‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 18 sur 137 · CYLINDRES NATURELS · texte numérisé non relu

CYLINDRES NATURELS

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des chênes, des lilas de Chine, des mesquites et des saules. Des buffles, des panthères, des antilopes, des chevreuils, des loutres, des castors, des dindes, des grouses, des cailles, des perdrix, des moqueurs vivent tranquillement dans ces solitudes. Autrefois, il y avait au pied des montagnes plusieurs villages d'Indiens Witchitas qui cultivaient le maïs ; mais depuis 1850 ils ont abandonné leurs villages pour se disperser dans les prairies, probablement à cause des incursions des Comanches. Il devait être doux pourtant de vivre dans cette région; l'air y est pur et frais comme le baiser d’un enfant, le climat délicieux ; le ciel y est toujours bleu comme un saphir d'Orient; une brise continuelle embaume l'atmosphère en passant sur le calice des fleurs; les cèdres et les lilas de Chine exhalent de suaves parfums; le colibri, le cardinal et l'oiseau bleu voltigent de branche en branche; de gros nids d'oiseaux de proie sont posés à la cime des rochers ou dans le creux des frondrières arides ; des tortues se traînent isolément auprès des ruisseaux qui murmurent doucement ; des absinthes, des fleurs amarantes et pourpres , des blocs de granit rouge d'où pendent des lierres, se dessinent sous la verdure des chênes, et de légers nuages planent sur le front tranquille des bouquets de bois. Scènes charmantes qui captivent l’Âme humaine, tout en la plongeant dans la rêverie. Les Chactas, à qui ces monts appartiennent, ne s’y aventurent jamais ; ils craignent les Comanches, et préfèrent cultiver en paix leurs terres dans la plaine que de se mesurer avec ces Indiens nomades, qu'ils méprisent encore plus qu'ils n'en ont peur. Dans les prairies voisines, on rencontre une foule d'élévations cylindriques de trente à cent mètres de circonférence sur une hauteur pareille et de mème formation que les montagnes. À l'extrémité occidentale des monts Witchita, deux de ces cylindres sont cannelés en spirale; leur hauteur est de dix mètres et leur circonférence de quinze. On ne s’explique guère par quel procédé la nature élève et façonne de pareils blocs de grand.

Tout ce désert, jusqu'aux sources de la rivière Rouge, est sillonné de sentiers tracés par les sauvages qui vont au Nouveau-Mexique ou en reviennent, ainsi que par ceux qui côtoient les frontières du Texas et les bords de la Canadienne, pour chasser les buffles et prendre des castors et des loutres, Ces sauvages sont, pour la plupart, des Comanches, des Wacos, des Kechies et des Quapaws. Cette dernière tribu, presque entiè-

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10! VOYAGE PITTORESQUE rement détruite, tire son origine de la nation des Arkansas, et vivait anciennement à douze ou seize kilomètres de la rivière Blanche. Ce sont des hommes d’un extérieure imposant, bons chasseurs et braves guerriers. On raconte qu'étant entrés une fois pour chasser les buffles sur le territoire des Chikassas, ceux-ci n’osèrent pas s'opposer à leur envahissement et jugèrent prudent de se retirer. Le chef des Quapaws apprit que les Chikassas agissaient ainsi parce qu'ils n'avaient pas de poudre; aussitôt il fit vider celle de ses guerriers dans une couverture, en fit’ deux portions égales, donna l’une à ses ennemis et distribua l’autre à ses compagnons d'armes. Après ce partage, le combat s’engagea durement, mais les Quapaws restèrent vainqueurs.

En quittant les monts Witchita pour remonter la branche septentrionale de la rivière Rouge, la constitution géologique du terrain change complétement. Le granit disparaît pour faire place au carbonate de chaux et au gypse, dont le gisement s'étend depuis la Canadienne jusqu'au Rio Grande dans le Nouveau-Mexique. En certains endroits, cette veine à jusqu’à vingt kilomètres de largeur, et laisse apercevoir toutes les variétés de gypse imaginables, depuis le plâtre commun de Paris jusqu’à la sélénite pure, dont on trouve des morceaux de plus d’un mètre d'épaisseur, aussi transparents que le verre. De distance en distance, on voit des collines isolées ou alignées en groupes, ayant de cent à deux cent cinquante mètres d’élévation ; elles sont, pour la plupart, de forme conique et composées de différentes couches d'argile, de gypse et de chaux. Vues de loin, elles ressemblent à des tentes gigantesques: bariolées de diverses couleurs, plantées dans l’immensité du désert pour abriter un peuple de colosses. Dans ces régions, comme sur les bords ae la Canadienne, on rencontre de longues files de monticules réguliers, en argile verte ou bleue, surmontés d’une espèce de palissade en gypse semblable aux colonnades d’une antique cité arrachée aux entrailles de la terre, et surmontant un dôme de verdure. Ces monticules ont l'air de fortifications élevées par une nation de géants. C’est que les œuvres de la nature sont fécondes en merveilles, et, dans les solitudes, les merveilles sont disséminées avec une profusion inouïe.

