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L'accord fait avec Collins pour le travail de ce monument , étoit de a4o florins. La statue en bronze a coûte 45o couronnes. Ce monument occupe le milieu de la nef; et ce qui ajoute surtout à l'effet qu'il produit sur le spectateur, c'est qu'entre les colonnes, des deux côtés de la nef, et vers l'entrée du chœur , on a rangé vingt-huit statues colossales de bronze , représentant plusieurs personnages illustres; tels que Théodoric, Godefroy de Bouillon, Charlemagne, et des princes et princesses de la maison d'Autriche.
Les statues 4, 1 1 , et 1-2 en partant de l'autel de Notre-Dame, et que les Cicérone vous disent représenter : Marguerite, dite Maultasche; le duc Charles de Calabre, et Léopold le Glorieux, margrave d'Autriche, sont celles d'Éléonore, épouse de l'empereur Frédéric III, de Rodolphe d'Habsbourg, et de Léopold, margrave dWutriche. On y voit aussi Jeanne la Folle , mère de Charles V. Toutes ces statues sont 32 dans un costume analogue au temps, et curieux à étudier. Celui des femmes est, chez quelques-unes, d'une grande beauté , et travaillé avec un grand soin. En général le style de ces monumens , qui remontent au seizième siècle, est assez beau, et plusieurs de ces statues ont un bel aplomb, et je ne sais quoi d'imposant dans l'ensemble, qui attache surtout parla vérité de l'expression. On est réellement transporté trois siècles en arrière ; on voit ces anciens souverains avec leurs armures , leur attitude fière quoiqu'un peu lourde ; la parure des princesses est relevée par des broderies et des ornemens d'un très bon genre.
Devant le château sont des promenades qui se prolongent le long de l'Inn , et une statue équestre mais mauvaise, de l'archiduc Léopold d'Autriche. Cette statue est de bronze. La vallée qui est assez large, est en cet endroit ornée de beaucoup de jardins, et présente un tableau riant et animé. Le jour où j'arrivai à Inspruck, il y avoit un grand mouvement dans la ville. L'archiduc Jean y étoit arrivé , il y avoit eu un tirage , et de loin j'avois entendu le bruit des pétards et des fusils.
Le Tyrolien est grand tireur, et pour lui il n'y a point de bonnes fêtes sans un tirage au blanc. Cet usage est presque généralement répandu dans l'Allemagne méridionale. Il y a des tireurs qui se font un revenu par leur adresse dans cet exercice , et qui , en accumulant les prix qui se distribuent , se forment une rente assez considérable. Les rues etoient pleines de paysans des environs, accourus pour voir le prince. Je m'occupai a observer leur costume, leurs habitudes. Le luxe de leur habillement consiste surtout en un chapeau orné de rubans et de bouquets. Les garçons portent leurs chapeaux recouverts d'une belle étoffe de soie verte; les hommes mariés en portent de noirs. Les bretelles sont aussi une partie élégante du costume tyrolien; elles sont en soie verte et fort larges. L'habit est ou vert ou violet, les culottes de peau noire, des bas de coton blanc ou de soie verte, et des souliers avec de très-grandes boucles. Les femmes sont généralement peu élégamment habillées; un grand nombre portent des bas plissés transversalement 33 , un large jupon très-court, et la poitrine très -couverte. Sur la tête, quand elles sortent, elles portent uu énorme bonnet de coton peluché, et formant un pain de sucre, sous le volume duquel on croiroit qu'elles doivent étouffer : ces bonnets sont blancs ou bleus. Dans la maison elles ont la tête découverte, et leurs cheveux, fixés par derrière par une grande aiguille ne sont point arrangés sans élégance. Cette coiffure se rapproche beaucoup de celle de la plupart de nos dames à la mode.
L'expression de physionomie des Tyroliens a quelque chose de gai et d'ouvert- ils ont les traits forts plutôt que prononcés, et les jeunes gens ont généralement de la fraîcheur; mais en avançant en âge cette fraîcheur se perd , et leur teint devient jaune et basané. La fatigue et l'action du soleil sur leurs immenses montagnes ont bientôt altéré cette fleur
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de jeunesse. L'habitude de gravir des rocs escarpés ou de descendre des sentiers rapides, donne à leurs genoux une inflexion sensible en avant, et à leur démarche quelque chose de cadencé, et un certain balancement qui est nécessaire pour maintenir l'équilibre. La gaîté du Tyrolien est bruyante ; il chante avec plaisir certains airs nationaux , dont quelques-uns ont fait fortune , et sont très-connus au dehors et dans toute l'Europe. Leur chant a quelque chose de tout- à-fait particulier ; il passe fréquemment de la voix naturelle et grave au fausset le plus élevé, et il a quelque rappot't avec les sons de la cornemuse des bergers montagnards.
On reconnoit à l'expression de ce chant qu'il appartient à des hommes errant souvent dans de vastes solitudes, et dont les accens, traversant de profondes vallées, vont provoquer sur la côte opposée la voix des pâtres qui l'habitent.
Le soir il y eut illumination ; la foule étoit extrême dans les quartiers de la ville les plus fréquentés; et, au milieu de ce murmure sourd que produit la multitude, s'élevoient tout-à-coup et par intervalles quelques-uns de ces chants montagnards, qui rappeloient, au milieu de la capitale, les plaisirs et les habitudes des montagnes, et imprimoient en quelque sorte à cette fête le cachet du pays.
Inspruck est le siège de l'administration de la province; il y a quelque noblesse, mais peu de gens riches : la noblesse du Tyrol est en général pauvre ou fort endettée. La nature du pays exclut en quelque sorte les grandes possessions : ce que j'ai dit plus haut suffit pour démontrer cette assertion.
La ville est dominée de tous côtés par d'immenses montagnes, qui s'élèvent comme d'énormes murailles dont le sommet inégal offre des dentelures très -pittoresques.
Leurs flancs grisâtres sont veinés par de longues et étroites traînées d'une neige éclatante. Souvent des nuages sombres les couvrent presqu'en entier; plus souvent encore, de vastes amas de vapeurs se roulent et se promènent sur les flancs de ces colosses imposans , s'élèvent, s'abaissent ou disparoissent ; et, successivement cachant ou découvrant ces masses gigantesques, tantôt ne laissent apercevoir que quelques-unes de leurs parties, et tantôt les montrent dans toute leur étendue.
Les auberges d'Inspruck sont passables, et la manière accueillante des hôtes fait ordinairement plaisir au voyageur. 11 n'en est aucun qui n'ait fait attention, dans la manière d'accueillir les étrangers, à ces nuances qui se remarquent plus ou moins dans divers pays. En Allemagne en général, rarement vous voyez le chef d'une auberge un peu considérable, à moins que vous ne veniez avec grand train et grand fracas. Souvent on a l'air de gêner et de déranger ceux chez qui on vient descendre. Peu d'empressement, nulle prévenanceil faut le plus souvent demander à diverses reprises chaque chose, et insister sur chaque article.
En Angleterre, vous êtes reçu avec une politesse froide; mais servi promptement, lestement , ponctuellement, sans perte de temps ni de paroles. En France, on est généralement plus démonstratif : quelques aubergistes affectent un maintien digne, et ont, surtout depuis la révolution, l'air de prétendre à la réciprocité des politesses qu'ils vous font; du reste prévenances, soins et manières agréables, vous avez de tout cela en proportion de l'argent qu'on suppose pouvoir vous faire payer.
En Italie , grand mouvement quand vous arrivez : toute la maison est là pour vous recevoir; les gens vont, viennent; chacun veut avoir l'air de se rendre utile pour se donner quelque titre à vos libéralités.
