‹ Voyage pittoresque dans le TyrolChapitre 8 sur 16 · VOYAGE AUX SOURCES DE LA PARTNACH · texte numérisé non relu

VOYAGE AUX SOURCES DE LA PARTNACH

En J807, dans le mois d'août, j'ai visité de nouveau ces contrées, vers lesquelles un attrait puissant m'attire toujours. Le savant comte de Sternberg, le baron de Frauenberg, le général Werneck , le professeur Duval étoient de ce voyage, auquel l'amitié, la confiance et l'étude prêtoient tant d'agrémens. Cette dernière fois, nous entrâmes par la vallée de la Loisach , et la suivîmes jusqu'à Garmisch, où nous séjournâmes trois jours. Après avoir passé Mournau, les montagnes se présentèrent à nous dans toute leur beauté; le ciel étoit pur et sans nuages. En entrant dans la vallée , nous remarquâmes qu'un vent frais et violent se dirigeoit avec rapidité vers la plaine comme par le conduit d'un ventilateur; cependant sur les hauteurs, ilrégnoit un calme parfait; aucun souffle n'agitoit les feuilles, et le courant d'air n'occupoit que la plus basse région de la vallée. Le contraste de cette agitation dans le bas du vallon avec la tranquillité de l'atmosphère au haut des montagnes, avoit quelque chose de frappant. La raison de ce phénomène n'étoit pas difficile à trouver : c'étoit le niveau de la température , qui s'établissoit entre la plaine de Mournau et la vallée de la Loisach , qu'une pluie abondante tombée la veille avoit refroidie dans une proportion plus forte que la plaine ne l'avoit été. Ainsi nous vîmes clairement comment se forment les vents irréguliers , "et quelles causes influent sur leur origine et leurs directions diverses.

Arrivés le 6 août à Garmisch, le beau temps se consolida de plus en plus; un léger et agréable vent d'est s'établit. On a remarqué dans ces contrées que, lorsqu'à la suite d'une pluie très -forte, le vent s'élève, ordinairement le beau temps est de durée.

La vallée de Garmisch se divise en deux branches : l'une est le vallon de la Loisach , l'autre celui de la Partnach. Les champs en sout fertiles et bien cultivés; cette vallée est très-peuplée, les bois appartiennent presque tous à la couronne.

De Garmisch la vue se promène sur d'immenses montagnes, dont les chaînes principales sont vers le sud et le sud-sud -est. Les masses les plus remarquables sont le Zug-Spitz, dont

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le sommet a sept mille pieds d'élévation; le Wetter-Stein; et dans le lointain le Garvendel dont la crête paroissoit comme une illusion vaporeuse aux bornes de l'horizon. Le soleil y de'posoit successivement ses plus aimables couleurs.

Le but de ce voyage étoit de remonter la Partnach jusqu'à sa source dans un glacier entre le Zug-Spitz et le Wetter-Stein, d'en mesurer la température à différentes hauteurs, et en même temps d'herboriser.

Voici le récit de cette intéressante excursion.

Le 7 août, nous partîmes de grand matin par le plus beau temps du monde, pour remonter la Partnach. Le chemin nous conduisoit sur des hauteurs couvertes de prairies déjà dépouillées. Leur belle verdure charmoit encore les yeux; mais Flore avoit fui devant la faux ennemie, et toute la partie de la route, jusqu'à l'endroit où le vallon se resserre et n'est plus qu'une gorge étroite, fut sans intérêt pour le botaniste.

Le bruit d'un torrent faisoit retentir la contrée sauvage que nous parcourions. Toute notre caravane étoit animée de ce sentiment de bien-être, de cette hilarité qu'inspire la vue des grandes scènes naturelles. Le beau temps, l'innocence et l'intérêt des plaisirs que nous recherchions, la salubrité de l'air, le rapport des sentimens et des goûts; tout cela rendoit cette excursion pleine de charmes pour nous.

Nous avions avec nous une douzaine de montagnards qui nous servoient de guides , et portoient nos instrumens et les provisions nécessaires pour cette course qui devoit durer plusieurs jours.

