‹ Voyage pittoresque dans le TyrolChapitre 10 sur 16 · CONTRÉE DE MÉRAN · texte numérisé non relu

CONTRÉE DE MÉRAN

Les diverses courses que j'avois faites dans le Tyrol m'avoient procuré tant de jouissances que je ne me lassois pas de les renouveler. Je terminerai cet ouvrage par le récit de la dernière que j'y ai entreprise en 1819, et qui a été en même temps une des plus intéressantes et des plus agréables.

Un accident assez grave que nous avions éprouvé en revenant d'Italie, à peu de distance deBotzen,nous avoit forcés de nous arrêter dans cette ville.

L'auberge dont j'ai déjà parlé dans un des chapitres précédens y est excellente; on y trouve des chambres spacieuses et commodes, un service actif et prompt, et de très-bonnes voitures bien attelées pour parcourir les délicieux environs. Comme les réparations crue l'on devoit faire à notre voiture dévoient prendre plusieurs jours, le bailli du lieu qui étoit venu nous voir et avoit eu pour nous les prévenances les plus attentives, nous conseilla d'employer le temps que les réparations exigeroient, à visiter Méranj et de là, remontant par la vallée du Haut-Adige, de pousser notre route par Schlanders, Eyrs Prad , jusqu'au pied des glaciers de l'dîrtler, dans la vallée de Drofuy, au village des drey Heiliffen- Brunnen. Là, nous devions observer un des phénomènes les plus curieux que l'on puisse rencontrer dans les montagnes; savoir, un glacier marchant.

L'obligeant magistrat nous traça une marche-route d'autant plus précise, et nous donna des renseignements d'autant plus précieux, qu'il venoit lui-même de parcourir cette même route avec S. A. R. l'archiduc Jean. Il nous remit en outre des lettres de recommandation pour les principales autorités des lieux que nous devions traverser.

Nous étions dans les premiers jours de mai; la saison étoit charmante, et toutes les grâces du printemps se déployoient dans la vallée et sur les riants coteaux des environs- Après avoir employé une matinée entière à les parcourir, le soir nous visitâmes le beau village de Gries, où il y avoit une abbaye qui aujourd'hui n'existe plus. Pour y arriver, on traverse le torrent de Talfer sur un pont d'où l'œil plonge avec ravissement dans un beau vallon que ce torrent arrose, avant de verser dans l'Adige le tribut de ses eaux. C'est un des plus riches points de vue du Tyrol, et c'est un de ceux que les artistes envoyés par la cour de Vienne, pour dessiner les plus beaux sites de cette province, ont le plus admiré De Botzen à Gries, on traverse des jardins et des vignes s'élevant en tonnelles ou rangées en espaliers. Dans les intervalles sont de riches herbages ou des champs de froment et de maïs. Des ruisseaux d'eau vive traversent ces champs et ces jardins; chaque propriétaire peut, aune heure déterminée, faire couler sur son terrain ces sources vivifiantes chacun à son tour; et, si personne n'a besoin d'eau, les écluses restent fermées et le ruisseau chemine dans son lit naturel. Ce système d'irrigation est suivi dans toute la vallée du Haut- Adige : ainsi cet heureux coin du monde brave les sécheresses dévorantes, et Flore y conserve toujours sa fraîche couronne en dépit des rayons brûlants de Phébus.

Le lendemain, au lever de l'aurore, une calèche propre et légère, attelée de deux bons chevaux, et conduite par le premier valet de l'auberge, nous attendoit à la porte. Nous laissâmes nos gens, et partîmes seuls, M me . de B*** et moi. Notre postillon devoit nous tenir lieu de cocher, de guide et de domestique : c'étoit un jeune homme dans toute la force de l'âge, d'une figure heureuse, actif, prudent, et plein de bonne humeur et de bonne volonté'.

