‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 37 sur 137 · BASSIN · texte numérisé non relu

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le sol, le climat et les productions de la haute Californie, une influence marquée, Éloignée à deux cents kilomètres des côtes, cette gigantesque muraille reçoit les vents chauds, chargés de vapeurs, qui soufflent de l'Océan, se déchargent en pluie ou en neige sur la partie occidentale de la chaîne et laissent au versant opposé la sécheresse et les vents glacials. Aussi voit-on à la même époque, à la même latitude et à la même hauteur, douceur de elimat, fertilité, richesse du sol, l'été enfin, régner d'un côté, tandis que la stérilité, le froid et l'hiver sévissent plus ou moins rigoureusement sur le versant opposé de ces colosses de la nature, dont la beauté sublime est peut-être unique sur notre globe.

Entre la sierra Nevada à l’ouest et les montagnes Rocheuses à l’est, et depuis le 25° degré latitude nord jusqu’au Colombia, se trouve une série de bassins intérieurs d’un caractère tout particulier, en ce que les rivières et les cours d’eau n'ont poiut d'issue dans la mer, mais se perdent dans les sables de la plaine ou das les lacs salés. Les plus remarquables de ces bassins sont: le Bolsom de Malpimi, situé entre le 27° et le 29° degré de latitude nord, et le Grand-Bassin qui s’étend sur une plaine sablonneuse de deux cent soixante-dix mille kilomètres carrés, borné an sud par une chaine de montagnes nouvellement découvertes et encore inexplorées ; à l’ouest, par la sierra Nevada; au nord, par une branche des montagnes Rocheuses et le Colombia , et à l’est par la chaîne des Wah-Satch et des Timpanogos. De l’est à l’ouest, son diamètre est d'environ sept cents kilomètres; sa forme est à peu près celle d'un carré, sa hauteur au-dessus du niveau de la mer varie de mille trois cent cinquante à mille sept cents mètres. Entouré de tous les côtés par de hautes montagnes, ses lacs et ses rivières n'ont aucune communication visible avec l'Océan. Aride en partie et à peiné habité, la physionomie de ce vaste pays est celle d’un désert parsemé de nombreuses oasis, qui pourraient abriter des populations agricoles. C’est dans un de ces sites favorisés par la nature que les mormons ont établi leur principale résidence, comme nous le verrons dans la suite de notre description.

L'intérieur du Grand-Bassin est montagneux ; les montagnes ont un aspect uniforme ; elles s'élèvent brusquement d’une base de douze à vingt-cinq kilomètres de circonférence à la hauteur de sept cents à mille sept cents mètres au-dessus de la plaine ; la plupart sont recouvertes

d'arbres et de verdure; la neige blanchit leurs sommets durant la plus grande partie de l'année et entretient des sources considérables qui s'échappent en torrents et vont se perdre les unes dans les lacs, les autres dans des plaines d’artémises, ou dans des terrains d’alluvion.

A part les vallées arrosées par les rivières, le pays est en général stérileet sec; on y voit peu de pâturages et peu de bois; le chant des oiseaux y est à peu près inconnu, même dans les bocages les plus frais et les plus touffus.

Le cœur s’attriste en pénétrant dans cette région étrange et mélancolique. Les Indiens qui l'habitent vivent isolément, par familles ou par petites bandes ; ils émigrent, selon les saisons, d’un endroit à l’autre pour chercher leur nourriture dans quelques méchantes racines; les animaux mêmes y sont rares. Un silence accablant, morne, effrayant, règne continuellement dans ces lieux ; on dirait que la mort plane dans cette atmosphère sans vie et sans voix et qu’elle prépare une tombe au voyageur qui pénètre dans ces solitudes.

Un autre singulier caractère de ces déserts, c’est le phénomène que présentent la plupart des rivières en roulant avec fracas dans ces ravins énormes appelés cañons par les Mexicains. Ces ravins, souvent impénétrables, sont creusés par les eaux dans les entrailles de la terre jusqu’à cent et même cinq cents mètres de profondeur, formant parfois des murailles perpendiculaires tellement rapprochées que l’on pourrait passer facilement d’une rive à l’autre au moyen d’un pont d’une médiocre longueur.

La plus belle des rivières qui arrosent le Grand-Bassin est le Humboldt, ainsi nommée par les Américains en témoignage du respect et de l'estime qu'ils professent pour le Nestor des voyageurs scientifiques. Cette rivière n’est guère connue que des trappeurs et des chasseurs ; quelques cartes en font néanmoins mention sous les noms de Sainte- Marie ou de Ogden. Elle a deux branches qui prennent leurs sources dans un groupe de montagnes situées à l’ouest du grand lac Salé; après une course de soixante-dix kilomètres, les deux branches se réunissent dans un même lit et vont se perdre aux pieds de la sierra Nevada, sans l’atteindre toutefois. Le Humboldt n’a point d’affluents; à mesure qu'il avance vers l’est, il perd de son volume par l'absorption et l'évaporation de ses eaux, et se termine par un lac marécageux, dont les bords sont

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plats et blanchis par des incrustations salines. À l'époque des sécheresses, le Humboldt n’a guère plus d’un à deux mètres de profondeur; là contrée par où il passe est sablonneuse et sans terre bonne pour la culture; pourtant ses bords immédiats sont fertilisés par des terrains d'alluvion, que larivière charrie à l’époque de la fonte des neiges, et sont également ombragés par des bouquets de saules et de cotonniers. Pendant plus de quatre cents kilomètres son cours n’est interrompu par aucun obstacle; sa direction de l’est àl ‘ouest sert maintenant de route aux émigrants qui se rendent dans la haute Californie. La vallée du Humboldt a été pendant longtemps le rendez-vous des trappeurs, des voyageurs * et des employés des grandes compagnies américaines de four-