En Tyrol, où d'ailleurs les hôtelleries ( sauf dans deux ou trois villes principales) , sont
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sur un plus petit pied , vous trouvez de la bonhomie et un service prompt et agréable. Le Tyrol est une province allemande ; mais elle a un caractère et des mœurs essentiellement distincts , et en général , excepté sur quelques points principaux , les habitans de divers pays d'Allemagne diffèrent sensiblement entre eux. La multiplicité des souverains, la différence des gouvernemens et des cultes, les nuances du sol et du climat, impriment à chaque grande division de l'Allemagne un sceau particulier , très- aisé à remarquer ; et le défaut d'un centre commun où tous les sentimens et toutes les habitudes viennent se confondre dans un intérêt vraiment national, est une des causes les plus réelles de ce manque d'esprit public, et réellement germanique, qui s'est remarqué souvent en Allemagne.
Il est constant que l'esprit public qui anime le peuple autrichien est très -différent de celui qui anime le prussien , le bavarois , le hanovrien , ou le saxon : chacun , très - estimable en soi, a sa tendance particulière qui nuit à l'effet de l'ensemble, et affoiblit une direction qui eût été extrêmement redoutable , si elle eût été toujours une , relativement à son but et à ses moyens.
Il ne faut point quitter Inspruck sans aller visiter un cabinet d'anciennes armures que l'on montre au château d' Ambras 34 . Ce château, très -agréablement situé sur une élévation à peu de distance de la ville, étoit la maison de plaisance des archiducs. Depuis quelque temps, il a été très- négligé, et pendant la guerre de 180 5, les Autrichiens ont enlevé et mis en sûreté les articles les plus intéressans de la collection qu'il renfermoit. Plus tard, les François y ont établi un hôpital , et le château d'Ambras n'offre plus aujourd'hui que le spectacle d'un horrible délabrement. Cependant, comme le chemin qui y conduit est court, commode et agréable , aucun voyageur ne se repentira d'y avoir été. La vue en est délicieuse ; il y a de beaux bois , de belles eaux , et on peut voir encore quelques restes intéressans de l'ancienne collection qui y a existé. L'imagination y sera surtout frappée de cet air d'antiquité chevaleresque , de ces signes , de ces monumens d'une autorité qui n'est plus On se sent tristement intéressé par la contemplation de ces vestiges, qui contiennent les témoignages de l'histoire , et sont plus éloqnens qu'elle.
Je quittai Inspruck, le 18 juillet au matin , par une chaleur très-vive. On traverse, en se dirigeant vers la route d'Italie, la plus belle rue de la ville , et un faubourg très-agréable, qui est terminé par une belle abbaye de Bénédictins. Cette partie de la vallée étant plus élevée, fournit de très-beaux grains, et est très-riante et très -productive. Bientôt vous commencez à vous élever sur les coteaux qui dominent le cours d'un beau torrent appelé Siler , qui roule avec bruit ses eaux dans un lit resserré, et dont les rives sinueuses sont bordées de belles prairies , de champs , de jardins , de maisons tantôt éparses , tantôt réunies, qui font de cette étroite vallée une des parties les plus riantes du Tyrol. Schonberg n'est qu'une simple maison de poste ; à peu de distance il y a quelques habitations éparses. Ces habitations sont généralement assez spacieuses et bien construites ; elles indiquent de l'aisance et de la propreté. En jetant les yeux sur une carte du Tyrol , et en voyant la multiplicité des endroits qui y sont nommés , on seroit tenté de croire cette province trois fois plus peuplée qu'elle ne l'est. Mais le plus souvent les endroits marqués ne sont qu'un hameau composé de deux ou trois maisons. Dans des paroisses considérables par le nombre de leurs habitans , il arrive quelquefois que vous ne voyez pas dix maisons réunies ; elles sont dispersées sur toute l'étendue du territoire de la commune ; chaque propriétaire est au centre de son domaine. Cet usage est très- salutaire sous beaucoup de rapports, et donne au pays un air vivant et habité , que n'ont pas ceux où les habitations , ramassées en bourgades considérables , laissent la campagne morte et déserte.
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Jusqu'au Brenner, la îxrate est toujours variée, pittoresque et agréable; à une lieue de l'endroit appelé' Brenner , où se trouve la maison de poste , les aspects deviennent plus sévères , et même sauvages.
Le mont Brenner est une des masses les plus élevées du Tyrol. On est obligé de le franchir jusqu'à peu de distance de son sommet pour se rendre en Italie.
A trois lieues environ du Brenner , la route monte constamment et souvent très-rapidement jusqu'à l'endroit où est la poste. Là il y a une espèce de plateau qui domine en quelque sorte sur les deux mers 35 . En effet à peu de distance de la poste, vous voyez deux petits courans d'eau. L'un se dirige vers le nord, et c'est le Siler ou Sill qui se jette auprès d'Inspruck dans l'Inn, et s'associant à la fortune de cette rivière et du Danube où l'Innva se jeter, se perd enfin dans la mer Noire. L'autre se dirige vers le sud , et c'est l'Eysack qui va se réunir à l'Adige, et traversant les belles contrées du Véronois, court enrichir du tribut de ses eaux la mer Adriatique.
Là, dès son origine , l'Eysack a une turbulence et une agitation qui dénotent le caractère que ce torrent conserve dans tout son cours. Bientôt son onde s'accroît de celle d'une foule de petits ruisseaux qui tombent et se précipitent du haut des monts , dans l'étroite vallée qu'il parcourt. Mais c'est à Brixen, après s'être réuni au Mùlbach, qu'il devient vraiment redoutable 36 . Tout son cours n'est presque qu'une cascade perpétuelle ; il pousse avec fracas ses eaux furieuses contre les rochers et les monts qui semblent s'avancer pour lui fermer le passage; toujours prêt à se déborder au moindre orage, et couvrant alors la route et le peu de prairies qui le bordent, de ses vagues limoneuses, il vient enfin se perdre à peu de distance de Botzen dans l'Adige.
Le Brenner est un point très - important et très-digne d'observation pour le naturaliste. Du hameau qui porte ce nom , au sommet de la plus haute montagne voisine , il n'y a guère plus de six heures de marche. De là vous dominez sur le nord et sur le midi de l'Europe. En vous dirigeant vers l'Italie, vous descendez continuellement, et par une pente très-rapide, jusqu'à Botzen et de là jusqu'à la mer.
La différence en hauteur du hameau du Brenner à Botzen , est d'environ trois mille huit cents pieds; et cela dans un espace de vingt- cinq lieues environ, ce qui fait plus de cent cinquante pieds de pente par lieue ; et c'est cette pente que l'Eysack parcourt.
La maîtresse de poste du Brenner a su tirer un parti assez ingénieux du point d'élévation où le sort l'a placée. La première chose qu'elle fait quand vous arrivez, c'est de vous prier d'attendre ; elle vous en dédommage par d'excellentes truites provenant d'un petit lac voisin, qui sont apprêtées dans un instant, et beaucoup plus vite étalées dans le plat, que les chevaux ne sont attelés à la voiture. Ce mets savoureux vous inspire une sorte d'indulgence pour l'hôtesse qui vous le procure ; mais à mesure que cette agréable sensation s'efface, le désir de partir revient. Un botaniste seul a dans ses goûts assez de ressources pour ne jamais s'ennuyer d'attendre. Aussi me mis-je à parcourir les hauteurs voisines, dont les flancs rapides , mais couverts d'une belle verdure , nourrissent une quantité de végétaux curieux.