Le plus beau temps du monde nous favorisoit ; libres comme l'air qui nous environnoit ■ l'imagination ravie, et de ce que nous voyions, et de ce que nous allions voir; le cœur tout plein du doux pressentiment des jouissances vives et pures qui nous attendoient; nous partîmes, joyeux comme des écoliers qui échappent à la discipline d'une pension rigoureuse. Toute la route de Botzen à Méran est excellente et facile; on s'écarte peu de l'Adige, qui, à une petite distance de Botzen, n'est déjà plus qu'un gros torrent. Vers neuf heures du matin, nous avions fait les six lieues qui séparent Méran de Botzen.

A l'approche de Méran, le paysage acquiert un charme et une variété difficiles à décrire.

La ville de Méran est située au point où le Passeyr-Bach et l'Adige se réunissent.

Ici la vallée s'élargit considérablement; de petites collines isolées, ombragées d'arbres fruitiers ou de vignobles, couronnées par de jolies chapelles ou par d'agréables maisonsplus loin, des prairies les plus richement émaillées que j'aie jamais vues; vers le nord, le Passeyr-Thal présentant ses détours sinueux et sa fraîche profondeur; dans le fond, l'antique Méran, avec ses tours, ses ponts, ses vieilles murailles; au-dessus de la ville, les coteaux élevés et pittoresques qui protègent Méran contre les vents du nord; leurs pentes rapides, mais pourtant fertiles et bien cultivées; sur la plus haute de ces collines, le célèbre château de Tyrol élevant ses créneaux dominateurs ! Toute l'histoire du Tyrol est là : les premières origines de la province ; les agitations féodales ; la domination des rois et des ducs de Bavière des comtes d'Eppau et d'Andechs, de Jean de Bohême, de Louis de Brandebourg, et de la célèbre Marguerite ; les soupirs de l'antique servitude et les efforts de l'indépendance! A la rive gauche de l'Adige, s'élèvent des monts dont les flancs, exposés au souffle inclément du nord, présentent un aspect sombre et sauvage, qui contraste avec les riants tableaux de la rive opposée. Là sont de noirs sapins et des bouleaux qui,

Avec leurs longs rameaux et leur ieuille qui tombe, Semblent, les bras pendants, pleurer sur une tombe.

( Deltllk. )

Nous ne nous lassions pas de promener nos regards sur tant d'objets si variés, si riches de contrastes , de couleurs et de souvenirs.

Notre guide nous conduisit dans une fort bonne auberge en face du pont. Le cha de ce séjour y avoit attiré plusieurs voyageurs, entr'autres un des membres distingués d l'administration à Munich, qui jugeoit que le remède le plus propre à rétablir sa santé délabrée par d'assidus travaux, étoit un séjour de quelques semaines dans ce beau lieu, où les hommes et la nature sont si bons à voir et à connoître.

Les lettres de recommandation dont nous étions munis nous valurent l'accueil le plus flatteur de la part du bailli de Méran; il nous fournit tous les renseignements que nous pouvions désirer, et nous donna un de ses secrétaires pour nous conduire au château de Tyrol.

Nous partîmes après avoir commandé notre dîner; notre guide nous conduisit par l'entr du Passeyr-Thal, où le Passeyr-Bach coule en mugissant sous un très-beau pont depierr d'une seule arche d'une grande et noble dimension.

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On attribue à tort cette construction aux Romains : le cintre de l'arcade et les assises des pierres diffèrent essentiellement de celles des constructions romaines.

La vallée de Passeyr est devenue célèbre dans les derniers temps par le courage et la fin tragique d'Andréas Hofer. Cet homme, aubergiste à Passeyr, épris d'un vif amour pour l'indépendance de son pays, plein de cette énergie propre aux montagnards, fit, pendant la campagne de 180g, une diversion importante et gêna essentiellement les opérations de l'armée françoise et bavaroise. Doué d'une stature imposante et d'une force de corps prodigieuse, sa physionomie mâle et assurée, sa barbe noire, son regard imposant et décidé, son éloquence fougueuse et populaire lui avoient acquis sur ses compatriotes un empire absolu. Météore d'un moment , parce qu'il parut à une époque où l'énergie individuelle est nulle contre les masses, il eût brillé d'un éclat aussi durable que les Tell, lesMelchthal, les Furst et les Stauffacher , s'il eût vécu comme eux cinq siècles en arrière. Alors le courage personnel étoit tout, et quelques chevaliers hardis suffisoient pour conquérir des royaumes, et quelques bourgeois montagnards intrépides pour fonder des républiques. Hofer étoit venu trop tard, et il a péri comme un factieux.

