‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 134 sur 137 · D AS MON D AE EE CR · texte numérisé non relu

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dont la capture leur Tournissait des ressources plus promptes que le travail lent et pénible de Pagriculture, Du reste, on n'a jamais donné aux Indiens le temps de cueillir les fruits de leur labeur, On les chasse de tous les endroits ot on les place dès que leurs terres prennent de ln valeur et que leurs frontières se peuplent de blancs. Ensuite toute espèce de civilisation ne convient pas aux Indiens; 1 faut avoir des égards pour leur nature, leur passé, leurs aptitudes; vouloir les élever à la manière européenne serait aussi absurde, pour le moment, que de vouloir changerla couleur deleur peau, On peut modifier leursmeæurs, leurs coutumes, les instruire de notre religion, leur enscigner certaines industries simples qui peuvent concourir à leur bien-être, et cecr est facile avec du tact, du dévouement et du savoir-faire, mais exiger brusquement quelque chose de plus, c'est maladroit, inutile, impossible, La civilisation européenne ne peut pas s'adapter aux Peaux-Rouges, leur genre de vie et leurs nécessités n'étant pas les mêmes que les nôtres, Le Simple bon sens et l'expérience de ces enfants de la nature leur montrent que notre éduention, nos institutions et nos colléges leur seraient plutôt pernicieux qu'avanlageux, et c'est la réponse que fun des chefs des six nations au congrès de Lancaster dans la Virginie, lorsqu'on offrit aux Indiens de faire instruire leurs enfants dans des colléges américains. « Nous avons l'expt- «rience, dit-il, que votre éducation ne nous convient pas, Plusieurs de «OS Jeunes gens avaient été envoyés dans vos institutions des provinces & du Nord; ils ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils « revinrent vers nous, ils étaient de mauvais coureurs ; ils ignoraient «les moyens de vivre dans les bois; ils ne pouvaient supporter le « froid où la faim ; ils ne savaient pas bâtir une cabane, ni prendre un « chevreuil, ni tuer un ennemi; ils parlaient mal notre langage et « W'étaient bons ni comme chasseurs, ni comme guerriers, ni comme « conseillers, Hs n'étaient bons à rien, »

L'éducation des jeunes Indiens, pour ne point leur être préjudiciable et devenir un principe civilisateur, doit donc tre faite dans des conditions tout à fait particulières, Gais, spirituels et fins, ils sont susceptibles de recevoir une instruction intelligente adaptée à leur futur mode de vivre, à la vie agricole ou forestitre et surtout, active, 1 leur faut une instruction exceptionnelle, ayant pour but le développement de leurs facultés

morales et physiques, et dont les bienfaits rejailliront «ur les parents, qui

rougiront en quelque sorte de se montrer vicieux, abrutis, inférieurs à leurs enfants, dont la modération, les vertus sociales et religieuses, l’énergie pour le bien et l'amour du progrès, serviront d'exemples pour les générations suivantes.

Ici nous croyons devoir rendre hommage à l'habileté des pères jésuites, qui nous paraissent les plus aptes à réussir dans cette cause civilisatrice et chrétienne en même temps. Soit dit sans préjugés, les ministres méthodistes ou presbytériens, mariés ou non mariés, ont eu jusqu'à ce jour fort peu de succès, et cela se comprend, car ils ne peuvent s’occuper tout à la fois de l’enseignement moral, religieux, agricole et mécanique des enfants, des jeunes gens et des pères de famille. Les faits sont là pour témoigner qu'ils ont échoué à peu près partout, dans les territoires indiens, les montagnes Rocheuses, l'Orégon et la Colombie, et que, sauf de rares exceptions, ils n’ont amélioré le sort d'aucune tribu. La cause de cet insuccès doit être, selon nous, également attribuée aux moyens plus humains que religieux qui sont employés dans cette œuvre civilisatrice, dont la difficulté est telle qu’elle a besoin de l’intervention divine pour réussir, Ce n’est ni par l'esprit, ni par la raison que l'on peut émouvoir les Indiens; c’est par le cœur et par leurs sentiments de vénération envers la Divinité qu’on les rendra dociles à suivre les enseignements de leurs apôtres. Les ministres sembient parfois avoir fait trop bon marché de ce mobile puissant; ils ont préféré avoir recours à des institutions, à des pénalités et à des règlements dont la stérilité prouvait l'insuffisance.