Chacun de nous s'occupoit en marchant de l'étude qui avoit pour lui le plus d'attraits : la minéralogie , la botanique se partageoient surtout notre attention.

En outre le comte de Sternberg avoit pour but de mesurer la température de la Partnach depuis son embouchure dans la Loisach jusqu'à sa source, et cela de distance en distance aux diverses hauteurs d'où elle tombe pendant un cours de sept lieues, et en partant d'un sommet élevé de trois mille pieds au-dessus de son embouchure. Les premières plantes alpines qui s'offrirent à nous furent la Cacelia alpina , la Gentiana asclepiadea-, un peu plus haut, la Betonica alopecurus dans une quantité fastidieuse; et la Loniceraalpigena , arbuste charmant, et qui réussirait à merveille dans les plantations d'agrément.

Cependant nous nous enfoncions dans les montagnes; le soleil étoit haut; la chaleur étoit excessive, et la route extrêmement fatigante. A tout instant, il falloit gravir des hauteurs escarpées, pour les redescendre aussitôt et recommencer de plus belle : c'étoit le voyage de Sysiphe. Enfin nous arrivâmes à un endroit où la Partnach s'élançoit à travers des masses de rochers qu'elle avoit brisés, et se perdoit avec fracas dans leurs abîmes, pour en ressortir bientôt et affronter de nouveaux obstacles.

Leau pure comme un cristal, se brisant contre le roc, répandoit à l'entour une rosée fraîche et salutaire; et soit sur le gazon, soit dans les fentes des rochers, de belles plantes alpines s'inclinoient mollement sous cette poussière rafraîchissante.

Le thermomètre, que nous plongeâmes dans le torrent, descendit à cinq degrés* à Garmisch, à l'endroit où il se jette dans la Loisach, le thermomètre marquoit huit deerés et dans l'eau de la Loisach, il montoit à onze ; la température de l'air étoit de dix-neuf à vingt : ainsi deux lieues au-dessus de son embouchure , la Partnach avoit déjà trois de°rés de chaleur de moins qu'à Garmisch.

Nous continuâmes notre route, et après bien des fatigues nous fîmes halte dans une enceinte où le vallon s'élargissoit , et formoit un pâturage couvert de sapins, à l'ombre desquels paissoit un troupeau de vaches superbes. Là, nous étant assis sur l'herbe, nous

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avions à peine commencé, à étaler nos provisions, que nous fûmes environnés de tout le troupeau , qui s'invita ainsi familièrement à notre champêtre repas. Ces bons animaux venoient prendre dans nos mains le pain et le sel que nous leur présentions ; mais leur amitié devint bientôt gênante et même dangereuse : nous courions risque d'être écrasés par ces convives peu cérémonieux, et nous priâmes le pâtre qui les gardoit de les écarter, ne pouvant prendre sur nous de renvoyer durement ces animaux si confians et si doux.

Il nous restoit encore beaucoup de chemin à faire jusqu'à un plateau non loin du glacier du Wetter-Stein , où nous devions passer la nuit.

En avançant, les côtes latérales et voisines s'abaissoient successivement devant nous et à une plus grande distance de droite et de gauche, nous voyions les sommets aigus et les masses imposantes des Grandes-Alpes ; mais autour de nous la contrée devenoit aride et pierreuse. Bientôt le murmure de la Partnach , qui avoit jusqu'alors accompagné et comme dirigé nos pas, cessa tout -à -fait ; un silence morne succéda à cette voix majestueuse, qui étoit comme l'âme du vallon. En vain nous cherchions des yeux le torrent que nos oreilles n'entendoient plus; il avoit disparu : quelque puissante révolution avoit brisé les rochers qui bordoientson cours, et leurs vastes ruines avoient couvert son lit et rempli le vallon d'un amas informe de débris.

Une demi-lieue plus haut, nous découvrîmes un petit lac environné de rochers calcaires, vers lesquels des sapins isolés s'élevoient çà et là. Son eau, d'une incomparable pureté, sembloit de loin un beau miroir de chrysoprase et de malachite : c'étoit la Partnach, dont les eaux, arrêtées par l'éboulement des montagnes, avoient formé ce lac digne d'embellir une plus séduisante contrée. Des conduits souterrains livraient passage au torrent, qui poursuivoit son cours dans la partie inférieure du vallon que nous venions de parcourir.