Ayant gravi avec peine une de ces hauteurs , je recueillis la Centaurea pannonica et la Pimpinella magna, flore rubro. Mon compagnon de voyage m'avoit suivi; pendant que je regardois attentivement les plantes qui s'offroient à mes yeux , j'entends des cris perçans; je me retourne, et je vois mon infortuné camarade glissant sur le ventre sans pouvoir s'arrêter, criant et riant à la fois , trempé par l'eau dont l'herbe étoit couverte , et se laissant enfin aller sur ce plan incliné qu'il ne regardoit pas dans ce moment , comme
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une des belles inventions de la mécanique. Cependant je me hâte de lui porter secours, mais mon zèle trahit ma prudence, le pied me glisse , et nous voilà l'un et l'autre roulant à qui mieux mieux jusqu'au bas de la colline, trempés d'eau et de sueur, et étouffant de rire du spectacle réciproque de notre infortune. Enfin nous sommes au bas de la montagne. Nous nous précipitons vers notre voiture, pour quitter au plus vite un lieu si funeste aux naturalistes ; mais un profond repos régnoit autour de nous. Point de chevaux, point de postillon, et la maltresse de poste nous demandant si nous voulions d'autres truites. Ce ne sont point des poissons, lui dis- je, ce sont des chevaux que nous voulons; au nom du ciel! hâtez-vous. — Se fâcher eût été inutile, les caresses nous réussirent mieux : plus fait douceur que violence. Enfin notre hôtesse nous dit qu'elle n'avoit que deux chevaux, mais qu'ils suffiraient parfaitement pour nous conduire à Stoerzing. Tant mieux, lui dis -je, c'est autant d'épargné. Je voudrais que dans toute la route nous trouvassions les maîtres de poste aussi raisonnables; ainsi donc voilà l'argent pour deux chevaux. Oh! mais cela n'est pas mon compte, reprit notre hôtesse, deux chevaux vous suffisent, mais il faut m'en payer trois, ou attendre le troisième. — Et le troisième, quand viendra-t-il? — Ah! pas de sitôt, croyez-moi, partez avec deux, et payez-en trois.— Allons donc, nous payons , et nous voilà partis. De Brenner à Stoerzing c'est une descente continuelle et rapide; il en est de même vers Inspruck. De cette manière cette ingénieuse hôtesse, au moyen d'un raisonnement un peu sophistique, et du poste élevé où elle se trouve, prélève sur les voyageurs un tiers ou moitié en sus de ce qu'ils donnent ailleurs.
En une heure et demie nous fûmes à Stoerzing. C'est entre le Brenner et Stoerzing que sont plusieurs des beaux glaciers du Tyrol; en montant dans le cimetière d'une église à peu de distance du Brenner, vous découvrez à trois cents pas de vous le pied des glaciers. Ces glaciers, appelés dans le pays Ferncr , sont dignes de toute l'attention du voyageur.
Mais si l'on n'a pas été prévenu d'avance par des gens instruits, ou si l'on ne s'est pas muni d'un bon itinéraire, on passe tout près de ces glaciers sans les voir, et il ne vient jamais dans la tête aux gens du pays de vous indiquer une seule des merveilles qu'il renferme par centaines. L'œil se promène avec étonnement et effroi sur ces masses brillantes et stériles , qui reposent là comme dans le sein des siècles , autour desquelles règne un vaste silence, et d'où s'échappent, d'abord sans bruit, des ruisseaux blancs comme de l'argent , et qui glissent avec la rapidité d'une flèche , sur les flancs glacés qui leur donnent naissance.
Stoerzing est une petite ville assez triste. La vallée s'élargit considérablement dans ses environs, mais elle est peu agréable et peu fertile, le sol en est marécageux et peu cultivé. Peu après , le vallon se resserre et le pays devient plus pittoresque , mais il garde toujours un aspect sauvage et stérile. Ce n'est qu'à peu de distance de Brixen que la nature s'égaye, que la végétation s'anime et se diversifie. Enfin dans les environs de Brixen , vous découvrez les vignes pour la première fois. Elles couvrent et décorent les coteaux, qui viennent dans une pente plus douce et dans des formes plus élégantes et plus gracieuses, border la vallée et en embellir les aspects.
La vue des environs de Brixen est riante et agréable ; l'œil n'est pas saisi par ces escarpemens subits et prodigieux qui ne lui laissent aucun repos , et qui le transportent sans intermédiaire du lit d'un torrent furieux jusqu'au sommet de monts inaccessibles. Ici au moins , la vue fait des pauses, et se promène par degrés , des bords de FEysack et du Mûlbach, de hauteurs en hauteurs, jusqu'à la cime des montagnes environnantes. Presque de tous côtés vous découvrez ou des châteaux, ou des maisons, ou une église, ou quelque
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chapelle solitaire, dont le clocher s'élève comme une pyramide sur le dos d'un rocher couvert de verdure.
Brixen est une ville ancienne et assez considérable pour un pays de montagnes, où les espaces sont le plus souvent étroits et resserrés, et n'admettent guère de très -Nombreuses populations.
Il faut voir la cathédrale , où il y a un très-beau Christ de Schoeff, peintre tyrolien, et le palais des anciens évêques; mais ce qu'il faut surtout parcourir, ce sont les environs, qui offrent des sites charmans. Mon projet étoit de ne m'arréter à Brixen qu'à mon retour' mais pendant qu'on dételoit les chevaux, étant entré dans l'auberge, je vis une voiture avec des caisses, un baromètre suspendu aux côtés, et tout l'attirail d'un observateur. Soudain le cœur me dit que c'étoit mon excellent ami le comte de Sternberg, au-devant duquel j'allois, et que je ne comptois retrouver que dans les vallées de Mon de Non, ou même sur les rives parfumées du lac de Garda.
Le bruit de notre voiture avoit , de son côté, attiré le comte ; monter, me précipiter dans ses bras , ce fut l'affaire d'un instant. Quelle jouissance de se retrouver avec un ami qui partage nos sentimens et nos goûts ! quel plaisir de l'entendre nous raconter ce qu'il a trouvé, ce qu'il a découvert ! de suivre sa marche , de partager ses fatigues et ses travaux , et de s'enrichir du fruit de ses études ! Quoique le comte de Sternberg fût déjà sur son retour vers la Bavière, il fut résolu que nous ferions halte à Brixen, et que nous entreprendrions ensemble une excursion sur la plus haute des Alpes voisines; le reste du jour fut consacré aux entretiens de l'amitié, au récit des courses laborieuses du comte. Ce savant distingué venoit de parcourir une partie des Etats ci-devant vénitiens, et tout le midi du Tyrol; il avoit visité le mont Baldo, les rives du lac de Garda, les Giudicaries, les vallées de Sol et de Non, et revenoit, chargé d'un immense butin en plantes et en minéraux, reprendre à Ratisbonne des travaux d'un genre bien différent, mais dans lesquels il porte' pour le bonheur de ceux qui sont soumis à son administration, cet esprit droit et éclairé^ et ces lumières saines et bienfaisantes qui caractérisent l'homme de mérite et l'honnête homme 3y .