Nous cheminions lentement , interrogeant notre guide sur tous les objets qui s'offroient à nos yeux. La montée étoit roide, difficile, la chaleur excessive; mais tout ce que nous voyions étoit ravissant. A mesure que nous nous élevions, la vue s'étendoit et dominoit sur les deux vallées et embrassoit l'ensemble des objets.

Nous avions à nos pieds de belles et spacieuses maisons de campagne appartenant à des nobles du pays , et un grand nombre d'habitations plus modestes avec de jolis jardins. Tout respiroit autour de nous l'aisance et la paix. Enfin, après une heure et demie d'une marche pénible, mais féconde en jouissances, nous entrâmes dans la première enceinte du château de Tyrol.

Ce château, abandonné depuis long-temps et en partie ruiné, occupe une des sommités qui dominent Méran; une riche végétation décèle la fécondité du sol; de beaux cerisiers couverts de fleurs décoroient ses antiques remparts ; l'appareil des armes et de la force avoit disparu depuis long -temps; le règne de la plaine avoit fait tomber celui de ces orgueilleuses hauteurs, d'où la force plutôt que la justice a souvent dicté ses arrêts. Mais des traits héroïques, les tableaux touchants et romantiques des mœurs chevaleresques vous attachent involontairement a ces sites célèbres. Nul de nous ne voudrait sans doute troquer l'aisance de la vie actuelle, nos commodes habitations, nos routes spacieuses et sûres, l'abondance de nos plaines, et le luxe de nos cités, contre les sentiers escarpés du moyen âge, où le voyageur risquoità chaque pas d'être assailli par d'héroïques brigands; contre les voûtes obscures et incommodes et les donjons menaçants de ces antiques forteresses: mais elles font le charme de nos romances et l'ornement de nos albums ; elles fournissent à l'observateur et au philosophe des souvenirs précieux , et des sujets d'attachantes méditations.

Ces belles ruines décorées d'un nom fameux , ce point célèbre jadis , le cœur de toute une vaste contrée, étoient depuis des siècles restés dans l'abandon. Lorsque le Tyrol passa a la Bavière, le château, avec quelques terrains qui en dépendoient, furent vendus à un paysan pour 2,000 fl. L'Autriche ayant, par la paix de i8i4, recouvré le Tyrol, la ville de Méran conçut l'heureuse idée de racheter ce domaine historique ; et elle en fit hommage à l'empereur Cet excellent prince , appréciant dignement ce patriotique hommage , ordonna aussitôt que le bâtiment principal seroit réparé et mis en état d'être habité; et il résolut qu'à l'avenir un ancien militaire du grade de capitaine en seroit nommé gouverneur,

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gouverneur avec 5oo fl. d'appointements, outre sa paie de retraite et divers émoluments attaches à cette place.

Lorsque nous visitâmes le château, les réparations étoient presque achevées, et le vieux guerrier, désigné pour habiter ces honorables mines, étoit attendu sous peu de jours. Nous parcourûmes toutes les parties de cet antique édifice; on nous fit remarquer au rez-de-chaussée la chapelle et la salle où les noces de Marguerite avec Louis de Brandebourg furent célébrées avec toute la pompe que comportoient les mœurs de cette époque. À mesure que nous avancions sous ces voûtes encore solitaires, toute l'histoire du Tyrol se dérouloit devant mes yeux.