Là nous rejoignîmes notre naïade égarée. Bientôt nous entendîmes un grand bruit qui augmentoit à mesure que nous avancions : c'étoit une superbe cascade que formoit la Partnach , en s'échappant à une hauteur de plus de soixante pieds des flancs des rochers qui la retenoient prisonnière. Effectivement, au-dessus de Cette cascade, son cours disparaît de nouveau, et le même silence dont nous venions d'être témoins afflige le vallon.

Le volume d'eau que roule ce beau torrent est considérable : une ouverture circulaire comme pourrait être la bouche d'un immense mascaron, donnoit passage à l'onde furieuse qui se précipitoit à pic avec un fracas épouvantable, ébranlant au loin l'air et la terre par la rapidité de sa chute et le poids de sa masse.

Plus loin se déploie un autre lac assez semblable au premier, mais plus grand : de ce dernier lac à la source de la rivière, son cours n'est plus interrompu.

A peu de distance du glacier sous lequel est sa source , est une petite Aine avec une hutte, qui sert d'abri au pâtre chargé de la garde d'un troupeau de moutons et de chevreaux qui chaque été sont conduits dans cette âpre contrée. Ils y trouvent une nourriture moins abondante, mais plus succulente que celle des plaines.

Cette hutte, qui n'est qu'une enceinte carrée, étroite et obscure, formée par des poutres de sapins non équarris, n'étoit pas un gîte fort engageant : nous préférâmes nous établir en plein air, sur une petite pelouse au bord de notre limpide torrent. Chacun composa son lit avec des branches de sapin; nous allumâmes un grand feu, nous fîmes rafraîchir dans 1 eau de la Partnach plusieurs bouteilles d'excellent vin que nous avions apportées avec nous , et nous eûmes ainsi le plaisir de sabler le Champagne à la glace en l'honneur de Flore, et à près de cinq mille pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Cet endroit s'appelle l'Anger.

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VO Y "A GE P I TTOKES Q U E

Le comte de Sternberg et moi nous voulûmes, malgré la fatigue de la journée, aller encore jusqu'à la source de la Partnach : elle n'étoit distante de notre camp que d'une demi-lieue ; mais il étoit extrêmement difficile d'y pénétrer. Les sommets du Wetter-Stein forment dans cet endroit un vaste encaissement dont quelques enfoncemens sont occupéspar des amas d'une neige profonde et perpétuelle : ce sont ces amas de neige que l'on appelle improprement glaclers;car la neige, quoique permanente, n'y passe point à l'état de glace.

L'extrême chaleur qui avoit régné tout l'été, et qui régnoit surtout alors, ne sembloit produire aucun effet sur ces couches épaisses de neige. On ne remarquoit à leur extrémité aucun écoulement d'eau; seulement la surface sur laquelle nous marchions étoit amollie, quoiqu'encore très-ferme. Cependant, même pendant la nuit, la température avoit été de -+- i3° Réaumur, et pendant le jour de plus de -i- 28 au soleil.

La Partnach n'est point une émanation de ce dépôt de neige, qui ne seroit point assez considérable pour alimenter seul un si grand volume d'eau. Ce torrent sort avec un grand fracas des flancs de la montagne même; et, quand on avance sur le plateau que forment les neiges, ou entend au-dessous de ses pieds le mugissement de l'onde, sans découvrir aucune entrée qui conduise sous la voûte glacée d'où elle s'échappe.