Comme le comte doit lui-même publier son intéressant voyage 3â , je n'entrerai point dans les détails dont il me fit part; je me bornerai au récit de notre course commune. Le soir nous partîmes vers les six heures pour aller passer la nuit dans un bain situé à une très-grande hauteur qui domine Brixen. Nous y arrivâmes par un chemin assez pénible , et qu'on ne peut gravir qu'à pied , ce qui suppose dans les malades qui vont chercher à se guérir dans ce bain de Saint -Léonard, un très -bon fonds de santé. Là nous trouvâmes un gîte excellent, et d'abondantes provisions; et ayant interrogé l'hôtesse sur les parties constitutives des eaux de son bain, et sur les différentes substances que je supposois y être mêlées : Dieu garde! me dit-elle avec de grandes protestations, mes bains sont de belle et bonne eau bien pure, bien claire, et bien fraîche, et sans aucun mélange de toutes ces drogues minérales dont on parle en d'autres endroits! Enfin ces bains nichés si haut, étoient tout bonnement d'eau toute pure et toute ordinaire , qui n'avoit d'autre mérite que d'avoir été cherchée à deux ou trois mille pieds de hauteur.
Après avoir passé une fort bonne nuit dans ces thermes de nature si innocente, nous nous mîmes en marche le lendemain de grand matin, pour gagner le sommet de l'Ackerboden. Nous avions avec nous deux guides et quelques provisions.
Malheureusement le temps, qui avoit été menaçant la veille, ne parut pas devoir nous être favorable; les flancs de la montagne et le fond à^U' ^âjjée étoient couverts de vapeurs
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qui se rouloient et se pressoient dans toutes sortes de directions. Enfin la pluie survint; mais, armés de patience et de parapluies, nous poursuivîmes notre route, et fûmes récompensés de notre persévérance par quelques intervalles de beau temps.
Après trois heures de marche, nous eûmes dépassé la région des mélèzes. Ces arbres s'élèvent à une très -grande hauteur, et forment des forêts immenses dans ces contrées. Les pâtres des environs y mettent quelquefois le feu , pour accroître le domaine de leurs pâturages ; alors ces forêts offrent un spectacle affreux de mort et de dévastation. Le sol de l'Ackerboden est une décomposition de schiste argileux assez peu favorable à la végétation. Après les forêts de mélèzes, vinrent celles du Pinus Cembra; enfin la région des arbres disparoît, et vous ne trouvez plus que des pelouses plus ou moins riches en plantes, ou des rochers arides, tantôt en masses solides, et tantôt brisés par la faux du temps et le travail successif des vents, des saisons, et des nuages.
Quoique l'Ackerboden ne répondît point à notre attente, cependant nous fîmes une récolte précieuse en plantes; j'en joins le catalogue en note 3 9 : mais déjà le jour s'avançoit, il fallut songer à regagner notre bain. A notre retour surtout, nous eûmes occasion d'admirer les superbes points de vue que les nuages nous ménageoient quelquefois. Quelles délices offre une pareille excursion! Il est impossible de rendre les sensations qu'on éprouve à de grandes hauteurs. Le calme imposant qui vous environne, le tableau des villes et des habitations humaines qui gisent humblement à vos pieds, ces palais, ces basiliques superbes que l'œil distingue à peine, ces effets variés d'ombre et de lumière , l'isolement absolu dans lequel vous êtes , et je ne sais quel retour sur vous-même, et quel élancement vers le ciel et cette autre vie qui nous y attend; tout cela émeut, occupe, absorbe; et, quand vous échappez à ces grandes pensées , et que vos yeux se portent sur ce qui vous environne, alors vous découvrez, ou une nature absolument morte et muette, ou des productions toutes nouvelles, et qui, dans les plaines et les vallées, séjour ordinaire de l'homme, ne viennent jamais se présenter aux regards de l'observateur.
A ces hauteurs aussi, vous distinguez les champs cultivés par les hommes. Vous reconnoissez leurs travaux, leurs demeures, les effets de leur industrie; mais l'homme lui-même échappe à vos yeux. Vous ne le voyez plus aller, venir , s'agiter; vous n'entendez, m ses chants de joie, ni ses cris de douleur. Cet être si puissant, cet agent de tant d'œuvres diverses et de si grands résultats , échappe à tous vos sens : votre raison seule vous rappelle vers lui, comme cause des travaux que vous admirez; image frappante, et digne des plus sérieuses méditations, de cet être infini, tout -puissant, de cette cause première de tant de merveilles qui seules frappent nos sens, tandis que le principe même échappe à notre perception.
Après avoir pris au bain un repas que nous trouvâmes excellent, nous poursuivîmes notre route vers Brixen, où nous arrivâmes fort tard, très-fatigués, et à travers des torrens de pluie. Heureusement nous étions munis de redingotes de taffetas ciré, et de bâtons et de souliers ferrés. Cet attirail est nécessaire, si l'on veut éviter d'être trempé par les ondées fréquentes qui vous inondent subitement dans les grandes montagnes, et si l'on veut prévenir des chutes sans cela inévitables, et quelquefois très - douloureuses. Le soir fut employé à vérifier, étudier et arranger nos trésors.
Le lendemain, il fallut nous séparer. Je vis s'éloigner à regret ce digne comte de Sternberg, avec lequel j'avois espéré de parcourir les montagnes qui dominent le lac de Garda, et séparent le Tyrol de l'Italie.
Heureux ceux qui sentent tout le charme des liaisons fondées sur des goûts aussi purs
et aussi intéressans ! L'ami que le sort vous fait rencontrer dans une carrière, où la rivalité n'est qu'une noble émulation, où tous profitent du zèle et des découvertes d'un seul, sans que jamais la sombre envie vienne empoisonner de si nobles jouissances ; un tel ami est sans doute le plus cher, une telle carrière est la plus douce que l'on puisse jamais parcourir! Celle des lettres est sujette à mille orages , à mille rivalités haineuses ; les créations de l'imagination portent toujours avec elles une certaine empreinte de frivolité : elles ont quelque chose d'arbitraire, qui semble diminuer de l'estime qu'on porte à ceux a qui on les doit, à moins qu'un génie distingué ne les place aux premiers rangs. L'homme qui ne fait que nous amuser ne jouit pour ainsi dire jamais auprès des personnes sensées, auprès de la partie pensante du public, des privilèges de l'intimité, et ses succès ne sont jamais que des succès de société. Celui qui au contraire étudie la nature dans ses détails les plus curieux ; celui qui, en nous la faisant mieux connoître, nous la fait aimer davantage ; celui-là trouvera partout confiance et intérêt. Chaque lecteur de ses ouvrages le suivra dans ses courses, s'associera à ses travaux, et deviendra son compagnon et presque son ami. Eh! quelles pensées haineuses et pénibles pourraient se glisser dans le cœur de deux hommes que des goûts si innocens rassemblent, que des occupations si variées, si continuelles, distraient de toutes les petites passions qui font le tourment de la vie ! Traversant dans les plus beaux jours de l'année des contrées riantes et fleuries , ou partageant dans d'âpres climats et sur des plages désertes et périlleuses les fatigues et les dangers de voyages entrepris pour l'agrandissement des connoissances les plus utiles, ou pour satisfaire au moins un noble penchant pour l'étude; comment ne seroient-ils pas rapprochés par l'identité de leurs jouissances, par le sentiment de l'appui réciproque et nécessaire qu'ils se sont prêté ! Quelles sources de souvenirs pour eux ! Quel ensemble d'impressions touchantes ou terribles, toutes propres à émouvoir, à attendrir, a attacher; et dont le mérite suprême est de ne jamais être altéré par la moindre amertume! Comment des hommes tels que Humbold et Bonpland, Banks et Solander, Spix et Martius, et tant d'autres, cesseroient-ils d'être amis?
Les compagnons de l'infortuné Cook ; ceux de l'intrépide capitaine Parry; les sa vans qui, dans l'expédition a jamais mémorable d'Egypte, ont par leurs utiles travaux compense les scènes de meurtre et de destruction, inséparables des entreprises militaires; tous ces hommes sont autant de juges, autant de témoins des jouissances infinies que procure, à travers les circonstances les plus accablantes , l'étude des merveilles de la nature, des monumens des arts, ou du caractère des nations.