Vers les sources de la rivière Rouge on commence à trouver les curieux cañons, espèces de ravins naturels d’une grande profondeur creusés en nombre immense sur la surface des grands déserts de l'ouest.

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Ces ravins laissent à découvert la croûte terrestre composée dans ces endroits de plusieurs couches de grès ferrugineux et d'argile rouge ou calcaire. Dans celle-ci, on trouve des coquillages fossiles du genre Aelix plebeium, succinea elongata, ostrea, etc. Quelquefois on rencontre encore dans ces ravins de larges blocs de scories et d’autres productions volcaniques, ainsi que des agates, des onyx, des calcédoines et des bois fossiles. Quant aux prairies voisines, elles sont jonchées de fragments de carbonate de chaux que l'herbe recouvre en partie. Ces ravins rendent les voyages dans ces contrées bien difficiles, surtout pour les voitures chargées, car ces obstacles étant pour la plupart infranchissables, il faut les contourner, ce qui cause de grandes pertes de temps. Les ennuis et les difficultés de ces voyages sont parfois encore augmentés par le manque de nourriture; car, dans certaines saisons de l’année, les buffles et les chevreuils qui deviennent de jour en jour plus sauvages sont rares et presque introuvables. Les trappeurs et les Indiens attirent près d'eux les vaches et les buffles qui sont à portée de leur voix en imitant le cri des veaux; mais ce moyen est souvent dangereux, car il attire également les panthères et les animaux féroces qui veillent près des campements. Un autre désagrément qu'éprouve le voyageur dans ces latitudes, c’est la qualité de l’eau des ruisseaux et des rivières, presque toujours saumâtre. La nécessité les oblige d’en boire et son usage fréquent occasionne des maladies d'entrailles souvent dangereuses.

A mesure que l’on approche des sources de la branche septentrionale de la rivière Rouge, la rivière se subdivise, s’encaisse et s'écoule par une série de gorges étroites, formées de rochers de grès et d’argile de cent mètres d’élévation qui se perdent dans les escarpements du Llano Estacado. La situation géographique de ces sources est à trente-trois kilomètres de la Canadienne, par le 101° degré #5” de longitude ouest, et le 35° degré 35° 3” de latitude nord. La route la plus simple pour visiter ensuite les sources de l’autre branche est d'aller directement vers le sud en suivant les confins du Llano Estacado.

La formation géologique de cette contrée diffère encore de celles que nous avons précédemment fait connaître. Dans les rochers, le grès commun domine avec les veinures de quartz, de feldspath, de mica et de serpentine. Le sol est crevassé, sillonné de ravins profonds, et le caractère général du pays est l’aridité d’un désert brûlé par les ardeurs du soleil. Les

arbres silicifiés ‘sont très-abondants et les pétrifications tellement parfaites qu’elles laissent apercevoir les fibres, les nœuds et l'écorce de l'arbre aussi distinctement que si l'arbre vivait. On rencontre ces pétrifications en quantité dans une plaine sablonneuse recouverte de sensitives sauvages, et surtout de la schrantia angustata. Cette plaine est bornée au nord par un labyrinthe de mamelons de sable d’une longueur de dixneuf kilomètres; du haut de ces mamelons, on découvre le plateau du Llano Estacado, qui s'élève à deux cent soixante-dix mètres au-dessus des pays environnants.

Dans ces régions on jouit presque continuellement du décevant mirage. Les phénomènes qu'il présente sont peut-être plus singuliers et plus curieux que dans aucun autre pays du monde. Les différences de densité des couches de l'atmosphère sur ces plaines élevées causent des variations de réfraction extraordinaires et font paraître les objets éloignés sous les formes les plus extravagantes et les plus fantastiques ; en même temps, la réverbération du soleil sur la surface des prairies brise les ayons, reflète les couleurs variées de la lumière et du spectre irisé sur l'ezur du firmament. Parfois un corbeau, vu de loin, ressemble à un homme qui sautille; un antilope prend les proportions d’un buffle ou d’un chameau. Les lacs imaginaires, les villes aériennes, les rivières et les ombrages gracieux qui se retrouvent dans la plupart des mirages prennent près du Llano Estacado des contours plus veloutés, des tons plus décidés, un aspect plus enchanteur, plus frais et plus poétique ; les détails sont plus frappants et l'illusion plus complète; malheureusement, le voyageur inexpérimenté, que la soif dévore et que la fatigue accable, ne tarde pas à s’apercevoir que ces tableaux séduisants ne sont qu'un leurre fatal.

Les Comanches appellent le bras méridional de la rivière Rouge Æichi-è-qui-ho-no, c'est-à-dire rivière de la ville des chiens de prairies. Ce nom lui vient sans doute de la quantité de ces petits quadrupèdes (spermophilus ludovicianus) qui habitent dans ces solitudes en plus grand nombre que dans les autres déserts américains. Je ne crois pas, en effet, qu'il existe au monde un village aussi grand que celui que les chiens de prairie se sont construit dans la plaine qu'il faut traverser pour arriver aux sources du Ki-chi-è-qui-ho-no. La longueur de ce village est de trente-quatre kilomètres, sa largeur est tout aussi considérable, ce qui,

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en le supposant à peu près circulaire, fait une superficie d'environ huit cent trente-quatre kilomètres carrés. Par ces dimensions gigantesques, on peut juger de la population de ces intéressants petits vivipares qui y vivent.