Heureusement la chaleur de cet été avoit fait fondre les neiges qui s'appuient aux parois

les plus élevées de la montagne, de sorte qu'il y avoit un étroit espace entre la couche

des neiges et le flanc des rochers. Il falloit, pour satisfaire notre curiosité , se laisser glisser

dans cette coulée dangereuse, sans trop savoir quelle espèce de plancher nous trouverions

dans le fond. Heureusement c'étoitunroc ferme, et à peine l'eûmes-nous atteint, que nous

nous trouvâmes sous une vaste voûte de neige élevée de soixante -dix pieds au moins, et

du centre de laquelle l'eau tombo.it de toutes parts à grosses gouttes, et venoit se mêler aux

sources fécondes et bruyantes de la Partnach. L'eau s'échappoit en tumulte de la source

principale ; et , roulant sur le rocher, disparoissoit plus loin sous les neiges qui la cou-

vroient. Une extrême fraîcheur régnoit dans cet antre vraiment merveilleux, et qui sembloit

le temple de la naïade, objet de notre culte. Le thermomètre, plongé dans la source

principale , marquoit H- 3". Nous eûmes beaucoup de peine à le distinguer ; car une lumière

foible pénétrait à peine dans ce temple mystérieux, où vraisemblablement nul mortel

n'avoit pénétré avant nous. Nous ne nous arrêtâmes pas long- temps sous ces voûtes

dangereuses, qui d'un moment a l'autre pouvoient laisser tomber sur nous des masses de

neige qui nous auroient engloutis.

En revenant vers notre gîte, nous fîmes une riche collection de plantes alpines; Viola blflora , Ranunculus glacialls , Aster alpinus, Globularia cordifolia et integrifalia, Silène acaulis, Silène rupestris , Silène saxifraga, Potentilla aurea et caulescens] Sahx retusa, Lepide amplexicaulium, Valeriana saxatilis, Celtica , et beaucoup d'autres que j'omets, pour ne pas interrompre trop long-temps le récit.

Arrivés à notre camp, nous fîmes allumer un grand feu, et nous passâmes une nuit délicieuse , couchés sur la verdure au bord d'un torrent , à près de cinq mille pieds d'élévation , ^sans autre abri que celui de nos manteaux.

Au jour naissant, nous fûmes sur pied ; il s'agissoit de gravir le sommet du Wetter-Stein qui fait la frontière entre la Bavière et le Tyrol. Cette route n'est praticable que pour les montagnards les plus hardis; je n'en ai de ma vie fait une aussi fatigante. Il falloit s'élever encore à près de deux mille pieds , et escalader pour cela des rochers brisés , dont la blancheur nous aveugloit. Le soleil, qui dardoit sur ces masses calcaires, nous brûloit d'un côté par l'ardeur de ses rayons ; de l'autre la réverbération de ces mêmes rayons

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occasionoit une chaleur presqu'aussi forte. L'aridité de toute cette contrée étoit extrême ; nous mourions de soif; et., ayant bu quelques gouttes de liqueur pour nous ranimer, nous ne fîmes qu'accroître notre souffrance. Heureusement en traversant un petit glacier beaucoup plus élevé que celui sous lequel s'échappe la Partnach, nous apaisâmes l'horrible soif qui nous dévoroit en nous remplissant la bouche de neige.

Enfin après quatre heures de la marche la plus pénible , dans cette coulée dite la Trautlgrœnze , nous parvînmes à un des sommets du Wetter-Stein et sur la crête qui sépare les deux pays, à 5,977 pieds d'élévation; mais, en jetant nos regards du côté du Tyrol, nous vîmes un tel abîme sous nos pieds, que le courage manqua à un de nos compagnons. Il falloit descendre sur le flanc presqu'à pic de la montagne , au risque de se précipiter à mille pieds de profondeur au moindre faux pas.

Notre arni, ne voulant pas nous abandonner, ferma les yeux, et s'abandonna à deux des plus vigoureux de nos guides. Il parvint ainsi, en frissonnant par l'effet du vertige qui l'avoit saisi, jusqu'au bas de ce redoutable passage. Nous y étions parvenus avant lui, et nous ne pouvions nous empêcher de rire de la singulière figure qu'il faisoit et des malédictions qu'il vomissoit contre la botanique, la minéralogie, et toutes les sciences qui peuvent conduire dans de pareils chemins. En effet, il n'étoit point botaniste lui-même, mais bien le plus aimable, le plus instruit et le meilleur des compagnons.