Je repassois dans mon esprit toutes les chroniques de cette ancienne époque : Ex temporum monumentis excitamus eos, quorum omnis vita consumpta est m laboribus gloriosis. ( Cic. ) Ma mémoire se rappeloit tous ces anciens comtés qui dans le principe n'étoient que des préfectures (GauenJ 42 . Insensiblement les préfets devinrent seigneurs, et prirent le nom des terres qu'ils gouvernoient au nom des empereurs, des rois ou des ducs, leurs suzerains. Vers la fin du onzième siècle, cette révolution étoit à-peu-près accomplie; les familles les plus puissantes de cette époque étoient celles des Lurn, comtes palatins de Carinthie; de Gcertz ou Goritz; de Botzen ou d'Eppan; d'Àndechs, divisée en ligne d' Ambras et de Wolfertshausen en Bavière, les comtes de Mareith et de Tyrol 43 . Henry le Lion abattit la maison d'Eppan, qui étoit la plus puissante 44 ; mais il fut forcé lui-même, comme nous l'avons vu, de se retirer dans le pays de Brunswick. Les comtes d'Andechs, et ensuite ceux de Hirschberg, héritiers par alliance de la maison d'Andechs, établirent leur résidence au château de Tyrol. Meînhardt V, qui dut surtout à l'amitié de Rodolphe de Hapsbourg l'accroissement de sa puissance, partagea avec son frère Albert II les états de leur maison. Albert eut le comté de Goritz et le Pusterthal en 1271 ; il est le fondateur de la nouvelle ligne des comtes de Goritz. Meinhardt eut la plus grande partie du Tyrol proprement dit.

La célèbre Marguerite , née en i3 16, morte en i56g, étoit petite-fille de ce Meinhardt. Les ruines rendent un peu bavard; je reviens malgré moi sur des objets que j'ai déjà esquissés; mais l'histoire est si féconde en faits, si riche en personnages, qu'en parlant des mêmes choses, on peut toujours dire du nouveau. Je me retraçois la grossière abondance, les plaisirs bruyants et le cynisme de cette petite cour. Déjà cet esprit d'industrie qui caractérise le peuple tyrolien commençoit à se développer, et à répandre de la vie et de l'aisance dans le pays ; toutefois Louis de Brandebourg ne tarda pas à reconnoitre que les fruits de cette industrie naissante n'arrivoient pas jusqu'à lui; il disoit à son père, l'empereur Louis de Bavière , qu'il lui a voit donné un célèbre, mais pauvre pays : Terram famosam sine fructu.

Ce fut de ce même château de Tyrol qu'émana en 1234 le décret qui éleva au rang de ville, Inspruck, qui jusque-là n'avoit été qu'une bourgade.

Lorsque Marguerite , entraînée par son ressentiment contre la Bavière où son fils avoit été mal accueilli, et séduite par les promesses et les discours de l'archiduc Rodolphe, eut résolu de donner son pays à l'Autriche, après avoir pour cet effet gagné par de riches présents les suffrages des plus importants personnages du pays, son fou seul blâma hautement son dessein. — ce Si tu donnes ton bien à la Bavière, tu resteras grand'dame, « lui dit-il; si tu le donnes à l'Autriche, tu deviendras servante. » ,

Un fou quelquefois ouvre un avis important.

En quittant le château de Tyrol, nous prîmes une autre route un peu plus longue, mais

plus agréable et plus pittoresque, pour redescendre dans la vallée de FAdige au-dessus de Me'ran.

Toute cette excursion qui dura près de quatre heures nous présenta une si grande variété d'objets et de souvenirs que, malgré la chaleur et la difficulté du chemin, nous n'éprouvâmes aucune fatigue. Une fois dans la vallée, on croyoit parcourir les plus délicieuses parties de l'empire de Flore. C'étoient de riches prairies arrosées par de nombreux ruisseaux, entrecoupées ou embellies par des bouquets ou des massifs de beaux arbres, dont les fleurs ou la naissante verdure embaumoient l'air et charmoient la vue. De jolis sentiers serpentoient sous ces riants ombrages , et les coteaux environnants diversifioient à chaque pas leurs sites et leurs tableaux.