Les congrégations religieuses, au contraire, et les jésuites surtout, ont vu le ciel bénir leur dévouement et leur zèle infatigable; ils ont déraciné des vices invétérés qui décimaient des familles et des tribus entières; ils ont baptisé de nombreuses populations devenues de fervents néophytes et des modèles de vertus chrétiennes, Malheureusement, les écoles fixes sont en petite quantité, et les missionnaires catholiques, étant peu nombreux, sont obligés de suivre les tribus dans leurs différentes émigrations, de courir d’une nation à l’autre, perdant ainsi un temps précieux dans des voyages continuels et ruinant leur santé par des fatigues et des privations inouïes. Le séjour qu'ils font dans chaque tribu est par conséquent très-limité, et le bien qui résulte de leurs visites n'est pas ce qu'il pourrait être s’ils avaient plus de loisir. Au point de vue

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providentiel, le bien religieux étant le principal et le plus important de tous, puisqu'il consiste à remplacer le vice par la vertu, adoucir ies mœurs et le caractère, rendre résigné dans le malheur et patient dans la souffrance, c'est à cela que les missionnaires isolés s’attachent le plus particulièrement auprès des sauvages. Quant à la civilisation purement matérielle des Indiens, les congrégations religieuses peuvent parfaitement résoudre ce problème, grâce à leurs établissements fixes, leurs écoles et leurs frères coadjuteurs, qui enseignent l’agriculture et les arts mécaniques aux tribus nomades.

Il y a des hommes ayant pour unique mobile leur intérêt personnel et le progrès matériel, qui s'inquiètent fort peu de la moralité et du bonheur des êtres qui les enrichissent ; ils ne jugent la civilisition des peuples que sous le point de vue purement mercantile. En Amérique, nous avons entendu dire à des hommes de cette classe : «Il est hors de doute que nos relations commerciales avec les Indiens tendent à les civiliser, car c’est par ce moyen qu'ils commencent à connaitre des articles en usage parmi les blancs, et qui sont pour les Indiens des objets de luxe. Les Peaux-Rouges se procurent ces articles par un surplus de peaux qu’ils vendent, ou d'argent qu'ils donnent; ils s’habituent insensiblement à ces objets, qui leur deviennent ensuite nécessaires et les initient peu à peu à notre manière de vivre. » Pour les Peaux-Rouges, cette théorie est complétement fausse et la pratique en est désastreuse. L'introduction dans les tribus des objets de luxe cause à tous les sauvages un surcroît de dépenses superflues, et pour y pourvoir ils tuent un plus grand nombre d'animaux, dont le produit était destiné aux besoins ordir sires de la vie de famille. Mais les marchands, qui réalisent des bénéfices énormes sur les pelleteries, cherchent par tous les moyens possibles à multiplier les nécessités des Peaux-Rouges, afin d'augmenter leur commerce et par conséquent leurs profits. Aussi, lorsqu'ils vantent ce genre de commerce comme étant le thermomètre de la civilisation, on a raison de suspecter leur bonne foi; car les faits prouvent que les articles de luxe, comme les alcools, sont pour les sauvages une funeste épidémie, qui répand dans les tribus la misère, le vice et la dégradation. Les Indiens ne trouveront pas plus le bonheur, le progrès et la civilisation chez les marchands qu’ils ne les ont trouvés dans les moyens officiels employés, jusqu’à ce jour, par le gouvernement des États-Unis. Les marchands les

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trompent et les corrompent ; les ministres presbytériens et méthodistes, malgré leur bonne volonté, manquent d'une abnégation qu'ils ne peuvent avoir en présence de leurs femmes et de leurs enfants, auxquels ils sont attachés par les liens les plus sacrés, et qui les empêchent de se dévouer aux intérêts réels des Indiens avec tout le zèle dont ils seraient capables. Du reste, beaucoup de ministres ne possèdent pas assez les langues indiennes pour prêcher dans ces langues, et les sauvages qui comprennent l'anglais forment une telle minorité, qu'elle ne compte presque pas. On peut en juger par l’anecdote suivante.

