CHAPITRE PREMIER
Noire première épreuve. — L’église d’Isaac. — Revue à Krasuoe-Selo. — Départ de Sainl-Pélcrsbourg. — Un chemin de fer russe. — Chemins de fer .'leurs progrès et leur influence politique. — Arrivée à Moscou. — L’église de Saint-Basile. — Le Ryâdi. — Voyage à Nijni- Novgorod. — Foire annuelle. — Mouvement commercial.
En arrivant à Saint-Pétersbourg, le touriste sera dédommagé des épreuves auxquelles le voyage soumet sa patience, et qui sont trop souvent la condition d’une visite dans la capitale de l’empire russe. Qu’il se résigne donc de bonne grâce aux deux heures de station qui lui sont imposées h Cronstadt, alors que déjà lui apparaissent dans leur splendeur les dômes, les coupoles dorées, terme désiré de son voyage. Qu’il prenne son parti de rester enfermé dans la cabine du petit vapeur, en compagnie d'une douzaine d’officiers aux moustaches
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épaisses, assis au milieu d’une nuageuse atmosphère de tabac, qui affichent des airs d’importance et se disposent à interroger tous les passagers, à leur demander, pour ainsi dire, leur histoire intime.
11 faut surtout se garder de paraître faire peu de cas de l’autorité exorbitante dont ces officiers sont investis, de rire de l'emphase avec laquelle ils accentuent chacune de leurs questions, ou de blâmer ces façons inquisitoriales qui ne sont que l’expression de la curiosité naturelle du gouvernement russe.
11 y a d’ailleurs quelque chose de plus insupportable : ce sont les tortures que la douane vous fait subir par ses investigations tyranniques. Mais on se console de ces misères en pensant que l’on arrive enfin à Saint-Pétersbourg. Au bout de quelques heures, en effet, à force de générosités et de largesses, vous êtes rendu à la liberté, avec la moitié de votre bagage, et alors commence une autre série de formalités.
Si le voyageur ne compte pas faire un long séjour dans la métropole, il doit prendre les mesures nécessaires à son départavantmémede se croire véritablement installé. Après avoir causé, par son arrivée, maintes inquiétudes au gouvernement, il devient, dès ce moment, l’objetde ses soins et de sa plus tendre sollicitude
Vraiment, on ne se lasserait pas d’errer le long des quais spacieux ou d’admirer les beautés architecturales de Saint-Pétersbourg, malgré les rudes secousses du drosky qui vous entraîne. Tout est neuf dans cette ville, si ce n’est le pavé etles droskies. Si la locomotion, sur un pareil véhicule, n’est pas agréable, elle est du moins originale. Le voyageur est assis sur un coussin derrière le
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cocher, et la difficulté qu’il éprouve à se maintenir sur son siège le condamne à une sorte d’exercice violent. Nous ne parlerons pas des roues qui, de temps à autre, se détachent et ne laissent pas de compliquer la situation.
Je dois avouer ici une impression que le lecteur pourra trouver étrange, c’est que, malgré le charme que devait avoir pour moi Saint-Pétersbourg, je me trouvai obsédé par l’idée qu’en vingt-deux heures, par le chemin de fer, je pouvais atteindre Moscou. Ce fut presque à contrecœur que je parcourus les salles somptueuses du palais d’hiver , je vis l’Ermitage pour l’acquit de ma conscience, et je jugeai qu’une seule visite à l’église d'Isaac était suffisante. J’eus tort sans doute, car l’art moderne a élevé peu d’édifices comparables à cette cathédrale, qui frappe le spectateur par une sorte de barbarie grandiose. Les monolithes de l’église d’Isaac rappellent une époque d’architecture bien antérieure à celle des chapiteaux corinthiens qui les couronnent, époque où les natiôns aimaient à perpétuer le souvenir de leur grandeur par des monuments plus durables, il faut en convenir, que ceux de notre ége. Pour extraire ces blocs gigantesques de pierre des marais de la Finlande, il a fallu déployer une puissance égale à celle dont l’Égypte et l’Assyrie nous ont laissé le témoignage dans les débris que retrouve aujourd’hui la science. Les autres parties de l’église d’Isaac appartiennent au style byzantin, et le coloris barbare qui les recouvre met l’édifice en une sorte d’harmonie avec le culte auquel il est consacré.
