aux populations vaincues, qui détermine la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Aussi longtemps que les montagnards auront le pouvoir de fermer les seuls défilés qui donnent accès à la Russie dans une partie de ses vastes possessions, la valeur des provinces transcaucasiennes se trouvera singulièrement amoindrie, et le czar sera déçu dans son projet longtemps caressé de porter plus au sud la frontière de l’em • pire. Dans l’éventualité d’un démembrement de la Turquie, le gouvernement russe ne saurait annexer avec quelque avantage les provinces asiatiques de la Porte qu’après avoir conquis laCircassie. L’agression russe rencontre doncaujourd’hui une barrière formidable dans l’indépendance circassienne.
Mais lorsque les troupes russes pourront impunément s’engager dans les étroits défilés du Caucase, et acquérir de nouvelles provinces au sud et à l’est; lorsque la frontière de la Russie touchera celle de la Perse sur une grande étendue du territoire qui est turc actuellement; lorsque Saint-Pétersbourg verra son influence s’accroître à la cour du shah, et le Caboul seulement attentif à servir ses desseins, les intérêts de la Grande-Bretagne dans l’Inde seront affectés de la façon la plus grave. Dans la crise pré-
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sente des affaires d’Orient, on ne saurait considérer ces questions comme purement spéculatives.
On doit se rappeler que l’agression russe ne menace pas seulement la Turquie d’Europe. La frontière asiatique de la Russie est située h deux cents milles au sud de la latitude de Constantinople. Il n’y a pas une marche plus longue du Pruth à Orsova que de l’Araxe au Tigre. Les Cosaques postés aujourd'hui sur les bords de l’Aroxe ont fait plus de la moitié du chemin de Moscou à Peshawur. L’espace qui sépare la Russie de l’Inde anglaise, n’est pas si grand que le territoire dont la Porte a déjà été dépouillée en Asie, et la majeure partie de cet espace appartient à une puissance dont le destin est indissolublement lié à l’indépendance chancelante de l’empire ottoman. Quand on envisage de tels faits, on conçoit la possibilité du triomphe de l’influence russe «à la cour de Perse; l’extension de la frontière, méridionale de l’empire jusqu’à Hérat ne parait plus une chimère, et alors, si l’on n’a pas à redouter une invasion, on doit songer du moins à l’action qu’exercerait sur les provinces septentrionales de l’Inde ce nouvel et puissant voisin. Les agents secrets du czar se répandraient dans nos possessions, fomenteraient la désaffection, troubleraient le gouvernement et accompliraient dignement enfin les insidieux desseins d’un maître aussi peu scrupuleux qu’eux-mêmes.
Un autre et plus immédiat résultat de l'agression russe dans la Turquie d’Asie serait le rude coup que porterait inévitablement à notre commerce de la mer Noire l’annexion des provinces de Khars et d’Erzeroum.
La Russie regarde d’un œil jaloux les affaires considérablesquenousfaisonsacluellement parla voiedeTrébizonde,
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car le système prohibitif et la qualité inférieure (le ses propres productions la rendent incapable de nous disputer le commerce de l’Orient. Mais si les provinces de Kars et d’Erzeroum étaient annexées à l’empire, la Russie essayerait de nouveau de monopoliser ce commerce que la politique aveugle qui a fermé les provinces transcaucasiennes, a laissé tomber en nos mains. C’étaient là cependant des sujets de conversation qu’il était presque impossible de toueheravec nos compagnons de voyage, qui ne se seraient jamais laissé entraîner à exprimer la moindre opinion politique.
Nous touchions à Kupatoria, ville sans intérêt, située au milieu des bas-fonds de la steppe, mais que l’on regarde comme le port le plus prospère de la Crimée. Eupatoria doit sa fortune au grand nombre de juifs karaïtes qui y résident. Ces heureux négociants forment la plus grande partie de la population, et la ville est ornée de la plus belle synagogue dont cette secte puisse se vanter.
