CHAPITRE XXVI
Orsova. — Son actualité politique. — Dangers de l’agression russe pour la Grande-Bretagne et les autres puissances européennes — La politique traditionnelle de l’empire. — La Russie maîtresse des Dardanelles. — Résultats probables de la prépondérance de la Russie à Constantinople.
A Orsova, le paysage est d’une grande beauté. Le Danube parait avoir rassemblé toutes ses forces, et il se fraye un passage à travers la barrière de rochers qui forment la Porte-de-Fer. Baignant dans son cours rapide les remparts de la petite ville, le fleuve se développe et atteint une largeur grandiose ; desesondes, agitées par le remous, surgissent les créneaux des jolies tours d’une forteresse placée dans une île où les flèches des minarets signalent une mosquée cachée sous des rideaux de peupliers et de cyprès. De chaque côté, des rocs élevés semblent menacer l’antique et pittoresque château. Un petit ruisseau se jette dans le Danube un peu au-dessous de l’ile , et au pied de la chaîne de montagnes où il prend sa source sont nichées les blanches maisons d’Orsova. Mais, quoique ce panorama du fleuve soit peut-être le plus beau qui existe en Europe, les mérites du paysage ne peuvent prétendre aujourd’hui à notre attention. 11 est à proposde nous occuper des faits qui s'y rattachent et qui sont l’objet des préoccupations de tou! le monde civilisé.
La forteresse de l’ile renfermait une garnison turque. Les rochers que l’on voit au sud sont les montagnes, les
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hiyhlands de la- Servie ; à l’ouest coule le ruisseau du Bagna, qui sépare la Valachie de l’Autriche, et la chaîne de montagnes d’où il sort est la limite actuelle de l'ayression russe. Cette île aurait pu devenir le point de départ des Russes pour l’envahissement d’une province qu’ils n’ont jamais encore occupée. La vue, du sommet de ces montagnes, peut éveiller aujourd’hui chez les soldats moscovites un sentiment pareil h celui qu’ils ont éprouvé naguère, lorsque, après avoir gravi les défilés escarpés du Caucase, ils ont aperçu pour la première fois les belles campagnes qui s’étendaient à leurs pieds.
Il n’y a pas plus de soixante ans, le point le plus occidental de l’empire russe était encore à deux cents milles de la frontière autrichienne : aujourd’hui, les frontières autrichienne et russe sont contiguës sur une étendue de cinq cents milles, et si l’on permettait à la Russie d’accomplir ses desseins, longtemps caressés, sur les principautés danubiennes, cette étendue serait doublée, et sur un espace de mille milles, ou de plus d’un tiers de sa circonférence totale, la Russie étreindrait dans un embrassement gigantesque un empire presque égal à ce grand territoire de Pologne, que le dernier demi-siècle l’a vue absorber dans ses vastes possessions. Jusqu’ici la Russie a possédé seulement le Delta marécageux du Danube, et sa frontière touche à celle de la Turquie d’Europe pendant quatre-vingts milles environ ; mais, si l’annexion qu’elle projette a lieu, cette frontière s’étendrait le long des rives du fleuve, pendant prèsde cinq cents milles, jusqu’àcette petite ville d’Orsova, et les empiétements de la Russie sur la Turquie, depuis le traité de Kaïnardji, comprendraient une plus grande étendue de territoire
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que tout ce qui reste en Europe du malheureux empire ottoman. Ce sont des faits que confirme un simple coup d’œil sur la carte ; ce serait la conséquence évidente, incontestable, de l’accomplissement des projets si ouvertement avoués aujourd’hui par le czar, projets poursuivis avec une résolution constante, par une politique toujours heureuse dans ses entreprises, qui, pendant une longue suite d’années, n’a jamais changé, et qui, après avoir été peu remarquée dans ses premiers efforts, a pris un caractère fait pour inspirer à l’Europe de sérieuses appréhensions.