Mais ces visions du Kremlin qui avaient traversé mon esprit, s’évanouirent devant la perspective d’une grande revue à Krasnoe-Selo. Près de cent mille hommes devaient
y déliter devant l’empereur. Un camp immense se prolongeait sur une étendue de plusieurs milles, et au delà une vaste plaine devait servir de théâtre à la petite guerre. Des hauteurs qui dominentcette plaine, nous pûmes embrasser le spectacle complet des évolutions. L’armée étaitdivisée en deux corps : le premier, fort de plus de quarante mille hommes, sous les ordres du général comte Rüdiger; le second, commandé par l’empereur en personne, et dont les régiments occupaient la plaine. La cavalerie circassienne, dont les cuirasses et les casques d’acier étincelaient au soleil du matin, ondulait sur le champ de bataille, comme un longruban d’argent. L’artillerie à cheval s’élança bientôt vers les hauteurs et engagea contre, l’ennemi une vive canonnade. Nous nous vîmes refoulés par de brillantes charges de hussards, et, tandis que nous cherchions à nous rendre compte de tous ces mouvements, l’armée de l'empereur rentra dans ses quartiers. On me dit que les juges du camp avaient déféré à l’empereur les honneurs de la journée; mais, pour moi, qui l’avais vu battre en retraite, je pensai, dans mon impartialité, que le vainqueur était le comte Rüdiger. Je ne serais pas étonné qu’il partageât cette opinion.
Dans la soirée, j’eus l’occasion de dîner avec quelques officiers, dans un club anglais où l’on ne rencontre que des Russes. Ces messieurs se rafraîchissaient en buvant du porter et du champagne, mêlés dans de larges cruches, et se délassaient, en jouant aux quilles, des fatigues de la journée. C’est à Saint-Pétersbourg un jeu aristocratique, où se perdent et se gagnent des sommes folles.
Mon ami, dont l’agréable société m’a fait bien souvent oublier les ennuis du voyage, n’était pas moins disposé
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que moi à dire adieu à Saint-Pétersbourg. Nous nous rendîmes avec nos bagages à la station du chemin de fer de Moscou. 11 n’y a qu'un seul train par jour, et l’heure du départ est ou doit être onze heures du matin. Le gouvernement exige que les voyageurs se trouvent à la station à dix heures précises. Seulement on est toujours exposé à s’entendre dire que le convoi est complet. Il est sans exemple que, pour répondre au nombre des voyageurs, on ait ajouté au train une voiture supplémentaire. Nous arrivâmes à l’embarcadère à dix heures moins dix minutes, afin de nous trouver parfaitement en règle. Aussitôt un soldat, un agent de police ou un facteur, car tous ces gens portent à peu près le même uniforme, s’empara de notre bagage et l’emporta, tandis que nous courions exhiber nos passeports, et prouver que nous n’avions négligé aucune dçs mille formalités sans lesquelles on ne peut sortir de Saint- Pétersbourg. 11 nous fallut de nouveau expliquer le but de notre voyage, et, après une minutieuse inspection de nos personnes, on finit par nous faire entrer dans un dernier bureau, où nous obtînmes l’estampille de rigueur.
Nous ajoutâmes notre bulletin de voyage à la volumineuse collection de certificats qui remplissaient déjà nos poches, non sans songer aux difficultés qu’aurait entraînées la perte d’un seul d’entre eux. En Russie, les dames ne se risqueraient pas, comme en Angleterre et en France, à porter leurs billets de chemin de fer dans leurs gants. Enfin nous pûmes nous réfugier dans le salon d’attente. Il était assurément fort beau; mais le long séjour que nous dûmes y faire ne tarda pas à lasser notre admiration.
Pendant une heure, les voyageurs qui devaient prendre
place dans le convoi attendirent patiemment. Les hommes avaient la tête découverte, car les Russes regardent comme une abomination de porter même un bonnet dans les appartements. Les seules personnes en uniforme paraissaient avoir entrée sur la plate-forme qui longe la voie. A onze heures moins un quart, on nous livra passage. Il s’ensuivit une confusion générale. Nous nous précipitâmes tous à la fois, et bientôt nous fûmes témoins d’adieux aussi touchants que si le convoi nous eût emportés vers l’Australie.