On trouve des villages de chiens de prairies depuis le Mexique jusqu'aux limites les plus reculées des États-Unis. Dans le choix d'un site pour l'établissement de leurs colonies, les chiens de prairies choisissent presque toujours un endroit découvert, un peu élevé, à l'abri des inondations et sur lequel croît une herbe courte dont ils se nourrissent plus particulièrement. 11 est à croire que ce quadrupède n’a pas besoin d’eau pour vivre, car il s'établit parfois dans des localités où n'existent ni sources ni rivières à plus de trente kilomètres autour, et sur des terrains où l’on ne trouverait pas une goutte d’eau en creusant des puits de plus quarante mètres de profondeur. Aussi les bords de ces villages ont-ils généralement un aspect aride et désolé; ces petits vandales augmentent encore cette apparence en rongeant et dévorant toute espèce de végétation près de leurs habitations; ils n’épargnent que quelques fleurs dont la présence paraît leur plaire, comme l’erigeron divaricatum, le solanum, l'ellysia nyctagenea, et deux ou trois autres des mêmes genres.

Le chien des prairies ressemble beaucoup à l’écureuil pour sa taille, sa grosseur el sa physionomie ; il n’a de commun avec le chien proprement dit que son cri, qui approche de l’aboiement, Il se creuse des terriers qui ont jusqu'à trois mètres de profondeur, et la terr: enlevée des galeries est placée par lui en forme de cône au-dessus de sa demeure souterraine, Ces galeries ont, en général, douze ou quinze centimètres de largeur; on y rencontre fréquemment des serpents à sonnettes et des hiboux d’une petite espèce, qui ne se font pas scrupule de s'installer dans ces logements spacieux et commodes, au détriment des propriétaires constructeurs. Dans la belle saison, le chien des prairies s’assoit, pendant une grande partie du jour, sur le sommet de sa demeure et converse avec ses voisins d’une manière très-bruyante. A l'approche d’un cavalier ou d’un animal dangereux, le premier groupe qui l'aperçoit aboie d’une façon particulière; l’alarme se communique aussitôt de proche en proche à tous les citoyens de la république; chacun lève la tête, dresse l'oreille avec inquiétude et regarde autour de soi avec anxiété ;

alors commence un chœur d’aboiements percants, une agitation extrème se fait remarquer dans toute l'étendue du village, puis tout se tait comme par enchantement, et toute la communauté disparaît sous torre avec la rapidité de l'éclair.

Quand les chiens de prairies voient s'approcher l'hiver, vers la fin d’octobre, ils ferment avec de la paille et des tiges de fleurs tous les passages qui conduisent à leurs terriers, et s'endorment jusqu'au retour du printemps. Dans les grandes solitudes septentrionales du Texas, il est rare de faire un long voyage sans rencontrer plusieurs républiques de chiens de prairies. Les bords du Ki-chi-è-qui-ho-n0, en particulier, en présentent plusieurs très-considérables.

Tout le pays, aux environs de cette rivière, est très-accidenté; les gorges sont plus fréquentes et plus profondes que dans le reste de la contrée. Au fond des ravins composés de couches de sable, de gypse et d’argile rouge et bleue, coulent en frémissant de petits ruisseaux d'eau claire. A l'extrémité sud-est du Llano Estacado se trouvent les sources du Ki-chi-è-qui-ho-n0; leur position géographique est au 34° degré 42” de latitude nord, et au 103° 07” 11” de longitude ouest. Leur hauteur est à huit cent-vingt mètres au-dessus du golfe du Mexique. Elles sortent avec impétuosité du fond d’une caverne près de laquelle on arrive en passant par un corridor étroit formé par deux murailles naturelles de trois cents mètres d’élévation. Ces rochers ont pris, sous la double action du temps et de l’eau, les formes les plus bizarres et les plus extraordinaires que l'on puisse imaginer. Constructions, châteaux et clochers du moyen âge, bas-reliefs et figures humaines, tout s’y trouve mélangé avec caprice et même avec art, tout s'y combine admirablement pour produire un effet pittoresque d’une merveilleuse beauté. Les cimes des deux murailles apparaissent sous le voile d'azur du firmament comme les caractères d'un alphabet géant, ou comme des tours brisées. On dirait que le d‘vin architecte a voulu conserver à ce petit coin de terre, à peu près inconnu des hommes, le type primitif, sauvage et grandiose de la création antédiluvienne.

” Le Llano Estacado que nous avons plusieurs fois nommé et qui se trouve à lorient des sources de la rivière Rouge est un plateau uni et très-élevé, Son nom, qui veut dire : Z4 plaine aux piquets, lui vient de ce que autrefois il était traversé par une route allant du Texas à Santa

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