Nous traversâmes la petite mais très-ancienne ville de Méran ; la rue du milieu est bordée de maisons bâties partie en bois, et ayant de chaque côté un rang d'arcades avec des boutiques. Arrivés à notre auberge, des chambres claires et spacieuses, un repas tel qu'on en fait dans les montagnes, d'excellentes truites, quelques mets simples, mais savoureux et sains, l'empressement et la bonne humeur des personnes qui nous servoient; tout cela réuni faisoit du bien au corps et à l'esprit. Là on n'est point tourmenté non plus par la crainte d'être rançonné par des hôtes fripons, et vous ne craignez pas de payer au poids de l'or chaque petite fantaisie qui peut vous prendre.

Immédiatement après le dîner, nous montâmes en voiture, et poursuivîmes notre voyage. Nos chevaux avoient eu le loisir de se reposer; le temps continuoit d'être superbe, et l'intérêt de cette première partie de notre course nous remplissoit d'aise et d'espoir pour celle qui nous restoit a faire.

Nous continuâmes de remonter le vallon de l'Adige peuplé de jolis villages et de bourgs bien bâtis , entr'autres Compatsch , Tsars et Latsch ; et nous arrivâmes vers neuf heures du soir à huit grandes lieues de Méran, à Schlanders, où nous devions passer la nuit.

Nous fumes émerveillés de l'élégance et de la recherche de l'appartement qu'on nous donna dans l'auberge où nous descendîmes ; les chambres étoient peintes et tapissées à neuf, les meubles brillants de propreté, les rideaux de mousseline brodée blanche comme la neige, les couvertures de soie, les lits parfaitement bien conditionnés, ce qui est fort rare en Allemagne.

La servante étoit une jeune Tyrolienne vive, franche et gaie; comme nous étions curieux de connoître les diverses parties de l'ajustement des villageoises, elle nous apporta dans une petite boîte tout ce qui composoit sa parure des dimanches. Dans un instant sa toilette fut faite, et la nature est tellement ennemie de toute recherche, que, quelque peu étudiée que fut celle-là, elle nuisoit cependant à l'élégante simplicité du costume de tous les jours. Un bon souper et surtout un bon lit sont deux choses précieuses pour des voyageurs : nous eûmes l'un et l'autre. Il falloit partir de très-grand matin pour nous rendre à Eyrs , bourg à trois fortes lieues de Schlanders. Là nous devions laisser notre voiture, et nous rendre à cheval au village des Trois-Saintes-Fontaines fder Drey-Heiligeii-Brumieii), au sommet de la vallée de Drofuy, non loin du lieu connu en Tyrol sous le nom de Bout du Monde (Arn Ende der TVelt). C'est le point le plus élevé de tout le Tyrol. Arrivés à Eyrs, nous fîmes accord pour deux chevaux de monture à raison d'un écu de 5 fr. chacun; nous prîmes un guide intelligent; et nous voilà chevauchant vers le majestueux (Ertler, qui semble se perdre dans l'azur des deux.

Nous traversâmes l'Adige, qui à cette hauteur n'est plus qu'un foible torrent; nous n'avions pris avec nous qu'une bouteille de vin et un peu de pain. Cette pénurie de

provisions pensa nous être fatale; nous avions six grandes lieues à faire par des routes extrêmement difficiles et quelquefois dangereuses ; mais ma compagne ëtoit pleine de résolution , le plus beau ciel nous ëclairoit , et nous trouvions piquant d'aller ainsi chevauchant comme de preux chevaliers jusqu'au bout du monde.

Du bourg d'Eyrs jusqu'à l'entrée de l'étroit vallon de Drofuy forme par le torrent qui s'échappe des glaciers que nous allions visiter, il y a deux lieues d'un chemin fort uni qui traverse obliquement la vallée du haut Adige ou de Rintschgau. Là déjà la nature est plus âpre, le sol moins fertile, la végétation moins riche et moins belle; la haute élévation du sol, le voisinage des grandes sommités qui entourent de toutes parts le Rintschgau, expliquent assez ce phénomène.