Le signal du départ est le même dans tous les pays : une cloche, un coup de sifflet et une sorte de bruit perçant. Le convoi s’ébranle et nous laissons derrière nous des yeux baignés de larmes et des mouchoirs s’agitant dans l’air. Au bout de dix minutes, à notre parfaite satisfaction, nous marchions avec une vitesse de quinze milles à l’heure. A peine avons-nous franchi cet espace que nous atteignons une station. Aussitôt, chacun de descendre et d'allumer une cigarette. Pendant les dix minutes de halte, on se promène en fumant sur la terrasse. Alors seulement nous pouvons nous donner le spectacle du convof.
Les voitures sont spacieuses. Il semble que personne ne prenne la première classe. Une voiture de seconde est de cinquante places. Ainsi qu’en Autriche et en Amérique, ces wagons sont traversés par une espèce de passage où va et vient sans cesse un homme en uniforme qui, de temps à autre, demande aux voyageurs leurs billets. La première fois, on peut croire que cet employé a l’intention de s’assurer que chacun a payé sa place; mais, à la fin, on dirait vraiment qu’il renouvelle son enquête par manière de
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passe-temps, et pour se donner le plaisir de troubler votre sommeil.
Les hommes portent tous la barbe ; leur tenue est négligée, malpropre ; ils racontent bruyamment des histoires destinées à égayer la société ; on s’aperçoit que beaucoup d’entre eux en sont à leur premier voyage en chemin de fer. A chaque halte la même scène se reproduit. Les bouts de cigare de la dernière station ont été soigneusement conservés : on les allume de nouveau et on les fume avec délices.
Les débarcadères sont vastes et possèdent tous une immense gare cintrée. Quoiqu’il n’y ait, par jour, qu’un seul train de voyageurs, il y a trois convois de marchandises, chargés de produits du pays, de suifs, de fourrures, de thé, etc., quelquefois aussi de cotons que Saint-Pétersbourg expédie dans l’intérieur de l’empire. 11 me semble peu probable que ce chemin de fer puisse faire ses frais ; mais, comme il est placé sous la direction du gouvernement, personne n’a le moyen de s’en assurer. Il n’est pas nécessaire d’avoir longtemps voyagé en Russie pour se convaincre que le gouvernement comprend aussi peu les besoins du commerce que ses intérêts propres. La politique restrictive de l’empire doit singulièrement paralyser les effets bienfaisants qui pourraient résulter de la rapidité des communications. Et il n’en saurait être autrement tant que subsisteront les entraves apportées à la liberté des transactions commerciales. Au surplus, bien que la création de chemins de fer profite toujours aux populations, ce n’est pas pour elles qu’ils ont été établis dans l’empire. Si la Russie a des chemins de fer, c’est surtout au point de vue militaire et dans le dessein de mouvoir
facilement de grandes masses. Il n’en est pas ainsi, comme on sait, dans la Grande-Bretagne, ni dans les autres pays de l’Europe.
Lorsqu’un réseau de chemin de fer reliera Saint-Pétersbourg, Moscou, Odessa et Varsovie, la Russie prendra, vis-à-vis de l’Europe, un aspect entièrement nouveau. 11 ne faudra plus des mois entiers, mais seulement quelques jours, pour concentrer les armées du nord et du sud sur les frontières de l’Autriche ou de la Prusse. De cette partie du globe on vit, il y a des siècles, s’élancer les hordes barbares qui se répandirent comme un torrent sur l’Europe. Ce serait, en vérité, un singulier spectacle de voir les nouveaux envahisseurs de l’Occident fondre sur nous en chemins de fer.
On ne saurait refuser cependant aux nouvelles voies de communication toute influence sur les relations commerciales de l’empire russe. Non-seulement l’action civilisatrice des chemins de fer se fera sentir en Russie, mais encore elle sera d’autant plus sensible, que les pays divers qu’ils vont traverser sont plus enfoncés dans la barbarie. Une des preuves les plus frappantes de l’état stationnaire et en quelque sorte primitif du commerce russe, c’est l’existence de ces nombreuses foires qui s’ouvrent chaque année sur tous les points de l’empire, et qui ne sont en réalité que des accidents au milieu d’un pays dont l’étendue est si vaste, la population si dispersée et dénuée si complètement de moyens efficaces de communication intérieure.