Au milieu de ces douces réflexions, la marche rapide des chevaux nous éloignoit, mon ami M. de PfefTel 4o et moi, de notre intéressant compagnon de la veille. De Brixen à Botzen vous suivez sans jamais vous en écarter les bords de l'Eysack. On passe par Klausen qui, autrefois, étoit une forteresse appartenant aux évêques de Brixen. Son aspect est trèspittoresque. H n'y a que trois postes et demie ou quatorze lieues de Brixen à Botzen; la route est fort bonne et on est mené très-rapidement, trop rapidement surtout pour des naturalistes. Les pluies qui étoient tombées en abondance les jours précédens, avoient grossi d'une manière effroyable le volume des eaux de l'Eysack , qui en divers endroits débordoit jusque sur le chemin. A tout moment des torrens plus ou moins furieux, se précipitant du haut des montagnes qui s'élèvent comme deux murailles au-dessus de cette gorge étroite rouloient sur la chaussée leurs ondes bouillonnantes. Les dégâts qu'ils font à la route sont considérables ; lorsque ces torrens sont très-forts , comme il n'y a pas moyen de faire des ponts que leur turbulence auroit bientôt renversés, et que l'on se borne à élever quelques
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digues, pour les empêcher de s'étendre dans les champs, on est obligé de les traverser quelquefois au danger de voir briser sa voilure , ou estropier les chevaux par les énormes quartiers de roc que les eaux précipitent avec elles. Il est surtout très - dangereux de faire dans la mauvaise saison cette route la nuit, et même les postillons ne se hasardent point à vous y conduire. Un autre danger qui menace les voyageurs dans les temps de pluie, c'est la chute des pierres, des pans de rochers, des arbres, qui tout-à-coup se détachent des montagnes qui vous dominent presqu'à pic. Le moment du dégel est surtout très-dangereux. Alors l'ébranlement causé par le roulement de la voiture peut occasioner des éboulemens sous lesquels vous risquez d'être écrasé. Cependant ces accidens sont rares, et ce que j'en rapporte ici ne doit intimider personne.
Pendant quatorze lieues , vous suivez le cours de l'Eysack toujours resserré comme dans une prison. En arrivant vers Botzen le vallon s'élargit un peu, la route s'écarte du torrent dont le mugissement interdisoit à l'oreille la perception de tout autre bruit. En vain dans cette route les rossignols et les fauvettes, les merles ou les loriots prodigueroient leur mélodieux ramage ; l'oreille assourdie par le fracas des eaux de l'Eysach, n'a plus la faculté de goûter aucune jouissance. D'abord ce bruit frappe et étonne , à la longue il fatigue et importune.
Nous descendîmes a Botzen dans une très -vaste et assez bonne auberge qui est sur une petite place à laquelle on parvient par des rues excessivement étroites.
Botzen est une fort vilaine ville , située au pied d'une montagne énorme et qui semble prête à l'écraser ; cette montagne est la pointe d'un promontoire qui divise les vallons de l'Eysack et de l'Adige. Ce fleuve reçoit les eaux de l'Eysack à trois quarts de lieue environ de la ville. Le fond du vallon et la pente des montagnes voisines sont couverts de vignes qui ne laissent de libre que les routes et quelques sentiers , et rendent la promenade trèscirconscrite dans ces environs.
Botzen, en italien Bolzano , est d'une médiocre grandeur, et n'est remarquable que par les foires qui s'y tiennent quatre fois par an, mais dont deux surtout sont considérables. Botzen est un des entrepôts du commerce de l'Italie avec l'Allemagne. La commission y est très -considérable, et du port de Livourne et de celui de Venise, du Bergamasque et du Milanais, il vient une grande quantité de denrées coloniales et de soieries. Déjà même à peu de distance de Botzen, dans Val di Non et Val di Sol, et à Roveredo, on cultive les soies, on les y prépare, et même on en fabrique des étoffes.
Les principaux habitans de Botzen prennent le titre de Herren von Botzen (Messieurs de Botzen), et sont généralement connus dans le Tyrol sous cette dénomination; ils constituent une espèce de noblesse subalterne, et font scrupuleusement précéder leurs noms de la préposition von, (de.) Ils attachent une grande importance à cette distinction; et cela ne fait de mal à personne de la leur donner.
Je m'étois muni de lettres pour quelques-uns de ces messieurs. Mais pendant l'été presque tous désertent la ville où le plus habituellement il fait une chaleur étouffante, et ils vont chercher de l'air et de la fraîcheur sur le haut des montagnes environnantes.
Nous fimes porter nos lettres dans les maisons des personnes à qui nous étions recommandés, et comme nous voulions passer quelques jours à Botzen pour en voir les environs, nous résolûmes dès le lendemain de diriger notre course vers le midi , pour voir la vallée de l'Adige , et aller à un bourg fameux dans le pays par ses bons vins , et qui domine un joli lac. Ce bourg s'appelle Kaldern , et le lac qui Tavoisine , Kaldersée. Nous partîmes par le plus beau temps du monde, dans une fort bonne voiture que l'hôte, qui est en
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même temps maître de poste, nous fournit. Nous avions un postillon italien, gai et spirituel et qui nous servit de cicérone. '
Comme Kaldern fait une grande exportation de vins, on a pratiqué une fort bonne route de Botzen jusqu'à cet endroit, et ce qui est mieux, c'est que cette route traverse un pays varié et riant, ouvert et agréable. En sortant de Botzen on passe sur un pont un torrent fort considérable (le Tayfer ) qui vient des gorges des montagnes voisines, et fait d'énormes dégâts dans les environs. La plaine jusqu'à l'Adige n'est pas très -vasteelle est entrecoupée de bois qui font un effet agréable , mais le fond en est humide et presque marécageux. Les fossés et la route étoient bordés de beaux bouquets de Galega oMcinaUs P^uts'e^^
Sempervwum tectorum. C'est sur les rochers, au pied d'un vieux château nommé Sigmunds A orne, que je découvris ces plantes; la base de ce rocher est baignée par les eaux de l'Adige. Je vis, j'observai avec une sorte de jouissance intérieure ce fleuve que les campagnes de la dernière guerre ont rendu si célèbre.
Il semble que l'aspect d'un fleuve, que les fastes de l'histoire et les révolutions des empires ont rendu fameux, déroule, quand il se présente à nos yeux, la série de tous les faits qui l'ont illustré. Le mouvement de ses ondes, l'aspect de ses rives, retracent à votre mémoire ces grands événemens qui s'enfoncent dans la nuit des âges; et, à mesure que vos regards s'arrêtent sur ces ondes mémoratives, les dates, les personnes et les choses se retracent àla pensée, et semblent passer devant vous comme le fleuve qui vous les rappelle Vous vous dites : lorsque tel ou tel grand évéuement a eu lieu sur ces bords, le mouvement de ces eaux étoit le même, le théâtre étoit ce qu'il est sur ces rives aujourd'hui solitaires; je passerai, et d'autres voyageurs viendront rêver à cette même place, et penser comme moi aux vicissitudes des choses humaines, à la rapidité de leur cours.