^ A l'entrée même du vallon dont je viens de parler est le beau village de Prad où nous fîmes halte; et, pour soulager notre guide et nous assurer plus de secours en cas d'accident, nous en prîmes un second qui connoissoit parfaitement la contrée.

Jamais je n'ai vu un naturel plus gai, plus ouvert et plus attachant; en peu de moments nous fûmes camarades. Sa bonne humeur, son caractère décidé et résolu contribuèrent beaucoup à nous faire franchir heureusement la longue et pénible route que nous avions à faire. Son camarade ne s'en tira pas aussi bien; épuisé de fatigue et ayant peut-être pris trop peu de nourriture, il se sentit défaillir. Le vin dont je m'étois muni lui rendit des forces et du courage; mais nous-mêmes, arrêtés à chaque instant par des passages dangereux soit au bord des abîmes, soit sur des ponts chancelants à travers lesquels on voyoit des précipices d'une grande profondeur, nous commencions à nous repentir de notre curiosité.

Notre nouveau guide nous excitoit à avoir bon courage. Ce chemin, nous disoit-il, ëtoit la grande route du village des Trois -Saintes-Fontaines ; le curé même y passoit, et s'. A. I. Ms\ l'archiduc Jean y avoit passé aussi. Il est vrai qu'il n'avoit vu aucune dame encore' faire ce chemin-là ! Mais c'est précisément ce qui devoit donner du cœur à notre compagne. Enfin, après cinq heures de route, nous arrivâmes à un point où le vallon s'élargîssoit considérablement; une vaste pelouse en occupoit toute l'étendue; des deux côtés s'élevoient des rochers et des monts couverts en partie de bois de mélèzes, et en face s'élevoit, comme un redoutable et superbe colosse, l'Œrtler, avec sa robe de neiges et de glaces éternelles. Jamais rien d'aussi grand, d'aussi épouvantablcment majestueux n'avoit frappé ma vue. Au pied de cet immense glacier gisoit le village der Drey-Heiligen-Brunnen. Ses maisons éparses étoient situées à de grandes distances les unes des autres; l'église et la maison du curé étoient isolées, mais placées à-peu-près au centre des habitations. Nous nous trouvions alors à environ 5ooo pieds de hauteur ; ainsi la vaste pyramide de glace qui étoit devant nous n'avoit pas moins de 9,466 pieds d'élévation. Les expressions manquent pour décrire de tels tableaux; l'art, qui tire tout son mérite de l'imitation de la nature, devient impuissant, quand il s'agit de reproduire de telles merveilles! Il ne fait alors ni frémir ni trembler; les objets sont trop grands pour qu'il puisse les saisir : dès lors tout le dramatique de la représentation disparoît.

Nous poursuivîmes notre route jusqu'à la dernière maison du village; elle n'étoit plus qu'à quarante-cmq toises de la partie du glacier qui s'avançoit dans la vallée, et qui depuis dix- huit mois en avoit envahi une lieue et demie.

Nous étions au 10 de mai; le ciel étoit sans nuages et le soleil très-chaud, même à cette hauteur : cependant à peine voyoit-on quelques prémices de végétation paroître. Le Crocus vernus, la Bellisperennis, le Ranunculus ficaria étoient à-peu-près les seules plantes qui se montrassent. Les neiges étoient à peine fondues. Dans cette sauvage contrée , non seulement

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aucun arbre fruitier, mais aucune céréale, aucune légumineuse ne parviennent à maturité. On ne conçoit pas comment des hommes ont eu l'idée de venir se nicher dans une si effrayante solitude; mais il y a dans l'homme une disposition secrète qui l'attache aux grandes scènes de la nature. Les côtes glacées du Groenland, les nuits éternelles de la Laponie ne l'ont point effrayé. La, dans l'espace circonscrit où il lui est donné de se mouvoir, il semble qu'il ait davantage la conscience de son existence ; le contraste de tout ce qui l'entoure la lui rend encore plus chère; tout est mort autour de lui ; il n'y a de vie et de mouvement qu auprès de lui. L'uniformité de ses jours le fatigue moins que la dissipation et la vague distraction de tant de sauvages policés qui sont dans le monde sans y rien faire , et qui le parcourent sans y rien voir.