Enfin, le danger passé, le courage et les forces revinrent; mais la chaleur augmentait toujours, et nous avions près d'une lieue et demie à faire sur les flancs d'une côte rapide, avant d'arriver a un chalet que nous voyions dans la vallée. Nous y arrivâmes enfin, et là du lait excellent qu'on nous fournit en abondance, et ce qui nous restoit encore de nos provisions, réparèrent l'immense dépense de forces que nous avions faite. Tout étoit en activité dans ce chalet : hommes et femmes préparaient du beurre, des fromages; un brasier immense, allumé dans un coin du chalet, faisoit bouillir les chaudières; au dehors un troupeau nombreux paissoit les herbages des environs.

De ce chalet à Mittenwald dans le comté de Verdenfels, où nous devions nous rendre le même jour, il y avoit encore sept grandes lieues. Cette route étoit bien longue pour des voyageurs épuisés déjà par une marche aussi pénible que celle que nous venions de faire. Mais heureusement nous n'avions plus de montagnes à gravir, et la coulée qui s'ouvroit à nos pieds, mais qui là encore offrait un aspect sauvage, aboutissoit à une des vallées les plus riantes du Tyrol: cette vallée s'appelle la Loitasch, nom peu poétique sans doute, et fait pour désenchanter la plus belle contrée ! Nous voilà donc en route par le soleil le plus brûlant qu'il soit possible d'imaginer!

Pendant près de trois lieues, le vallon, quoique large, est âpre, et son sol pierreux est couvert de forêts de sapins qui s'étendent des deux côtés sur le revers des montagnes qui le bordent. Là, nous pûmes observer les terribles effets des avalanches : plusieurs fois, nous vîmes d'immenses espaces de la forêt rasés jusqu'au sol, sans qu'il y restât la moindre tige; ces espaces étoient larges de plusieurs arpens. Les arbres qui les couvToient avoient été anéantis par le froissement des avalanches , que leur force de projection avoit portées à travers le vallon jusqu'à une grande hauteur sur le côté opposé.

Là des forêts entières d'arbres renversés, dont les branches formoient des remparts impénétrables, interceptoient la route, et nous forçoient à dçs détours extrèmeznent longs et pénibles; mais des sources rafraîchissantes et les plus belles fraises du monde nous fournissoient de quoi apaiser la soif qui nous dévoroit sans cesse. L'entrée de la Loitasch se distingue par de grands travaux qu'on a exécutés pour le flottage des bois : ce sont des digues, des

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écluses, des conduits d'une longueur prodigieuse, tous construits en forts madriers, et dans lesquels l'eau d'un torrent entraîne les bois qu'on y a rassemblés. Auprès d'un pont pittoresque, l'on a construit une chapelle consacrée à la Vierge et adossée au rocher : c'est là que la contrée prend tout-à-coup l'aspect le plus riant et le plus gracieux. Pendant plus de trois lieues, vous découvrez successivement des maisons propres, élégantes et spacieuses, tantôt dominant un tertre fleuri, tantôt assises au milieu des prairies les plus fraîches et les plus belles ; des champs de mais, de froment, du plus beau lin, de pommes de terre, de trèfle, ou d'autres semences; des arbres fruitiers, des groupes d'autres arbres varient sans cesse les scènes de cette délicieuse contrée, qui paroît être l'asile de l'aisance, de la paix et du bonheur. Cependant cette vallée si bien protégée par la nature, dont toutes les issues sont si bien closes et si difficiles à franchir, a aussi été le théâtre des guerres dévastatrices. En i8o5, le général Loison y pénétra par des marches hardies, et tourna par ce moyen la célèbre position de la Scharnitz. Mais le bon état des champs et des maisons attestoit l'humanité de l'ennemi qui avoit traversé ces contrées.

L'admiration, le plaisir nous faisoient oublier la fatigue; des chemins doux, commodes, unis comme ceux d'un parc anglois , nous conduisirent jusqu'aux ruines des forts qui défendoient l'entrée de cette vallée, avant la réunion du Tyrol à la Bavière.

