CHAPITRE XXV
Commerce de la Moldavie. — Jalousie de la Russie : sa politique à l’égard des bouches du Danube. — Intérêt de l’Angleterre. — Canal projeté de Rassova à Kustendji. — Gnlatz. — Le Boreae. — Voyage sur le Danube. — llerr Sippel se distingue. — Nous arrivons à Orsovu, et sommes mis aux arrêts. — Délivrance triomphale. - Le Livre noir.
D’Ismaïl, nous rentrâmes dans le Danube par la bouche de Kilia, et nous nous dirigeâmes sur la pittoresque ville turque de Tultcha. Tous les trois verstes, nous rencontrions des corps de garde solitaires où des Cosaques se tenaient à demi cachés parmi les roseaux. Ces soldats regardaient passer notre vapeur, et la sentinelle était satisfaite, à coup sûr, de l’occasion qui s’offrait de présenter les armes.
Le matin, de bonne heure, les marais qui avoisinent le Danube étaient couverts d’une couche de glace. Une semaine avant, nous rôtissions h Yalta, avec quatre-vingts degrés à l’ombre. À la fin, nous atteignîmes Galatz. Je me félicitai de n’être plus sous le joug impérial, et d’être entré sur le territoire d’un prince quasi indépendant, où je pouvais avec impunité allumer mon cigare dans les rues. Le rude Cosaque avait fait place au Moldave indolent. Nous n’avions plus à subir les interrogatoires des gens de la police. Nos bagages n’étaient plus visités. On ne nous demandait plus nos passe-ports. Tout enfin semblait inspiré par des principes plus libéraux qu’en Russie.
Toutefois, si, dans la principauté, le touriste se sent
LE DANUBE
délivré des ennuis inséparables d’un voyage en Russie, en Autriche, ou même en Turquie, le gouvernement local ne s’y montre pas aussi facile avec ses sujets. Le commerce, auquel la Moldavie doit une certaine prospérité, et qui devrait la rendre une des plus riches, comme elle est une des plus fertiles contrées de l’Europe, ne rencontre pas, chez les liospodars de Jassy, tous les encouragements désirables.
Traversée par de nombreux cours d’eau qu’il serait facile de rendre navigables, la Moldavie a été favorisée d’un sol magnifique, qui peut porter tous les fruits de la terre. Malheureusement jusqu'ici la plupart de ces éléments de prospérité sont restés inactifs entre les mains de l’homme. La Moldavie ne profite même pas du voisinage du grand fleuve qui l’arrose au sud. Par un aveuglement presque incroyable, l’administration a prohibé limportation du blé étranger à Galatz, et c’est le portd’lbraïla, à seize milles plus loin, qui est devenu l’entrepôt de ce commerce important.
Aujourd’hui les principautés danubiennes exportent surtout du maïs, dont l’Irlande a été jusqu’ici le principal consommateur. 11 est évident que ces provinces font chaque jour une concurrence plus redoutable au sud de la Russie. Les céréales des bords du Danube sont plus estimées, et obtiennent de meilleurs prix sur le marché de Londres que les blés polonais d’Odessa. A coup sûr, si leurs produits continuent à jouir de la même faveur à l’étranger, la Moldavie, la Valachie et la Roumélie partageront bientôt avec la Russie le commerce des blés de la mer Noire. C’est pour prévenir un tel résultat, que le gouvernement russe a envahi les principautés, et s’il lui
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faut maintenant renoncer à leur annexion, du moins, en promenant la guerre sur les rives du Danube, il aura la satisfaction d’avoir porté un coup fatal à la prospérité de ces contrées.
Ou sait à quel abandon est livrée la navigation du Danube. Avant le traité d’Andrinople , la profondeur des eaux, à l’embouchure du fleuve, était d’environ seize pieds; aujourd’hui, elle n’est plus que de neuf. La barre est formée principalement d’alluvions, et non pas de sables rejetés par la mer : rien ne serait donc plus facile que de dégager les bouches du Danube. Toutefois, comme le traité d’Andrinople n’avait pas déterminé à quelle puissance ce devoir était dévolu, l’Autriche, en 1840, fit une convention avec la Russie pour l’entretien de la navigation du fleuve. Il fut stipulé que la Russie aurait le droit de prélever une taxe sur tous les navires qui entraient dans le Danube par la bouche de Sulina, mais qu’elle serait obligée à maintenir le passage libre de tous obstacles. Depuis cette époque, la taxe a été prélevée avec rigueur, et le commerce anglais en a beaucoup souffert; mais le gouvernement russe a négligé de remplir ses obligations. Non-seulement la barre de Sulina n’a pas été déblayée, mais il semble qu’on ait tout mis en œuvre pour en hâter la complète obstruction. On comprend que la Russie voudrait contraindre le commerce à reprendre le chemin du bras septentrional de Kilia. Ce canal était autrefois le plus profond, et les navires le fréquentaient presque exclusivement. Entre les mains des Russes, la bouche de Kilia s’est obstruée peu à peu, et les eaux se sont rejetées dans celle de Sulina, qui est devenue navigable «à son tour. Si cette dernière se fermait aujourd’hui,