Les peuplades que nous jugeons les plus malheureuses sont précisément celles qui voudroient le moins changer de sort. Ce n'est pas au milieu d'elles qu'Horace auroit écrit sa satire contre les avares. Ce que l'on appelle la maladie du pays n'appartient qu'aux habitants des contrées où la nature se dessine à plus grands traits ,où les mœurs et les habitudes ont quelque chose de spécial et de tranché qui exclut le concours de tout ce qui leur est étranger. Jamais on n'a pu naturaliser un Groënlandois en Danemarck; et dans le village dont nous parlons, lorsqu'en 1818 l'archiduc Jean s'y rendit et offrit aux paysans d'abandonner cette retraite que les glaces menaçoient de conquérir toute entière, et leur promit un établissement avantageux dans une contrée fertile où la terre ne refuseroit rien à leurs travaux , ils fondirent en larmes , et dirent qu'ils vouloient mourir où Dieu les a voit placés.

Lorsque nous nous approchâmes du pied du glacier, quelques-uns des habitants nous y suivirent. Ils regardoient en pleurant ce terrible ennemi, qui malgré son immensité s'avançoit furtivement sur leur territoire, et chaque jour par un mouvement presqu'inaperçu leur déroboit quelques pouces et parfois quelques pieds de terrain. Depuis dix-huit mois ce redoutable mouvement avoit commencé , et toute la partie du glacier qui étoit comprise dans la vaste coulée qui séparoit les masses de l'CErtler, s'étoit mise, si je puis m'exprimer ainsi, en marche, et, par une progression lente mais continue, étoit parvenue à plus de mille pieds au-dessous de son premier niveau.

Le curé du lieu , homme instruit et courageux , avoit fait une suite d'observations intéressantes sur ce grand phénomène; il étoit la providence du lieu; il encourageoit ses pauvres paroissiens et leur promettoit avec assurance une délivrance prochaine du fléau qui menaçoit de les anéantir. Sa prophétie s'est heureusement réalisée.

On a recherché la cause de cette ambulance des glaciers , qui dans les Alpes a souvent été observée; il y en a qui gagnent et qui perdent périodiquement; d'autres, par des causes purement accidentelles et locales, ont descendu à des niveaux très -bas où ils ont fini par se fondre.

Il est aisé de concevoir que les neiges que les hivers amoncèlent dans ces hautes régions dont la surface, fondue par l'action du soleil, gèle dans les nuits et les longs hivers augmentent sans cesse la masse des glaciers. Lorsqu'ils ont acquis une très-grande épaisseur, toute la partie qui repose sur le sol est alors soumise à l'action de la température intérieure du globe, que nous avons vu dans la section précédente être de 5 à 8 degrés. Cette partie, en fondant par l'action de la chaleur de la terre, laisse un vide entre le sol et le glacier qui le couvre. Dès-lors toute la partie inférieure du glacier se trouve comme suspendue et sans appui, et elle doit céder à la pression des masses supérieures. Il s'opère donc alors un mouvement continu sur le plan incliné recouvert par les vastes amas dont nous venons

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de parler, et ce mouvement ne cesse que lorsque quelque obstacle local arrête la marche des glaciers; ou lorsque, parvenus à un niveau très-bas, ils fondent à une température qui généralement est au-dessus de zéro.

Un phénomène très -remarquable que nous avons observé au glacier de l'drtler, dans la vallée de Drofuy, c'est qu'au pied de la masse qui depuis dix-huit mois s'ëtoit avancée progressivement dans cette vallée, le gazon étoit roulé en dedans comme un vaste tapis, et cela dans toute la largeur de la coulée , de sorte que ce gazon faisoit plusieurs circonvolutions sur lui-même. La couche, qui avoit obéi à une impulsion dont on ne pouvoit pas, dans le moment où nous étions sur les lieux, déterminer la cause; cette couche, dis -je , pouvoit avoir de trois à quatre pouces d'épaisseur.