De ce dernier endroit à Mittenwald, on suit toujours le torrent qui traverse la Loitasch. Ce torrent, en s'approchant du vallon de l'Isère où il se jette, coule resserré entre deux murs de rochers à pic et à une telleprofondeur , qu'on a peine à l'apercevoir , et qu'on ne peut sans effroi suivre de l'œil le cours turbulent de son onde; on croit voir un des fleuves des enfers. En entrant dans le vallon de l'Isère, la scène s'agrandit et prend un autre caractère; j'ai déjà peint cette contrée dans un chapitre précédent.

Il étoit tard, la nuit étoit arrivée ; sa fraîcheur soutenoit un peu notre courage; mais mes forces suffirent à peine pour me faire atteindre l'excellente auberge de Mittenwald, où je goûtai avec délices un repos dont, après vingt heures d'une marche si pénible, j'avois un pressant besoin.

Le lendemain nous prîmes la poste, et en deux heures nous fûmes de retour à Garmisch. Maintenant je vais rendre un compte très-succinct des observations de mon ami le comte de Sternberg, sur la température des eaux de la Partnach et des eaux souterraines en général.

M. de Saussure a fait sur les variations de la température des eaux de l'Arve, à diverses hauteurs, des expériences qui, pour me servir de ses propres expressions, attireront peut-être l'attention des naturalistes et des physiciens sur un sujet jusqu'ici peu étudié.

« L'Arve, dit-il, qui prend sa source au col de Balme à l'extrémité nord-est de la vallée de Chamouni, et qui reçoit plusieurs ruisseaux qui viennent des glaciers voisins, et desquels la température étoit de -+- 2° , ne s'élève point à la température de l'atmosphère modifiée par celle du sol : ainsi ses eaux ne sont pas plus chaudes pendant le jour et plus fraîches pendant la nuit; mais au contraire, elles ont au lever du soleil une température de 9 à 10 , et à dix heures de nuit 4l une de i3 à i4° , et même il se manifeste une augmentation et diminution périodique de la masse de ses eaux, qui est en raison inverse de la température, de sorte que le maximum du volume des eaux se rencontre avec le minimum de la tempéra ture,e£ vice versa le minimum de ce volume avec le maximum de la température. »

On peut voir dans M. de Saussure même la manière ingénieuse dont il explique ce phénomène. ( Annales de Gilbert, vol. xxiv, pag. 58. )

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Excite par l'exemple de ce célèbre physicien, le comte Sternberg résolut de mesurer les divers degrés de température des eaux de quelque torrent qui, par la nature de son origine et de son cours, aurait des rapports évidens avecl'Arve, et cela à divers points de hauteur depuis son embouchure jusqu'à sa source.

Il choisit pour cet effet la Partnach : on vient de lire plus haut la description de sa source et de son cours.

Le point de sa source est à 4225 pieds de Paris au-dessus du niveau de la mer. Les montagnes qui environnent l'encaissement où cette source se trouve, telles que le Zug-Spitz etl'Alber-Spitz, ont environ 2000 pieds d'élévation au-dessus de ce point.

La Partnach, après avoir parcouru la carrière dont on vient de lire la description, se jette à Garmisch dans la Loisach, après un cours de neuf lieues au plus. Sa chute dans cet intervalle est de 2 106 pieds , ainsi de 2 i4 pieds par lieue, chute énorme, et qui lui donne assurément tous les caractères d'un torrent alpin.

Si une fonte plus considérable de neiges étoit la raison du changement de température d'un pareil torrent, ce changement devrait être très -sensible dans cette rivière dont le cours est si borné; mais l'expérience ne confirme aucunement cette donnée.

Le 6 août, la température de l'atmosphère à 1 1 heures avant midi e'toit de.. -+- 1 j°.

Le ruisseau dit Kancker 4-11.

La Loisach, rivière assez considérable -h 11.

La Partnach < -h 8.

Le soir à 7 heures.

Atmosphère [ 16».

Ruisseau Kancker -t- 12. 5.

Loisach + 12. 8.

Partnach -1-8.

Et à 1 heure après midi, à la première cascade, à l'endroit appelé Die Klammer, où le torrent a profondément creusé la masse des rochers à travers laquelle il s'échappe :

Atmosphère j 2 o°.