Je m'arrachai à ces réflexions pour poursuivre notre route, qui traversa constamment un pays bien cultivé et orné de fréquentes habitations. La journée étoit superbe- il nous parut que nous arrivions trop tôt au but de notre course. Le bourg de Kaldern, quoique grand, n'offre point un ensemble de maisons régulier; autour de l'église , il y a un groupe d'habitations, qui ensuite s'écartent toujours davantage les unes des autres, de sorte que Kaldern n est qu'une réunion de jardins qui couvrent une fort grande étendue de terrain Laoberge ou nous descendimes étoit fort spacieuse, et ressemblent plutôt à un vieux château qu a une hôtellerie. On nous donna une chambre fort proprement lambrissée suivant 1 antique usage du pays, usage qui se remarque aussi en Suisse. Dans cette chambre' etoit le portrait d un archiduc d'Autriche , qui, il y avoit plus de cent ans , étoit mort dans cette auberge, où comme nous il s'étoit arrêté en voyageant pour visiter le pays On avoit religieusement conservé son lit et les meubles dont il s'étoit servi.
L'après-midi nous allâmes au lac de Kaldern : c'est sur ses bords que croissent les vins les plus renommés du Tyrol. Ils sont rouges, et ne manquent ni de corps ni de goût • mais ils se conservent peu, et ont peu de bouquet. Le lac lui-même n'est qu'un grand bassin dont la pêche appartient au bailli du lieu; une misérable hutte, construite sur ses bords sert de retraite à deux pêcheurs, qui sont chargés d'exploiter la pêche du lac pour le profit du propriétaire. Le produit de cette pêche est extrêmement modique et ne rend pas lôofr. par an, en en défalquant l'entretien des deux bateliers, qui est calque sur la proportion des revenus du lac. J'insiste sur ces petits détails, parce qu'ils donnent de l'utilité de ces lacs si beaux, si justement vantés par les voyageurs et les écrivains l'idée qu'on en doit avoir en finance.
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La pente qui conduit de Kaldern au lac est assez rapide : le chemin est bordé dans toute sa longueur de vignobles, dont quelques-uns ont de jolies maisons; mais elles sont la plupart toujours désertes, si ce n'est au moment des vendanges. Le sol est un détriment calcaire, et les montagnes voisines sont de cette même nature. Vers l'ouest, ces montagnes sont très-proches et très-élevées ; elles forment comme une muraille immense, dont les sommités inégales présentent des déchirures qui attestent le ravage des élémens.
C'est presqu'en face de Kaldern qu'est un des trois passages qui conduisent dans la belle vallée dite Val di Non ; ce passage s'appelle la Mendola : c'est le plus difficile des trois, et on ne peut guère le faire qu'à pied et avec de grandes fatigues. Après avoir bien parcouru les environs de Kaldern , où le figuier croît de toutes parts en buissons , et où je cueillis la Coronilla fruticosa, nous revînmes par le même chemin à Botzen, extrêmement satisfaits de notre journée.
Le lendemain nous dirigeâmes notre course vers les hauteurs. Un des principaux habitans de l'endroit voulut bien nous accompagner et nous servir de guide; il nous conduisit en remontant la vallée de l'Eisack, mais en nous élevant constamment sur la montagne, par une route étroite, entretenue avec beaucoup de soin, et qui n'est praticable qu'à cheval ou à pied. Au bas de la montagne, on voit dans quelques jardins de superbes cyprès s'élever comme des cônes de verdure ; des grenadiers fPunica granatumj balancent élégamment leurs rameaux flexibles et ornés de fleurs. Le pied de ces montagnes, qui sont d'un porphyre très -friable et décomposé par l'action des temps et des eaux, est couvert de vignes qui s'élèvent de terrasses en terrasses jusqu'à une élévation de plus de deux cents toises au-dessus du niveau de la plaine. Ces vignes sont plantées en espèces d'allées ou de berceaux, trop bas pour qu'on puisse marcher sous la voûte qu'elles forment de sorte que le terrain occupé par les vignes est le plus souvent interdit au promeneur.
A la hauteur de deux cents toises , les vignes ont sensiblement perdu en vigueur et en fertilité, et à peine rendent-elles le prix du travail qu'elles exigent; mais le paysan tyrolien attache une espèce d'amour-propre à posséder des vignobles, quelque'petits qu'ils puissent être.
Là où finissent les vignes commence l'autre culture. Les "\ plateaux qui occupent les sommets de ces montagnes secondaires , sont tous cultivés avec beaucoup de soin ; ce sont là les greniers du Tyrol; c'est là qu'un autre climat fournit d'autres productions. La végétation change avec l'état de l'atmosphère, qui à ces hauteurs est constamment plus fraîche et plus agréable. A la vérité, des orages assez fréquens viennent y effrayer le laboureur, et troubler la tranquillité de ces pastorales retraites; mais cependant les habitans aisés de Botzen les préfèrent infiniment au séjour de leur étouffante vallée.
JNous traversâmes, par des sentiers très-variés, souvent entrecoupés de ravins, croisés par de nombreux torrens, le territoire de plusieurs paroisses. Là, comme dans les environs de Kaldern , les maisons sont éparses ; chacune est bâtie au centre du domaine qui en dépend, ce qui donne un air riant et frais au paysage. Cela est cent fois préférable à la méthode suivie dans une grande partie de l'Allemagne , où les laboureurs se concentrent dans de petites villes dont les rues ne sont que de sales basses- cours : de cette manière la campagne est nue et déserte, et les bourgades sont infectes, hideuses et malsaines.
A la hauteur de cinq cents toises, la végétation est encore extrêmement active et vigoureuse. Là j'ai vu des châtaigniers (Fagus castaneaj d'une grosseur énorme ; les chênes , les bouleaux , les hêtres fFagus sylvatica) composent les bois spontanés. Le cerisier (Prunus cerasusj réussit très-bien à cette élévation, et devient le principal ornement des habitations qu'on y construit.
Nous nous arrêtâmes pour diner à un bourg assez considérable appelé Lermoz ; on y voit de fort belles maisons de plaisance , appartenant à des particuliers de Botzen. La vue superbe dont on jouit sur ce plateau a surtout invité à les y construire, quoique le sol à cette hauteur commence à devenir très- froid, et la végétation bien moins variée. L'ordre teutonique a une commanderie considérable dans cet endroit.
A peu de distance du bourg , on remarque un phénomène singulier : c'est un nombre considérable d'aiguilles ou pyramides argileuses, qui s'élèvent dans une coulée de la montagne ; elles sont connues dans le pays sous le nom de pyramides. Ces pyramides sont l'ouvrage des eaux, qui ont successivement découpé un assez grand plateau d'argile, qui se trouvoit dans cette coulée. Les eaux, s'écoulant de chaque côté dans une ligne oblique absolument égale, ont élevé ces singuliers monumens, dont la régularité étonne, et qui semblent se reproduire d'eux-mêmes : car, à mesure qu'une de ces pyramides s'écroule, quand elle se trouve trop détachée de la masse générale, trop évidée à sa base ou trop amincie à son sommet, d'autres s'élèvent successivement, et remplacent celles qui les avoient précédées.
De Lermoz à Ober- Botzen, où nous nous rendîmes après le dîner, le chemin est long mais se prolonge constamment sur les hauteurs, sans qu'il y ait aucune descente ni montée considérable a franchir.
Ober-Botzen est un beau hameau composé d'une vingtaine de maisons, la plupart de plaisance , appartenant à des négocians de Botzen.
Notre compagnon, qui étoit un de ces messieurs de Botzen, nous conduisit chez lui où sa femme nous avoit préparé une collation , composée de fruits et de laitage , et de rafraîchissemens de très-bonne qualité : c'étoient des cerises, des fraises, des figues, et du vin de Kaldern qui étoit très-agréable.