D’Eupatoria à Odessa, la course est de dix-huit heures. Le vent, qui avait fraîchi vers le soir, avait chassé dans le salon la foule des passagers : ce n’était rien moins qu’un lieu de repos. Pourtant, trop bien accoutumé à de pareilles scènes pour en être incommodé, je m’endormis profondément, et mon sommeil ne fut troublé durant la nuit que par un murmure de voix confuses, de lourds piétinements à mes côtés, et un rêve des plus désagréables. En m’éveillant le matin, je m’expliquai facilement les vagues pensées de tristesse dont j’étais oppressé, et fus à peine surpris de lire sur la figure de ceux qui étaient debout, et qui probablement n’avaient pas dormi, des sentiments analogues aux miens. Quelqu’un dit que, pendant la nuit,
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s’agitant sur le dur plancher du salon, il avait étendu la main et tressailli au contact de la face glacée de son proche voisin. Les gémissements étouffés que nous entendions à travers la porte entr’ouverte de la cabine des dames, venaient de la femme du malheureux qui était mort subitement, sans faire le moindre appel h ses nom. breux compagnons de voyage. C’était un homme paisible et réservé; bien qu’il fût à bord depuis trois ou quatre jours, il n’avait parlé qu’à un petit nombre de passagers qui se montraient très-fiers de la distinction, et s’empressaient à communiquer le résultat de leurs observations aux groupes de curieux impressionnables. Les Russes ne moralisent pas souvent; toutefois, un vieux conseiller privé, infatué de sa personne, et qui, d’ordinaire, bornait le dialogue il une discussion de ses mérites, favorisa la compagnie de quelques réflexions appropriées à la circonstance, et rappela incidemment la mort du duc de Wellington.
L’avis de notre prochaine arrivée à Odessa changea bientôt le cours des idées à bord. La matinée était belle, et nos gens n’eurent pas de peine à secouer leur mélam colie quand nous entrâmes dans ce noble port, etjetàmes l’ancre sous les murs de la principale cité commerciale de 1 empire. Les dames qui revenaient des bains, s’étaient réunies en groupes sur le pont; elles trouvaient, disaientelles, leur cabine et la société de la veuve tristes, (les jeunes femmes devisaient gaiement de la saison prochaine. Le quai, seulement éloigné de quelques yards, était peuplé de figures joyeuses. On eût dit des amis qui se retrouvent après un lung voyage. Bientôt il devint évident que les embrassades seraient renvoyées à un autre
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moment, et, un h un, toyt ce monde s'évanouit. Les jeunes dames en ressentirent un vif dépit, et réellement commencèrent à souhaiter du fond de leurs coeurs que le pauvre homme ne fût pas mort ; car elles entrevoyaient que telle était la cause de notre détention à bord. Le conseiller privé déclara qu’il ne saurait être arrêté par une chose aussi complètement insignifiante. Un aide de camp du prince Woronzofif fit remarquer qu’après lui et ses dépêches, le conseiller privé seul serait autorisé à débarquer, car on ne pouvait admettre qu’un personnage de cette importance portât avec lui l'infection. Les autres passagers reconnurent que la chose allait de soi, mais ils n’avaient jamais pensé qu’il valût la peine de le dire. Un bateau chargé de médecins excitait alors, au plus haut degré, l’attention générale. On venait reconnaître la nature de la maladie à laquelle avait succombé notre compagnon.
Ma complète ignorance des circonstances véritables dont nos destinées dépendaient, m’empêchait de prendre part aux alternatives d’espérance et de désespoir qui agitaient les passagers. Ceux-là tremblaient pour notre sort qui savaient que la personne chargée des approvisionnements de la quarantaine a, en même temps, l’entreprise du théâtre d’Odessa. Des deux affaires, la première est excellente, la seconde fort chanceuse; de sorte que, par système de compensation, le gouvernement a entendu qu’elles fussent réunies dans les mêmes mains. Aussi aucune oc casion n’est-elle perdue de découvrir quelque maladie contagieuse parmi les équipages des navires étrangers à leur arrivée à Odessa. Le nombre des personnes ainsi emprisonnées, la longue durée de la quarantaine, les prix
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exorbitants des provisions qui leur sont fournies, rendent des sommes plus que suffisantes pour couvrir les pertes du théâtre d’Odessa pendant la mauvaise saison. On peut dire qu’à Odessa la composition de la troupe comique et les plaisirs de la société dépendent, chaque année, de la mortalité à bord des bâtiments qui entrent dans le port. En vérité, on m’a assuré que, si le choléra venait à sévir de nouveau à Constantinople, le directeur du théâtre se proposait d’engager Rachel.
La chance tourna en notre faveur, et nous ne fûmes pas peu satisfaits d’apprendre que le défunt était beau-frère du gouverneur d’Odessa. Naturellement il ne pouvait être question de mettre en quarantaine la veuve infortunée. Le conseil de santé déclara que le cas n’étail pas pestilentiel (probablement son opinion était faite avant de monter à bord), et ceux des passagers auxquels la chose fut agréable purent, le soir même, honorer de leur présence le théâtre d’Odessa, et prendre leur part d’un plaisir aux frais duquel nous avions tous failli contribuer.