Partnach j 5. Q.

D'ici à l'endroit appelé les Sept -Sources, la montée est à la vérité moins rapide, mais cependant toujours très-considérable, et suit les bords du torrent. A 2 heures :

Atmosphère l iq».

Partnach f- 5. 2.

Au bord du petit lac nommé Gumpensée, où les eaux ne sont pas profondes, elle étoit

Sûrement dans les places profondes la température se rapproche davantage de celle du torrent même.

Auprès de la deuxième cascade, à 4 heures et demie après midi :

Atmosphère -t- 17°.

Partnach t -h 3.

La source n'est distante de V Anger, où nous avons fait halte pour la nuit, que d'une demi -lieue, et coule pendant quelques centaines de pieds sous une voûte de neige. La température de l'eau, à l'endroit où elle sort de dessous cette voûte de neige, étoit comme

àl'Angera -h 5°.

Enfin, dans la source même où l'eau sort avec impétuosité des flancs du rocher, le thermomètre, qu'on ne put y plonger qu'en le chargeant d'un poids de plusieurs livres,

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marqua également-!- 5°. La hauteur étoit de 42 20 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Pendant la nuit, la température, observée soigneusement d'heure en heure par le comte de Slernberg, fut constamment la même, savoir : -+- 5°, celle de l'atmosphère H- i3". 5 ; phénomène assurément très-rare à une hauteur de plus de 4ooo pieds.

De retour à Garmisch par le chemin que j'ai décrit plus haut, le comte de Sternberg trouva le thermomètre marquant à l'air libre -+- i5 .; la température de la Partnach à son embouchure également H- 8°.

Il paroitroit résulter de ces observations que les variations de température dans les torrens des Alpes ne doivent point être attribuées à la fonte des neiges; mais que, conformément a l'opinion de M. de Buch ( Annales de Gilbert, vol. xxiv, pag. 68. ), la température constante de la source de la Partnach devroit indiquer la température moyenne des profondeurs d'où elle s'échappe.

En effet, selon toute apparence, la Partnach doit son origine à des glaciers plus élevés, d'où l'eau s'écoule par des cavités souterraines, et, réunie en un volume considérable, se montre à l'endroit décrit ci-dessus. En effet la violence avec laquelle cette source bouillonne en quittant la montagne, indique une forte pression supérieure, et cependant il n'existe dans toute cette région aucun courant ni aucune masse d'eau visible.

Si donc l'eau, produite par la fonte des neiges, dont l'on sait que la température est o °, en traversant les cavités de la montagne, s'élève à H- 3" , cela semble indiquer la température moyenne de l'intérieur de cette même montagne. L'eau, qui à la source même découle des neiges qui la couvrent, est, vu la masse considérable de la source, en trop petite proportion pour en altérer sensiblement la température.

Une chose qui est plus frappante, c'est l'invariabilité de la température des eaux de la Partnach à son embouchure. Il faut sans doute l'attribuer à l'extrême rapidité de son courant.

Les variations que les eaux de la Partnach subissent à divers points du cours de ce torrent sont certainement produites par leur passage à travers les lacs dont j'ai parlé, et par le mélange d'autres ruisseaux qui se confondent avec elles, plutôt que par l'influence de l'atmosphère. Les cascades n'influent point sur la température des eaux : je m'en suis convaincu dans cette occasion ainsi que dans d'autres rivières, aux chutes occasionées par les digues ou les moulins.

L'idée de chercher dans la température des sources la mesure de celle de l'intérieur du globe, idée énoncée en premier par M. de Buch et adoptée par M. le baron de Humboldt mérite d'être suivie et étudiée dans toutes ses dépendances. Peut-être parla suite fourniroit-elle une mesure pour déterminer l'échelle des diverses profondeurs : c'est ainsi que M. de Humboldt évalue à ï ° de B. la différence produite dans la chaleur de l'atmosphère à chaque J2i toises d'élévation.