Les foires jouent, en Russie, le rôle des grandes villes dans les autres pays. En effet, toute la population urbaine de l’empire ne dépasse pas cinq millions d’âmes,
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à peu près le double 4e la population de Londres. L’établissement définitif des chemins de fer, en abrégeant les distances, en rendant les relations plus faciles, viendra effacer jusqu’au dernier vestige de la barbarie moscovite, et donner au commerce un essor inattendu. Des villes nouvelles s’élèveront de toutes parts; des marchés permanents remplaceront les foires accidentelles. Le gouvernement sera amené peu à peu à relier entre elles les différentes provinces par des routes dont personne aujourd’hui ne comprend la nécessité, et qui formeront les embranchements de la ligne principale. Notons en passant que l’absence de ces embranchements est un des plus sérieux obstacles qui s’opposent à la prospérité des chemins de fer russes.
Ç’a été la politique traditionnelle des czars de subordonner les intérêts commerciaux du pays au développement et h l'extension de son influence politique. Quel contraste avec l’Angleterre ! Aussi combien furent différents, dans les deux pays, les résultats de l’introduction de la locomotion à vapeur! Les chemins de fer qui sillonnent dans tous les sens le territoire de la Grande- Bretagne, n’ont changé en rien la situation politique de cette puissance à l’égard des nations continentales. Ils ont modifié seulement ses relations commerciales et porté à un degré inouï sa prospérité.
En Russie, au contraire, le seul chemin de fer important qui existe encore, appelle l’attention de l’Europe, et l’oblige à envisager sous un jour tout nouveau l’influence politique de ce vaste empirer Combien s’écoulera-t-il de temps avant que les chemins de fer russes exercent une action même indirecte sur les relations commerciales des
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autres pays? Quand la Russie verra-t-elle s’accomplir dans son régime social une révolution féconde? C’est là un problème d’une solution difficile. Nous nous bornons à l’indiquer.
Nous terminâmes notre voyage de quatre cent cinquante milles en vingt-deux heures. Le pays que nous avions traversé est uniforme et peu intéressant. Çà et là, nous avions aperçu quelques villages dont les maisons en bois offrent un coup d’œil pittoresque ; mais le chemin de fer est presque continuellement enfermé entre deux lignes de sapins. On n’y remarque pas de travaux d’art, de tunnels. On franchit seulement quelques grandes rivières sur des ponts très-élevés.
A notre arrivée à Moscou, nous fûmes presque mis en pièces par les isvoschiks ou conducteurs de droskies ; l’un d’eux fit pourtant de son mieux pour nous cahoter le moins durement possible, jusqu’à l’hôtel de M. Pickersgill. Nous prîmes à peine le temps de nous rafraîchir et songeâmes à visiter la ville, le Kremlin surtout, dont on nous avait vanté les merveilles.
Du haut de la terrasse du Kremlin, et sous la cloche immense qui le surmonte, je vis se dérouler un admirable panorama. De tous côtés, nos regards rencontraient des clochers aux flèches aiguës, des dômes dorés, des coupoles parsemées d’étoiles. A nos pieds coulait lentement le fleuve, traversé par deux ponts pittoresques, et chargé de bateaux des provinces éloignées. Puis nous descendîmes au bord de Peau, où nous attendait un autre spectacle. Appuyé sur le parapet du pont de bois, je contemplai longtemps au-dessus de ma tête la masse confuse des édifices que renferme le vieux rempart. Ce prodigieux
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assemblage d’églises et de palais étonne et fascine l’imagination. On y retrouve les derniers débris d’un temple barbare, qui ont échappé à une destruction presque universelle, et qui se mêlent aux créations tourmentées d’un art moderne encore bien imparfait. Tous ces édifices, qui ne se ressemblent pas plus que le Taj et les Tuileries, sont groupés toutefois avec bonheur, et ils forment, par la diversité de leurs styles, le plus saisissant des contrastes.
