‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 49 sur 62 · I.E DANUBE · texte numérisé non relu

I.E DANUBE

il est probable que le cours du Danube se reporterait dans le bras de Kilia, et la citadelle d’Ismaïl commanderait la navigation et le commerce du fleuve, tandis que, par la convention austro-russe de 1840, il est interdit de fortifier la bouche de Sulina.

A l’époque où l’embouchure de Sulina était en la possession de la Turquie, les navires qui descendaient le Danube et passaient la barre, devaient traîner après eux une sorte d’énorme râteau. Cet appareil suffisait pour écarter la vase, et la puissance du courant faisait le reste.

Depuis la domination russe, les équipages ont offert de continuer ce système ; mais on le leur a formellement interdit. Vraiment, il est absurde de supposer que la Russie, simplement parce qu’elle s’y est engagée par traité, voudra favoriser le commerce de pays rivaux en améliorant la navigation du fleuve dont leur prospérité dépend. Il en résulte que la difficulté d'entrer dans le Danube est beaucoup plus grande que naguère, et que nombre de vaisseaux anglais se perdent chaque année sur la barre.

Mais la Russie ne se satisfait pas de l’aide que lui prête la nature pour activer l’œuvre de destruction du commerce du Danube : elle a élevé une barrière artificielle qui est encore plus ruineuse que celle de la bouche du fleuve. La quarantaine rigoureuse imposée par la’ Russie rend impossible sur ce point le transit des produits des provinces ottomanes, qui s’arrêtent à Varna et dans les autres ports du littoral de la mer Noire.

Galatz et lbraïla n’ont pas seulement à souffrir de la négligence et de la jalousie de la Russie; une autre puissance. l’Autriche, exerce son contrôle sur la navigation du grand fleuve. Aussi longtemps que la compagnie de

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la navigation à vapeur du Danube gardera son monopole, la prospérité des principautés rencontrera des obstacles insurmontables. La Moldavie et la Valacliie seront les victimes des deux puissances qui les enserrent, et qui sont si contraires, l’une et l’autre, à tout système de liberté commerciale.

Mais les influences lâcheuses qui compriment aujourd’hui l’avenir des provinces danubiennes, ne sont pas moins nuisibles aux pays qui en tirent leurs approvisionnements. L’Angleterre ne peut devenir indépendante de la Russie, pour ses importations annuelles de céréales, qu’avec le secours des principautés II est certain que si les côtes occidentales de la mer Noire jouissaient d’une entière liberté commerciale, elles pourraient satisfaire à toutes les demandes de la Grande-Bretagne. Malheureusement, il n’en est pas ainsi, et tandis que les bouches du Danube sont bloquées par la Russie, et la navigation à vapeur du fleuve, monopolisée par l’Autriche , la contrée qui consomme, comme celle qui produit, se trouve à la merci des gouvernements intéressés à faire obstacle au commerce actuel.

Les intérêts de l’Europe demanderaient encore qu’un canal fût creusé de Rassova, sur le Danuve, à Kustendji, sur la mer Noire. L’œuvre ne présente pas de difficultés sérieuses et elle rendrait un double service : la voie du commerce se trouverait éloignée de la frontière russe, et un circuit déplus de deux cents milles, de la navigation la plus pénible, se trouverait évité. Au surplus, ce canal n’aurait pas plus de quarante milles, et il arroserait la contrée la plus fertile.

Le jour ne paraît pas éloigné où de nouveaux traités

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viendront modifier la situation de celte partie de l’Europe. Il faut espérer qu’alors on remédiera aux vices du traité d’Andrinople, et que la libre navigation d’un des plus beaux fleuves de l’Europe sera assurée au monde.

Galatz est pittoresquement située sur le flanc d’une montagne escarpée qui se dresse brusquement du bord de l’eau. Elle renferme une population mixte d’environ trente mille habitants. On trouve à Galatz un établissement fait pour appeler l’attention d’un touriste anglais. C'est la fabrique de viandes conservées qui a donné à M. Goldner une notoriété si peu enviable, et qui est encore dirigée aujourd’hui par deux Anglais 11 n’y a probablement pas de ville en Europe où les provisions coûtent moins cher et où le prix de la main-d’œuvre soit plus élevé. Un simple portefaix peut, la plupart du temps, gagner, à Galatz, un rouble d’argent par jour, et après en avoir vendu la peau et le suif, la viande que M. Goldner achetait pour le compte de l’amirauté ne lui revenait pas à plus de cinq centimes la livre.