Conrad Weiser, interprète indien, étant allé à Onendago porter un message de la part du gouvernement, demanda l'hospitalité à un de ses vieux amis, le fameux Canassatego, un des chefs des six nations. Celui-ci embrassa Conrad, joyeux de le revoir après une longue absence; il étendit des fourrures à terre pour l'y faire asseoir dessus, et plaça devant lui des légumes bouillis, de la venaison, du rhum et de l'eau. Après le repas de son hôte, Canassatego lui demanda comment il avait passé les années écoulées depuis leur dernière séparation, d'où il venait et quel était le but de son voyage. Quand Conrad eut répondu à toutes ces questions , le vieil Indien lui dit : «Conrad, vous avez beaucoup vécu parmi les blancs, vous connaissez leurs coutumes, J'ai été quelquelois à Albany, et j'observai que tous les sept jours ils fermaient leurs boutiques et s’assemblaient dans une grande maison; dites-moi done pourquoi, et que faisaient-ils là dedans?» Ils se réunissent, répondit l’interprète, pour entendre et apprendre de bonnes choses. «Je ne doute pas, dit l'Iudien, qu'ils ne vous aient dit cela, mais je doute de la vérité de l'urs paroles, el voici mes raisons. Dernièrement j'allais à Albany vendre mes fourrures et acheter des couvertures, de la poudre, des couteaux, et vous savez que j'ai l'habitude de traiter mes affaires avec Ilans Hanson; mais ce jour j'avais un peu l'envie d'essayer un autre marchand, Je fus d’abord chez Hans et lui demandai ce qu'il me donnerait pour les peaux de castor, Il me répondit qu'il ne pouvait pas les payer au-dessus de quatre schellings la livre; mais, ajouta-t-il, je ne puis pas parler affaire aujourd’hui, c’est le jour de notre réunion pour apprendre de bonnes choses, et je vais à l'assemblée, Je réfléchis alors que, puisque je ne pouvais traiter aucune affaire pendant ce jour, je ferais tout aussi bien d'aller également à l'assemblée, et je m'y rendis avec lui.

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« Là, je vis un homme vêtu de noir qui paraissait fort en colère en parlant au peuple; je ne comprenais pas ce qu'il disait; mais, m’apercevant «1il me regardait beaucoup, je crus qu'il se fâchait de me voir dans cette maison ; alors je me retirai et je fus m'asseoir à terre dehors, contre le mur, et me mis à fumer en attendant la fin de la réunion. Je m'imaginais aussi que l'homme vêtu de noir avait parlé de castor, et je soupçonnais que ceci était la cause pour laquelle on se réunissait, De sorte que, lorsque le monde sortit, j'arrêtai mon marchand et lui dis : «Eh bien: Hans, j'espère que vous me donnerez plus de quatre schellings la livre? Non, me répondit-il, je ne puis donner que trois schellings et demi. » Je parlai ensuite à d’autres marchands, quitous me répétèrent lamème chanson: « Trois schellings et demi. » Ceci me prouva clairement l'exactitude de mes soupcons, et que le but prétendu de se réunir pour entendre de bonnes choses n’était qu'un motif de se concerter pour tromper les Indiens sur le prix des castors. Réfléchissez, Conrad, et vous serez de mon opinion. Si les blancs s'assemblent si souvent pour apprendre de bonnes choses, ils en auraient certainement appris quelques-unes depuis longtemps. Mais ils sont encore très-ignorants. Vous connaissez nos manières d'agir. Lorsqu'un blanc voyage sur nos terres, et qu'il entre dans nos cabanes, nous le traitons comme je vous traite; nous le séchons s’il est mouillé; nous le réchauffons s'il a froid; nous lui donnons à manger et à boire s'il a faim et soif; nous étendons des peaux sous lui pour qu'il puisse se reposer, et nous ne lui demandons rien en retour. Mais si je vus chez un blanc et le prie de me donner à manger et à boire, il me répond : «Va-t'en, chien d’Indien. » Vous voyez done qu'ils n'ont encore appris que bien peu de bonnes choses, que nous savons, parce que nos mères nous les ont enseignées lorsque nous étions enfants, et que toutes ces assemblées n’ont pour objet que de nous tromper sur le prix des castors, »