Dans la violence de cette agitation universelle, excitée par les complications actuelles de l’affaire d’Orient, le continent tout entier semble s’unir pour prétendre que la Grande-Bretagne a ses intérêts plus étroitement engagés dans la question qu’aucune autre puissance. Le public anglais, comme s’il se glorifiait de cette distinction peu désirable, a accepté tout d’abord la situation dont on le gratifiait avec tant de sollicitude. Cependant, après avoir consenti à monopoliser la part du lion dans les conséquences malheureuses qui doivent résulter de l’agression russe, le public anglais cesse d'être unanime, et, tandis que d’un côté le parti de la paix soutient avec passion que les intérêts domestiques de la Grande-Bretagne intéressent également les autres nations ; de l’autre, le parti de la guerre ne cherche pas avec moins d’ardeur à prouver qu’une paix achetée aux dépens de l’indépendance de la Turquie aurait des conséquences infiniment plus désastreuses pour nous-mêmes que pour nos voisins du continent. L’importance de cette question, pour l’Angleterre, n’est pas contestable; mais prétendre que, parce
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qu’elle est la seule nation de l’Europe qui possède un empire dans l’Inde et un commerce éteudu sur la mer INoire, elle est aussi la seule intéressée à maintenir l’intégrité de l’empire ottoman, c’est presque aussi absurde que de dire que, parce qu’elle possède la plus importante marine marchande du monde, elle n’a pas besoin de s’émouvoir, et peut contempler en simple spectatrice cette lutte qui vient sérieusement entraver ses opérations commerciales.
Il serait très-imprudent à notre pays d’exagérer son enjeu aux yeux de l’Europe, et, en donnant une prééminence injuste à ses intérêts, d’assumer principalement sur lui la tâche de résoudre la question. Un très-rapide examen des faits suffira, je pense, pour démontrer combien les intérêts de toutes les nations sont engagés dans une question si essentiellement européenne.
L’histoire de l’Europe, pendant le siècle dernier, montre que, dans six occasions précédentes, la Turquie a été dépouillée, par la Russie, de quelques parties de ses domaines, et nous n’avons qu’à examiner de près le système que la Russie a suivi dans ses empiétements, non-seulement sur la Turquie, mais sur la Perse, pour reconnaître que ses vues actuelles sont dictées par une politique traditionnelle. Il est clair que ce n’est pas par la conquête que la Russie peut comprimer aujourd’hui l’indépendance des nations et s’emparer de leurs ressources, mais qu’elle cherche plutôt à dominer leurs chefs naturels et à peser sur leur faiblesse, jusqu’à ce que le temps soit venu d’annexer leurs possessions à ses domaines, et que, devenant souverain, elle réussisse à établir un imperium in imperio.
Il n’est pas encore question de la conquête matérielle
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de la Turquie; il ne s’agit pas encore de cela. Il n’est pas nécessaire que les troupes russes tiennent garnison dans Constantinople, en vue d’assurer le passage des Dardanelles à une flotte russe. Le droit de passage dans le Bosphore sera obtenu par des moyens qui s’accordent parfaitement avec les desseins du czar, aussitôt que le sultan sera réduit à n’être que son coadjuteur. Le plan artificieux à l’aide duquel l’empereur Nicolas espérait accomplir son projet favori, s’est développé progressivement, et l’Europe est appelée à réprimer, avant qu’il soit trop tard, le dernier des empiétements qui ont sapé avec une certitude fatale les bases de l’indépendance ottomane. Les projets longtemps caressés par la Russie touchent à leur réalisation ; sa politique traditionnelle peut encore être couronnée de succès. Le czar a pu faire prédominer son influence en Turquie par une succession de petits brigandages dont aucun n’a été assez important pour rappeler l’Europe au sentiment de son péril, ou provoquer l’indignation du continent à l’égard d’une puissance si inépuisable dans ses intrigues, si insatiable dans ses prétentions, si peu scrupuleuse dans ses desseins, et si infatigable dans leur exécution.
Laissez la Russie devenir une fois maîtresse des Dardanelles, et les avantages de sa possession sont incalculables. Les moyens de communication intérieure seraient améliorés par tout l’empire ; les vastes ressources militaires et navales de la Russie pourraient être concentrées à Constantinople avec une rapidité prodigieuse. On utiliserait alors les nobles fleuves qui coulent dans la mer Noire et traversent l’empire en tous sens. La Russie, sans crainte derrière un boulevard où le génie moderne