J’aurais été moins impatient de l’arrivée du vapeur sur lequel nous devions remonter le Danube, si j’avais pu prévoir tous les ennuis qui m’attendaient à son bord. Dans mon heureuse ignorance, je saluai avec joie le retour du vapeur qui faisait le service de Galatz à Vienne. De nombreux passagers attendaient comme nous l’arrivée du Boreas. La compagnie s’y trouva des plus piquantes. Des représentants de onze nations diverses se coudoyaient dans le salon du vapeur. C’était une autre Babel, où, du matin jusqu’au soir, toutes les langues se confondaient. J’entendis tour à tour du grec, du moldave, de l’italien, de l’allemand, du français, du russe et de l’arabe.

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La vie à bord du Boreas était aussi différente de celle que nous avions menée à bord du Samson , que les deux fleuves eux-mêmes, du Danube et du Volga. Sur ce dernier, nous avions régné en maîtres. Le capitaine était affable et dînait avec nous. La vieille gouvernante nous prodiguait ses soins. Sur le Danube, au contraire, nous étions perdus au milieu de la foule des passagers. L’officier autrichien qui commandait le Boreas , les valets autrichiens, qui nous faisaient l’honneur de servir h table, nous traitaient tous avec un égal dédain.

Au-dessous de la Porte-de-Fer, le Danube offre peu d’intérêt. Comme toujours, une des rives semble avoir le monopole de la beauté. Les pittoresques villes turques, avec leurs mosquées perchées sur les flancs des collines, ou cachées à demi au milieu des bois et des vignobles, inspirent des émotions fugitives aux voyageurs qui en sont susceptibles.

11 en est peu cependant qui aient le temps ou l’inclination de se préoccuper des beautés du fleuve. Les scènes continuelles du salon, le mode de navigation de la compagnie à vapeur du Danube suffisent pour absorber l’attention du touriste.

Chacune des villes valaques auxquelles nous touchions, ajoutait quelques nouveaux passagers à notre compagnie.

Bientôt la petite cabine triangulaire du Boreas, qu’à tort on avait décorée du titre de salon, se trouva trop étroite. 11 n’y avait que deux ou trois cabines particulières dont l’occupation coûtait un prix énorme, et le temps était trop froid pour qu’on pût se permettre de dormir sur le pont. Aussi, à la nuit tombante, le salon était-il envahi. Ceux qui désiraient s’assurer quelques pieds d’un infect

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divan, devaient en prendre possession vers six heures du soir. Ceux qui préféraient fumer un cigare au clair de lune, pouvaient s’estimer heureux, en rentrant dans la cabine, d’y découvrir un coin du parapet inoccupé.

Pendant deux heures environ, la confusion était inexprimable. Les uns s’escrimaient pour trouver un lit, les autres pour le faire ; quelques passagers ronflaient paisiblement au milieu de ce pêle-mêle. Il y avait des gens qui ne croyaient pas nécessaire de se déshabiller; d’autres tombaient dans l’excès contraire, et s’exposaient inutilement à attraper un rhume.

Lorsque, après avoir joui de l’air frais du soir aussi longtemps que possible, je quittais le pont vers minuit, je croyais entrer plutôt dans quelque salle d’hôpital que dans le salon d’un bateau à vapeur. J'étais certain de retrouver ma place vide, car nous avions formé à trois une petite association de services mutuels, et nous montions la garde tour à tour. La plupart du temps, je partageais la couche de mon ami Sippel, brave fermier prussien, le plus accommodant et le plus aimable des hommes, dont j’avais fait la connaissance à Odessa, dans le bureau de police où nous avions été victimés l’un et l’autre. Une nuit cependant, Sippel trouva le coin auquel il se croyait un droit de prescription, envahi par un gros Autrichien auprès duquel les observations et les instances demeurèrent inutiles. Tout à coup nous vîmes notre ami se baisser comme pour murmurer un dernier mot à l’oreille de l’usurpateur, puis le saisir, le soulever dans une étreinte irrésistible et le lancer violemment au milieu de la cabine. Le gros homme à la longue moustache ne dit mot, et noun ne revenions pas de son manque de courage*

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Au milieu des félicitations chaleureuses que nous adressions à Sippel, par magie, se montrèrent deux gendarmes, la baïonnette dirigée sur la couche que notre ami avait si bravement reconquise. Cette apparition fut suivie d’un profond silence, interrompu par les ronflements de quelques dormeurs qui semblaient ne devoir se réveiller jamais. Nous ne laissions pas d’être inquiets de l’aventure. Seul, Sippel se montrait impassible, et, couché sur le dos au milieu de sa conquête, on l’eut dit résolu à entrer en lutte avec toute l’année autrichienne. Cependant, après avoir examiné son passe-port, les deux gendarmes s’évanouirent aussi soudainement qu’ils nous étaient apparus. Bien que nous fussions depuis quelques jours à bord, rien ne nous avait fait soupçonner la présence de ces agents de l’autorité. A partir de ce moment, les conversations furent finies. Nous ne nous parlions plus que par monosyllabes et par signes. On me donna même le charitable conseil d’éviter la compagnie de mon ami Sippel ; mais je n’en fis rien. Assez d’autres n'y manquèrent pas.