Nous résumerons en quelques mots tout ce que nous avons dit sur ce sujet. La civilisation des Indiens n’est possible que par la religion et l'intelligente direction de missionnaires dévoués à leurs intérêts moraux et matériels; le commerce, l’agriculture et les autres moyens officiels employés par le gouvernement des États-Unis n’auront qu'une portée très-limitée et ne donneront que des résultats insuffisants, parce que les sauvages seront toujours dupes de leurs rusés civilisateurs, qui

6C0 VOYAGE PITTORESQUE ne cherchent qu'à les exploiter, à les déposséder, à les abrutir, à les anéantir. Les miracles du Paraguay ne peuvent pas se renouveler dans les grands déserts américains, parce que les Peaux-Rouges sont trop entourés de ces industriels sans principes qui démoralisent, énervent et dégradent ces nations primitives dont on pourrait tirer tant de ressources en les améliorant. Pourtant les missionnaires, par leurs écoles fixes et leurs visites annuelles de tribu à tribu, font un bien réel que les blancs ne parviendront pas à détruire facilement, ni de sitôt, et quoique la race indienne nous paraisse destinée à disparaître du nouveau monde, nous ne pensons pas que ce sera par une entière destruction, mais par une fusion progressive avec la race blanche, La nationalité périra sans doute, mais le sang indien coulera longtemps encore dans les veines. En obligeant les Peaux-Rouges à vendre leurs terres pour les parquer dans les grands déserts, nous ignorons si le gouvernement des États- Unis avait, dans cette mesure arbitraire, un but plus louable que celui de s'emparer de leurs magnifiques territoires situés à l’est du Mississipi; mais nous savons que cette vente forcée et les grandes émigrations (également forcées) vers l'Ouest entraïnèrent la ruine et la dépopulation des tribus semi-civilisées renfermées dans les États de l'Union américaine. Par l'opposition que les chefs n’ont cessé de faire contre les décisions du gouvernement, par leur répugnance à s'éloigner des lieux qui les avaient vus naître et grandir, et par les discours qu'ils ont prononcés au sujet de cette mesure déplorable, on voit qu'ils considéraient leur exil dans les grands déserts comme une condamnation à mort. Les Indiens sont tellement opposés à la vente de leurs terres, que plusieurs fois ils assassinèrent les chefs qui avaient signé l’acte de vente, soit que ces chefs n’eussent pas une autorité suffisante pour agir ainsi, soit qu'ils eussent été corrompus par l'or ou le wiskey des Américains ; et lorsque le gouvernement, informé de ces exécutions, eut la condescendance de ne pas ratifier le traité, on vit alors ces pauvres sauvages se livrer à la joie la plus folle et se soumettre ensuite volontiers à l’empôt du corps, c’est-à-dire payer aux parents du défunt une somme importante pour les compenser de leur perte. On raconte, au sujet de la répugnance des Peaux-Rouges à se défaire de leurs propriétés, une anecdote assez plaisante. Le gouvernement des États-Unis, voulant acheter des Ottowas les îles Martins, qui sont en face de Michillimackinack, envoya

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