Ober-Botzen ressemble à un bain : il y a une maison commune, une salle pour la danse, d'autres pour le jeu, un tirage, un grand emplacement de verdure planté en sapins et en cerisiers. Aune heure convenue, la société se réunit; on fait des promenades ensembleles uns jouent, d'autres causent, tranquillement assis sous leurs portiques de verdure. Chaque femme sort, son ouvrage a la main; mais le plaisir par excellence, c'est le tirage au blanc, qui pour le Tyrolien est une espèce de besoin, et pour plusieurs d'entr'eux une ressource, comme je l'ai déjà dit, très -productive.
Nous partîmes pour regagner Botzen, au moment même où toute la société se réunissoit sur la pelouse. Des voyageurs sont des êtres rares dans ces retraites élevées; on se mit en haie pour nous voir passer. Le costume des clames n'avoit rien qui annonçât du <r ùt ou de l'élégance.
Un des particuliers de l'endroit voulut bien nous faire lui-même les honneurs de son jardin : la situation en est admirable; il y a une belle plate-forme bordée de cerisiers; la maison est propre et élégante.
Les fenêtres sont toutes garnies de beaux œillets, qui sont les fleurs favorites du pays. Au bout de la plate -forme est un pavillon d'où l'on plonge presque perpendiculairement sur la ville de Botzen, qui paroît comme au fond d'un abîme immense, et qu'une légère vapeur déroboit en partie à nos yeux; plus loin s'ouvre la plaine de l'Adige, et son beau bassin renfermé par des montagnes qui décroissent à mesure qu'elles s'approchent de l'Italie.
Il s'agissoit cependant de se rendre à Botzen, en descendant presque à pic l'énorme montagne au sommet de laquelle Ober-Botzen est situé.
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Le chemin a été pratiqué non sans des frais considérables, et se replie mille fois sur lui même pour éluder la rapidité de la pente.
Nous fîmes la première partie montés sur nos chevaux dont le pied étoit très -sur. Ce sont de ces petits chevaux de montagne, de fort pauvre apparence à la vérité, mais laborieux, doux et patiens. Bientôt la descente devint si roide que nous courions risque de glisser par dessus la tête de nos montures. Les précipices que nous avions devant nous, n'en paroissoient que plus effrayans. Nous mîmes pied à terre , et descendîmes plus vite que nous ne voulions, cette interminable montagne. La nuit nous surprit en route; et l'obscurité vint ajouter aux difficultés du chemin : j'en ai peu fait dans ma vie d'aussi fatigant et d'aussi fastidieux.
C'étoit un zigzag perpétuel de deux lieues de longueur. Le sol sur lequel nous marchions étoit le plus souvent un amas de cailloux roulés qui s'ébouloient sous nos pieds, et nous faisoient faire de très -rudes glissades.
Enfin nous arrivâmes à Botzen bien fatigués, mais cependant contens de ce que nous avions vu. Peu de jours auparavant, l'archiduc Jean avoit fait la même tournée. On lui a voit préparé un grand dîner à Ober-Botzen , d'où il descendit la montagne sur une petite charrette qui n'avoit que deux roues sur le devant, et dont le train se terminoit en une queue qui glissoit sur les rochers. Ce prince trouva dans le premier moment ce genre de voiture assez plaisant, mais les affreuses secousses qu'il éprouvoit l'en eurent bientôt dégoûté; il préféra avec grande raison de faire la route à pied.
Les incommodités de ce chemin sont cause qu'une fois gîtes dans leurs demeures aériennes , les habitans d'Ober- Botzen évitent de rentrer en ville. Un facteur apporte régulièrement les lettres, moyennant un très-modique salaire , et chacun a soin de s'approvisionner au moyen de messagers qui vont en ville ; car hormis quelques légumes ordinaires de mauvais fruits et un air frais, il n'y a dans ces régions hyperboréennes pas moyen de se procurer la moindre chose. Le lendemain nous nous mîmes en route pour regagner Inspruck par la route que nous avions déjà faite ; et en voyant à revers les mêmes montagnes que nous avions vues en descendant, elles nous parurent absolument nouvelles, tant les aspects varient dans les pays de montagnes, pour peu que vous les observiez d'un point de vue différent. Nous essuyâmes en route un orage très-violent , le bruit des tonnerres se prolongeant dans les profondes vallées de cette contrée montueuse, se fortifioit encore de celui de tous les échos qu'elle recèle ; lçs roulemens imposans et continus de la foudre, ces cimes couvertes de sombres nuages d'où les éclairs sembloient s'élancer pour fondre dans la vallée, rappeloient à l'imagination la scène fameuse du Sinaï, d'où la voix de Dieu se faisoit entendre à travers les éclats de la tempête et remplissoit les âmes d'une religieuse terreur.
Je ne répéterai point ce que j'ai déjà dit des contrées que nous parcourûmes une seconde fois : on peut revoir chaque jour un beau site , un beau lieu , et chaque jour y puiser de nouvelles jouissances ; mais l'esprit se fatigueroit bientôt du récit des mêmes scènes et du détail des mêmes descriptions II y a dans la contemplation matérielle des ouvrages de la nature, quelque chose de physique, et conséquemment de fini, qui fait qu'on désire s'en procurer de nouveau la jouissance. Les souvenirs qui vous en restent appartiennent à l'esprit , mais ils ne vous émeuvent pas comme ce que vos yeux ont contemplé , ou ce que vos oreilles ont entendu. Ce souvenir, au contraire, ou réveille le désir de goûter les mêmes plaisirs , ou excite le regret de ne pouvoir plus les renouveler. Redire à l'esprit ce qu'il a déjà entendu , ne pourrait être pour lui une jouissance vraiment nouvelle, qu'autant
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DANS LE TYBOL.
qu'il auroit oublié ce qui lui auroit déjà été dit : mais plus la mémoire d'un beau lieu, d'une belle figure sera vive, plus vous sentirez le besoin de les revoir, et le désir d'éprouver encore des émotions dont le souvenir ne vous suffit plus.
Avant de quitter pour la seconde fois Inspruck, la reconnoissance me prescrit de consacrer un juste souvenir à M. le marquis de Chasteller, lieutenant- général des armées de S. M. l'empereur d'Autriche et roi d'Hongrie. Nous lui avions été recommandés; et il mit dans l'accueil qu'il nous fit la grâce, l'aménité, l'obligeance qui le caractérisent. A l'époque où j'ai vu le Tyrol, M. de Chasteller n'étoit pas la curiosité la moins intéressante à y visiter, c'étoit sûrement celle dont on s'éloignoit avec le plus de regret.
Arrivés à Mittenwald dans le comté de Verdenfels, nous avions le projet de monter sur la plus haute des Alpes des environs. La pluie qui tomba continuellement pendant toute la journée que nous y passâmes, empêcha l'exécution de ce projet.
Nous prîmes, pour rentrer en Bavière, une autre route, celle de Garmisch et de la vallée de Loisach : de cette manière on traverse le comté de Verdenfels dans toute sa longueur. Je visitai de nouveau Mournau et le Staffelsée que j'avois vu deux ans auparavant.
Nous passâmes trois jours à Garmisch chez le bailli du lieu qui nous reçut avec l'hospitalité la plus aimable. Nous admirâmes les ressources, l'industrie de ce petit pays dont la richesse naturelle ne consiste qu'en bois et pâturages, mais dont les habitans trafiquent ainsi que je l'ai dit , jusque dans les contrées les plus lointaines. Une des branches de leur industrie est la fabrication du plâtre. Il y a près de Garmisch plusieurs moulins où ce minéral est réduit en poudre. On le transporte alors dans de petits tonneaux que l'on place sur des radeaux qui descendent la Loisach et l'Iser jusqu'à Munich. Il y a aussi une salpêtrière et plusieurs petites fabriques de violons et de guitares. J'en ai parlé plus haut.