Il est vrai qu'ici il se manifeste une différence remarquable : car chaque degré de moins au thermomètre de Réaumur ne comporte que 7 1 toises et 1 pied d'élévation; mais l'embouchure de la Partnach, où commence notre échelle, est déjà à 2087 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer, et la rapidité de la chute dans un espace aussi court est telle, qu'elle laisse peu de prise à l'influence de l'atmosphère. Au surplus, ces observations n'ont pour but que d'attirer l'attention sur la température des sources et ruisseaux dans les montagnes. M- de Buch a mesuré celle de plus de vingt sources dans les environs de Neufchàtel; toutes donnèrent h- 8° et -4- 8°. 2 : ce qui correspond aux observations de même nature faites à Genève dans le jardin botanique, où le résultat a constamment été -i- 7 . 8.

Plusieurs sources minérales dont la température a été étudiée, telles que celles d'Egra

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et de Sternberg en Bohême, indiquent également toujours -!- 8° ; mais ce ne sont encore que des observations partielles qui n'ont pas été faites avec les précautions nécessaires et suffisamment appliquées à l'étude de la température intérieure du globe. Une suite d'observations faites avec toute l'attention et l'exactitude nécessaires peut seule nous faire approcher de ce but intéressant.

ROUTE DE GARMISCH A WEILHEIM PAR L'EYBSÉE , LERMOS, REUTTI, FUESSEN ET SCHONGAU.

La fatigue des jours précédens ne nous avoit point découragés ; elle étoit payée par trop de jouissances, pour que nous ne voulussions pas en acquérir de nouvelles au même prix. La santé, l'appétit, l'humeur, le calme et la sérénité de l'esprit, tout gagne, tout s'améliore dans de pareils voyages. Le 10 après midi, nous partîmes pour Lermos; la route traverse pendant une lieue environ de belles prairies dans la vallée de la Loisach; mais ensuite elle s'enfonce clans des bois épais, et il nous fallut gravir des hauteurs difficiles. Bientôt nous en fumes récompensés par le beau spectacle que nous offrit l'Eybsée, dont le vaste miroir entouré d'un cercle de forêts sombres et sauvages présente à peine quelques endroits propres à l'habitation des hommes et à la culture. Le peu de maisons qui vivifient ses bords déride un peu ce paysage sévère. Du haut de la montagne voisine qu'il nous fallut gravir pour nous rendre à notre destination, la couleur des eaux de l'Eybsée se confondoit avec celle des bois quil'environnoient, et les diverses teintes que les différentes profondeurs donnoient a cette superbe masse de cristal , ressembloient à de grandes couches polies d'aiguemarine ou de malachite.

Nous aurions pu abréger notre route en nous embarquant sur le lac; mais un orage nous menaçoit, et nos guides nous conseillèrent de ne pas entreprendre cette navigation, qui est très -dangereuse dans de pareilles circonstances. Nous eûmes lieu de nous applaudir d'avoir suivi ce sage conseil; car bientôt une pluie affreuse avec un vent violent vinrent nous assaillir.

Une malheureuse cabane de charbonnier nous offrit un asile un peu scabreux; car nous ne savions où nous fourrer pour ne pas être salis par la poussière noire dont cette hutte étoit remplie. Au moment où l'un de nos compagnons avançoit la tête en dehors pour voir si le temps s'éclaircissoit, un de ces braves charbonniers, qui voyoit que l'eau tomboit a verse sur la tête de l'observateur, s'avance par derrière et l'affuble de son manteau, dont le tissu grossier, fétide et délabré, étoit chargé de plus de dix livres de poudre de charbon. Notre pauvre camarade pensa être étouffé par les nuages de poussière qui l'environnèrent subitement; et nous, par les éclats de rire que nous fit faire l'incroyable figure qu'il nous présenta, quand il se retourna vers nous noir comme un vrai charbonnier, et se débattant contre l'hôte officieux qui à toute force vouloit lui endosser son costume.

Nous nous hâtâmes de renoncer à une hospitalité si dangereuse , non cependant sans récompenser les bonnes gens qui croyoient ne pas pouvoir mieux nous traiter qu'en faisant pour nous ce qu'ils auraient fait pour eux-mêmes. La pluie continua encore quelque temps et rendit la descente de la montagne pénible.

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