Il est probable qu'un courant d'air très-violent s'cchappoit à de certaines époques , et notamment la nuit, de dessous le glacier; et, repliant ainsi sur elle-même toute la couche végétale, d'ailleurs peu épaisse, qui recouvroit le rocher, sembloit nettoyer la place qu'un terrible conquérant alloit bientôt occuper 45 .

Le puissant intérêt du grand spectacle que nous contemplions nous avoit fait oublier que l'heure s'avançoit : nous prîmes à la hâte quelques rafraîchissements dans une des meilleures cabanes du lieu; mais, quand il fut question de recommencer la longue et pénible route que nous avions faite, le courage manqua un moment à ma compagne, et elle craignit de succomber à la fatigue. Pour éviter le danger auquel une descente rapide auroit pu nous exposer si nous avions été à cheval, nous résolûmes d'aller à pied aussi loin que nous le pourrions.

La descente favorisoit notre marche, et elle fut si prompte qu'il ne nous fallut pas plus de deux heures et demie pour franchir tout ce difficile et dangereux espace où nous avions dépensé plus de cinq heures dans la matinée. Une fois au pied de la grande montagne et aux limites de la vallée de l'Adige, nous reprîmes courage; nous montâmes à cheval, et arrivâmes à l'entrée de la nuit à Eyrs où nous avions laissé notre voiture.

Nous nous séparâmes avec regret de nos excellents guides : on s'attache à ceux qui ont partagé nos dangers et nos peines ; la confraternité des souffrances lie bien plus que la communauté des plaisirs.

Peu après neuf heures du soir, nous fûmes de retour dans notre excellente auberge de Schlanders. Nos jolies chambres, notre aimable hôtesse; le sentiment du repos, du bienêtre, de la sécurité; un grand appétit satisfait avec délices: voilà de ces jouissances réservées aux amis de la simple nature !

Le lendemain de grand matin nous retournâmes à Méran où nous fîmes halte pour dîner et pour laisser reposer nos chevaux ; et le soir nous fûmes rendus à Botzen , toujours favorisés par le beau temps, et dans un véritable enchantement de tout ce que nous venions de voir et de la manière dont nous l'avions vu.

Nous pensions avec un véritable chagrin au moment du départ. C'étoit la sixième fois que je parcourois le Tyrol, et à chaque fois cette belle contrée m'étoit devenue plus chère. Semblables à des amants qui cherchent et trouvent mille prétextes pour différer un adieu qu'ils redoutent , il nous sembloit que nous n'avions pas encore assez bien vu tous les sites qui environnent Botzen. Le lendemain nous fîmes encore de délicieuses promenades dans la vallée ; et ayant gravi un petit tertre revêtu du plus frais gazon et ombragé de chênes superbes , nous nous assîmes sur ce trône de verdure qui dominoit sur le plus charmant paysage. Là nous laissâmes écouler quelques heures fortunées dans le plus doux abandon. Nous goûtions le bonheur de vivre, de respirer cet air si moelleux et

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si pur, qui, mollement agité par le zéphyr, nous apportoit le champêtre encens que Flore laisse échapper de sa corbeille; nous écoutions le tintement de la cloche voisine, le chant du pâtre,

Et tous ces bruits lointains, concert de la nature !

( Delille. )

Nous dîmes enfin adieu à ces contrées chéries et nous portâmes sur les lieux que nous avions parcourus, ce regard triste d'un ami qui s'éloigne peut-être pour toujours 4G !

Mais Munich et la Bavière nous attendoient, et la même nous devions retrouver des amis chéris, une nation brave, loyale et fidèle, et surtout des souverains qu'il est impossible devoir sans enthousiasme et de quitter sans attendrissement. Avec une telle perspective, non seulement on regrette moins d'abandonner tout le reste , mais on désire de tout quitter pour elle. Hoc erat in colis !

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