Non loin de Garmisch on voit sur des rochers, au milieu des bois, les ruines encore imposantes du château de Verdenfels, ancien séjour des souverains de cette contrée. Plus bas, en suivant la vallée de la Loisach, si vous prenez un chemin qui s'offre sur la gauche, vous parvenez, par la route la plus pittoresque, à l'abbaye d'Ëttal, bâtie sur un plateau
extrêmementélevédansunesombresolitude;monumentdelapiétédesancienssouverainsdela Bavière, et séjour d'une communauté de Bénédictins , chez qui nous fûmes chercher un asile. L'église, les caveaux, sont d'une très-grande beauté. La première est presqu'entièrement construite en marbre, il y a des peintures de Knoller qui sont très -belles , et une statue antique de Junon, dont on a fait une Madone, et qui est un morceau vraiment digne d'admiration. Les couvens ayant été depuis cette époque supprimés en Bavière, on a transporté cette belle statue à Munich. Aucune maison ne me paraîtrait plus propre pour y établir un séminaire : sa position isolée presqu'au sommet des Alpes bavaroises, dirige l'esprit vers la méditation et le recueillement, et commande le respect envers l'auteur de la nature , qui partout dans ces environs se montre imposante et majestueuse. Nous quittâmes Ettal , en descendant la même route que nous avions prise pour y parvenir. En suivant le cours de la Loisach, on s'approche de la plaine de la Bavière. Les montagnes décroissent insensiblement, perdent successivement ces formes sévères et ces aspects qui caractérisent les Alpes et les font reconnoître au premier coup d'oeil. Bientôt ce ne sont plus que de hautes collines dont les flancs arrondis et dont les traits qui s'adoucissent toujours davantage, viennent se confondre avec les élévations qui rompent l'uniformité de la plaine. Toute cette vallée est peu fertile. La Loisach en sortant des montagnes circule lentement dans d'immenses marais qu'on s'efforce de dessécher. Le bourg de Mournau est assez grand, et fait quelque commerce en bois et en teinturerie*. A un quart de lieue
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est le Staffelse'e avec ses sept îles. De Mournau à Weilheim la route est riante et pittoresque. Weilheim est une petite ville murée , où il y a quelque commerce d'orfèvrerie. Les environs en sont agréables, et à deux lieues de là, est une petite montagne nommée le Peissemberg , d'où l'on jouit de la plus belle vue du monde. Nous nous y rendîmes M. de Pfeffel et moi. Cette montagne est, jusqu'à son sommet, couverte des plus beaux bois et des plus riches moissons. Des sources abondantes et pures en jaillissent de tous côtés; tout au haut est une église, desservie anciennement par des Augustins. Au-dessus de la maison qui leur sert de demeure est un observatoire , où les religieux qui appartenoient à l'abbaye de Roytenbuch , ont fait une suite d'observations météorologiques et hygrométriques de plus de vingt années. J'ai vu leurs tables , leurs notes , toutes les dispositions de leurs instrumens et de leurs procédés. Rien n'est plus ingénieux et mieux entendu, plus propre à établir des comparaisons sur l'état simultané des météores aqueux, venteux, ou ignés , car il y a aussi un bel électromètre très-bien construit. Ces physiciens ont tracé sur leurs tables une ligne de hauteur pour le baromètre, de sorte que chaque jour on peut comparer les variations de cette ligue avec celles des vents et de l'état de l'atmosphère pendant lesquels elles ont eu lieu. Ils ont aussi imaginé un moyen très -ingénieux de comparer Pévaporation de l'eau pure , avec celle de la même quantité de ce fluide combiné avec de la terre, et avec des plantes qui végètent. Chaque jour ils pèsent les vases cubiques qui les renferment, et dont les dimensions sont graduées mathématiquement, et ils voient combien l'un ou l'autre ont gagné ou perdu.
La vue du haut de l'observatoire est admirable: on découvre les hautes montagnes de la Bavière, du Tyrol, et celles de la Styrie et de la Carinthie même. J'ai distingué à l'œil nu, la cime du Glockner couverte de neiges éclatantes, et cela à quarante lieues de distance. Il est vrai que le temps étoit superbe et l'horizon extrêmement pur. Cette montagne du Glockner est la plus haute montagne de l'Europe après le Mont-Blanc , le mont Rosa et l'Oertlers-Spitz. Il y a quelques années que le prince de Salm, évêque de Gurck, et une société nombreuse de botanistes et de physiciens ont gravi jusqu'à son sommet sur lequel le prince a fait élever une croix. Mon excellent collègue et ami, le professeur Hoppe, a publié à ce sujet une relation aussi attachante par l'agrément du récit, qu'instructive pour le naturaliste.
De ce même observatoire on découvre les villes de Munich, d'Augsbourg, l'une k quatorze, l'autre à seize lieues de distance, et une foule de lacs, de rivières , de ruisseaux, d'abbayes, de villes, de villages, de châteaux ou de maisons isolées. Votre œil embrasse d'un côté la Bavière, de l'autre le Tyrol et la Souabe. Nous restâmes long- temps absorbés par tant de merveilles, et nous nous éloignâmes à regret de cet endroit où les deux savans religieux nous accueillirent avec toute la complaisance possible. J'oserai recommander cette course à tout voyageur qui viendra dans cette contrée. Elle n'est ni fatigante, ni longue; et à Weilheim on trouve à la maison de poste un asile propre , commode , une nourriture saine , et les meilleures gens du monde.
Pour se rendre de Weilheim à Munich, on passe par Stahrenberg, vieux château appartenant aux rois de Bavière, et qui donne son nom au lac sur les bords duquel il est situé. La route de Weilheim à Stahrenberg est vraiment délicieuse. Ce sont des champs bien cultivés, des villages rians, et le plus souvent de belles prairies, ou des pâturages verdoyans, ombragés par de beaux chênes épars çà et là , tantôt formant des bois touffus , tantôt isolés , et égayant le paysage sans le trop charger. On croit errer dans le parc de Blenheim ou dans celui de Richmond. Une fraîcheur continue règne dans cette contrée charmante.
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Le château de Stahrenberg domine le Wurmsée, plus communément appelé lac de Stahrenberg, et un village ou bourg aucpiel il donne également son nom. La position de ee château à l'extrémité de ce beau lac et à l'endroit où la rivière de Wurm s'en échappe, est très-agréable. On y vient souvent de Munich, qui n'est qu'à six lieues de là, pour y faire des parties de plaisir. Mais le peu d'industrie des habitans n'y ménage aucune commodité, aucune espèce de ressource pour les promeneurs. En France ou en Angleterre, le bourg de Stahrenberg offriroit des auberges commodes , des bains , des jardins , des bateaux élégans préparés sur le lac , et tout cela seroit payé au centuple par l'affluence des curieux. Mais là vous ne trouvez rien de pareil; une belle nature, un charmant paysage, voilà tout. C'est beaucoup pour l'ami des beautés champêtres, et ce dernier ne regrettera jamais d'être venu à Stahrenberg.
De cet endroit à Munich la route traverse presque continuellement de beaux bois ; on la fait facilement en deux heures. 11 ne nous en fallut pas davantage pour atteindre ce terme d'une course trop courte, et qui avoit été pour nous si féconde en ces jouissances dont le souvenir laisse toujours dans l'âme des impressions douces et consolantes.