Non loin des remparts, on rencontre d’abord l’église de Saint-Basile ; si les constructions du Kremlin rappellent les temples orientaux et les palais modernes, je ne sache pas qu’il y ait dans le monde entier un monument auquel on puisse comparer l’église de Saint-Basile. Au premier coup d’œil, l’aspect bizarre de cet édifice et les couleurs éclatantes dont il est revêtu me plurent médiocrement ; mais bientôt je trouvai un charme indéfinissable dans l’irrégularité même de ses formes et le raffinement de son architecture. Il me sembla que l’église de Saint- Basile avait je ne sais quel caractère de grandeur et de majesté, et je finis par lui accorder une prédilection marquée sur tous les monuments qui l’entourent.
L'intérieur du Kremlin reçut notre visite. 11 y a peu d’églises grecques qui soient décorées d’ornements plus délicats et plus capricieux que l’église de l’Assomption. Quant aux grandes salles du palais, qui n’ont été terminées que l’année dernière, elles sont, sans contredit, les plus splendides de l’Europe. Le voyageur doit traverser, tête nue, le Slass Vorota , ou la Porte du Rédempteur, et des sentinelles sont chargées de lui imposer cette marque de respect pour les peintures suspendues sous les
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arceaux. Nous uous engageâmes ensuite dans un labyrinthe inextricable de rues, où l’on se plaît à errer et à se perdre au milieu de spectacles d’un intérêt si neuf et si divers pour des étrangers.
Un jour de pluie, nous nous réfugiâmes dans les passages couverts du Ryâdi, bazar oriental tout garni de curieux étalages. Les marchands nous invitaient à grands cris à venir visiter leurs richesses, et ils paraissaient tout surpris de nous voir résister à leurs instances, et refuser de faire emplette de bougies coloriées, de brillantes couronnes de mariées, ou de grands tableaux aux couleurs heurtées, qui représentaient les saints favoris du peuple russe. Fatigués par ces appels incessants de « Paschaltz ! » dont les marchands nous assourdissaient, et pour ne pas être inondés par la pluie qui, ça et là, envahissait les galeries, nous entrâmes dans une superbe boutique de thé. Le plus avenant des garçons vint prendre uos ordres et nous servit aussitôt un tabac parfumé et du thé délicieux, dont nous nous régalâmes, en compagnie d’un grand nombre d’amateurs à longue barbe. C’est là que, pour la première fois, nous fûmes initiés au mode orthodoxe de boire le thé, avec une tranche de citron en guise de lait.
Quoique les rues soient beaucoup moins belles, les droskies et les pavés plus exécrables encore à Moscou qu’à Saint-Pétersbourg, la ville ne laisse pas d’être plus curieuse que la nouvelle métropole de l’empire. Nous primes la résolution de revenir à Moscou, après avoir visité la grande foire de Nijni-Novgorod, et de revoir à loisir un spectacle qui nous avait si fort intéressés. La facilité de descendre le Volga en paquebot à vapeur nous amena plus tard à changer de projet.
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Le voyage de Moscou à Nijni dure deux jours et deux nuits, et se fait dans une confortable diligence. La route est une chaussée macadamisée, dont les Paisses vous garantissent la durée éternelle. Mais, malgré sa parfaite solidité, elle se montra perfide en un ou deux endroits. Jcdise//e, carjeneveux pas accuser le gouvernement d’avoir laissé çà et là des fondrières, dans l’intention de troubler le sommeil des infortunés voyageurs. Le fait est que nous nous embourbâmes de la façon la plus malencontreuse un peu avant deux heures du matin. Notre contrariété ne tarda pas à se. changer en indignation quand nous vîmes l’impuissance de nos efforts à dégager le lourd véhicule. Nous étions menacés d’avoir à continuer la route à pied, dans la boue, au milieu de la nuit. Fort heureusement des chevaux de poste vinrent à passer, et nous les arrê • tàmes d’autorité. Enfin, à force de caresses et de jurons, tels qu’un charretier russe seul peut en proférer, et que des chevaux russes peuvent seuls en entendre, nous parvînmes à tirer notre voiture du bourbier. La nuit suivante nous étions trop profondément endormis pour nous apercevoir qu’une roue se détacha et nous fit éprouver un nouveau retard de deux heures.