Il était encore plus difficile de se laver que de dormir à bord du Boreas. Dès neuf heures du matin, le maître d’hôtel réclamait, pour y laver sa vaisselle, l’unique bassin mis par la compagnie au service des passagers. Quelques-uns devaient commencer leurs ablutionsavant l’aube. A peine avait-on fini de se disputer le bassin, qu’il fallait se battre pour s’emparer d’une place à la table du déjeuner. La chère était atroce à bord du Boreas. En désespoir de cause, nous dûmes nous résoudre à consigner nos plaintes sur le livre de bord. L’audace ne s’était jamais vue. Mais, comme tous les passagers, à l’exception d’un seul, signèrent cette pièce importante, chacun se flatta

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de ne pas porter la peine d’une aussi monstrueuse nouveauté. L’unique opposant était un gai jeune homme que l’on menait à Pesth pour y subir un emprisonnement de cinq ans. Il avait, disait-il, parlé politique dans un café de Bucharest. Ce grand criminel se montrait très-convaincu de son importance, et plaisantait sans cesse. On le soupçonnait d’être un espion.

Nous venions de subir à la douane d’Orsova un sévère examen qui n’avait pas duré moins de trois heures, et je regagnais le vapeur, un peu après minuit, en compagnie d’un noble Hongrois qui voyageait avec nous depuis la Crimée. Il revenait dans sou pays natal après une absence de cinq années. Un terrible changement s’était accompli dans la condition de ses malheureux concitoyens ; mais il se gardait d’y faire allusion : il avait trop vu le monde pour donner cours à ses pensées. Un moment, j’avais cru, en le voyant tourmenter sa longue moustache, que son sang magyare allait se révolter tandis que les douaniers visitaient sa garde-robe. L’épreuve était passée, et nous cheminions en silence le long des quais, par un paisible clair de lune ; je cherchais à me figurer les sentiments qui devaient l’assaillir, lorsqu’une remarque qu’il fit m’amena à supposer que ses pensées avaient pris la même direction. Peut-être était-ce imagination pure. Mais à peine les mots se furent-ils échappés de ses lèvres, que nous nous vîmes entourés de gendarmes. Le Hongrois, dans son indignation, semblait résolu à la résistance la plus énergique. Mais ces soldats ignoraient son crime. Ils avaient seulement pour instruction d’arrêter deux Anglais et le Hongrois leur ami. Il fallut obéir. Les gendarmes cnmenèrent aussitôt mon compagnon et m’enjoignirent

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de retourner au vapeur et d’y attendre de nouveaux ordres. La police avait retenu nos passe-ports; fuir était impossible : j’allai porter l’agréable nouvelle à mon ami et aux autres passagers, et parvins à calmer un peu la panique qui avait gagné plus ou moins tout le monde.

Personne ne se sentait disposé à dormir. Nous errâmes toute la nuit sur les quais, enviant le sort des nouveaux arrivants qui avaient pu, sans opposition, prendre possession des divans. Un peu avant le point du jour, le comte hongrois revint en triomphe. Le gouverneur, sur l’ordre duquel il avait été arrêté, était un de ses vieux amis et de ses compagnons d’armes. Jl n’avait ordonné notre commune arrestation que sur la dénonciation du capitaine et de l’agent comptable. Ces dignes personnages avaient pris avantage de notre absence, et, tandis que nous nous débattions à la douane, ils étaient allés nous accuser auprès du gouverneur d’avoir tenu sur le pont du Boreas certaines conversations politiques des plus graves. Le comte assura son excellence le gouverneur que ces conciliabules étaient imaginaires, et il n’eut pas de peine à lui montrer les raisons de l’hostilité des employés du Boreas. Les trois noms placés en tête du fameux manifeste dans lequel se trouvaient exposés nos griefs à bord, n’étaient autres que ceux des trois conspirateurs. Cependant, il paraît que tous les passagers furent inscrits comme suspects sur le Livre noir. En fait, nous étions tous des factieux dont les opinions mettaient l’empire en péril: nousavions prétendu ne pas rester plus d’une semaine sans nous laver à bord d’un vapeur de l’État !

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