Le pays que nous parcourions est des plus accidentés. Comme une voie romaine, la route suit invariablement la ligne droite, sans s’arrêter jamais devant les collines et les ravins qui lui font obstacle. Nous traversâmes d’immenses champs d’avoine, de sarrasin, des pâturages sans limites, dans lesquels paissaient de grands troupeaux épars, et qu’arrosaient de petites rivières. Nous nous engageâmes ensuite dans une vaste forêt de pins, et, après avoir franchi de nouvelles plaines, nous atteignîmes la
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posli*. 11 faut à peu près une demi-heure pour changer de chevaux, et l’on ne saurait se plaindre de ce délai, en raison de la complication des harnais et du mode d’attelage. On peut toujours, à l’hôtel de la poste, se procurer un thé excellent; mais, en le délectant, le voyageur doit se risquer à respirer une forte odeur d’ail.
Pendant la durée de la grande foire de Nijni-Novgorod, la roule ne manque pas d’animation. A une station, je ne comptai pas moins de sept voitures traînées chacune par quatre chevaux qui ressemblaient à des rats énormes. Ces petites bêtes possèdent une vigueur extraordinaire; sans cesse harcelé par les cris perçants du yamschik barbu, notre quadrige faisait trente-six milles en quatre heures, sans donner le moindre signe de fatigue.
Tous les huit ou dix milles, nous traversions un village, dont les maisons en bois, isolées les unes des autres, et à une petite distance de la route, se groupent le plus souvent autour d’une pittoresque église à la coupole peinte en vert. Jusque là, rien n’était venu jeter un peu de variété dans la monotonie du voyage ; aussi éprouvûmesnous une vive satisfaction, lorsque, quarante-sept heures après avoir quitté Moscou, nous aperçûmes, sur un mont éloigné, les murailles blanches de Nijni, dont les dômes étincelaient au premier rayon de soleil qui nous eût réjouis depuis près d’une semaine. Peu de temps après, nous parcourions au galop l’ile sablonneuse où se tient actuellement la foire. Déserte pendant la plus grande partie de l’année, cette île, au moment de notre arrivée à Nijni, était peuplée d’une multitude d’étrangers venus de tous les pays à la foire. Notre pesante voiture ébranlait en passant les demeures improvisées de celte population nomade.
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Nous descendîmes de voiture au milieu d'un assemblage confus d'hommes, de droskies et de ballots de marchandises.
Nous tirer de la foule et découvrir un gîte furent nos premières pensées. Nous explorâmes en vain les rues environnantes, où l’on ne recontrait que des boutiques et des entrepôts. La moitié au moins des gens au milieu desquels nous errions à l’aventure ne devait pas avoir de domicile. Tous ces hommes étaient tellement sales qu’on pouvait justement les soupçonner de n’avoir pour demeure que les ruelles et les allées de la ville. Nous ne savions pas un mot de russe, et nos isvoschiks ne paraissaient pas comprendre le moins du moude l’objet de nos recherches. Pour eux, d’ailleurs, rien ne devait être plus insolite que des voyageurs à la recherche d’une auberge, en arrivant à Nijni.- Ils s’attendaient sans doute à nous voir ouvrir nos portemanteaux dans quelque coin inoccupé, et improviser une boutique dans la boue, pour ne pas retarder d’un instant nos opérations commerciales.
A la fin, nous rencontrâmes un brave marchand allemand, qui nous mena dans un quartier de la ville moins inhospitalier. Nous obtînmes «à grand’peine une petite chambre malpropre, dans laquelle, harassés de fatigue, nous fûmes enchantés de pouvoir nous étendre à côté de nos bagages. Pendant notre séjour en ce lieu de plaisance, nous eûmes les oreilles assourdies par trois des plus bruyantes cloches qui aient jamais appelé les fidèles à l’église, l’odorat assailli par les odeurs les plus infectes que puisse jamais rêver même un Russe, et le corps dévoré par des légions de puces, dont les souvenirs réunis de tous les voyageurs qui ont visité l’Orient ne sauraient donner
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une exacte idée. Et pourtant il nous fut facile de nous convaincre que peu de gens pouvaient se vanter d’êtremieux logés que nous à la grande foire de N ij ni -Novgorod.