1 Les voyageurs formaient une espèce de corps au Canada, comme les arrieros où charretiers au Mexique, et comme eux on les employait dans de longs voyages; il y avait pourtant cette différence , c'est que les arrieros voyageaient par terre avec des charrettes, des mules et des chevaux, et que les voyageurs allaient par eau avec des bateaux et des canots, Les voyageurs étaient employés par les premiers marchands français dans leurs expéditions lointaines pour le commerce des fourrures, à travers les interminables labyrinthes de laes et de rivières de l'intérieur de l'Amérique. Les voyaszurs datent de la même époque que les coureurs de bois; comme eux ils passaient les intervalles de leurs longues et périlleuses exeursions en réjouissances, en fêtes, dépensant en quelques jours les sommes qu'ils avaient gawnées dans une ou deux années de dangers et de fatigues inouïs. Leur costume était moilié européen et moitié sauvage, mais parfaitement adapté à leur genre de vie.

D'origine française, les voyageurs sont gais, toujours prêts à raconter une anecdote, à chanter une chanson et à danser au milieu des bois au campement du soir, Polis et complaisants, ils cherchent toujours à rendre service à leurs campagnons de voyage en les aidant par tous les soins et toutes les attentions possibles, Il serait difficile de trouver des hommes aussi soumis à leurs chefs, d'aussi bonne humeur dans les privations, et aussi capables d’endurer les plus grandes fatigues. Habiles bateliers, ils rament volontiers du matin au soir sans se plaindre; le pilote chante une vieille légende, les rameurs mêlent leurs voix à la sienne pendant le refrain; ainsi se passent les longues journées des voyageurs, Le soir ils débarquent sur les rives d’un lac ou d'une rivière, allument les feux du bivouac, racontent chacun à leur tour quelque aventure extraordinaire et s'endorment ensuite, sans craindre les Indiens et les bêtes féroces qui les entourent.

A Saint-Louis, pendant une fête en l'honneur de M. Laclède, fondateur de la ville, nous eûmes l'occasion de voir une centaine de ces voyageurs et de trappeurs vêtus de la plus singulière manière, Une bonne partie de ces hommes extraordinaires avaient des noms célèbres dans les annales du désert, et le récit des aventures de ces sauvages blancs remplirait des volumes d'un intérêt peu médiocre, La plupart de ces enfants des soiitudes sont en bonne amitié avec les Peaux-Rouges, et ils finissent en général par épouser des filles indiennes , soit à cause des relations fréquentes qu'ils entretiennent avec les tribus, soit à cause de la séeurité et des avantages qui résultent pour eux de ces mariages,

Lorsque le Canada passa sous la domination anglaise, les voyageurs et les coureurs des bois furent déscspérés et découragés ; mais peu à peu ils se réconcilièrent avec les nouveaux venus, el finirent par les servir loyalement, Depuis l'invention des bateaux à vapeur l'existence poétique des voyageurs a presque disparu ; les échos des lues el des rivières ne répètent

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rures, qui venaient y passer une partie de l'hiver; mais à présent ces intrépides enfants du désert dressent leurs tentes plus au nord.

Les autres rivières du Grand-Bassin sont : à l’est, la Révicre-dl'Ours, qui prend sa source dans la chaîne des Timpanogos et va se jeter dans le grand lac Salé, après avoir arrosé une vallée tortueuse , aussi fertile que pittoresque, de deux cent soixante-huit kilomètres de longueur;, l'Utah et le Timpanaoza, où Timpanogos, qui se jettent dans le lac Utah; le Nicollet, qui alimente le lac de ce nom; à l'ouest, la Rivière de la Truite-saumonée, qui tombe dans le lac de la Pyramide; le Carson, le” Walker et l'Orven, qui descendent en grondant de la sierra Nevada, et vont se perdre dans de jolis lacs auxquels ces rivières donnent leur nom. On aperçoit également dans les régions encore inexplorées plusieurs cours d’eau que les blancs n’ont jamais visités, mais qui n'échapperont pas longtemps aux scientifiques explorations du gouvernement des États-Unis. Tel est l’aspect général de ces déserts, dont l'apparence sst plutôt asiatique qu'américaine, et qui méritent que nous leur consacrions quelques pages pour en.faire connaitre les détails les plus importants.

Pour aller de San-Francisco dans la haute Californie au Grand-Bassin, et de là dans l’Orégon ou aux États-Unis, on remonte le Rio de los Américanos et l'on traverse ja sierra Nevada au 39° degré 17° 12” de latitude N., près des sources de la Truite-Saumonée. Ce passage est à cinquante-cinq kilomètres à l’est de la Nouvelle-Helvétie, et à deux mille quatre cents mètres au-dessus du niveau dela mer. En hiver, il est très-difficile de se frayer une route à travers la sierra Nevada, à cause des défilés inextricables de ces montagnes affreusement escarpées et des neiges abondantes qui caractérisent cette chaîne. Mais en été cette route est d’un pittoresque, d’un grandiose et d’une merveilleuse beauté, que l'on ne rencontre pas dans les Pyrénées, les Alpes, et même dans l'Himalaya. Les rochers de lave disséminés partout ont une physionomie granitique et contiennent de nombreux fragments d'obsidienne. Le pin à noix (pinus monophyllus) croît en abondance sur les deux versants de la chaîne; la noix est huileuse, mais d’une saveur agréable; elle

plus leurs joyeuses chansons françaises. Leur gloire s’est éteinte; ils ne sont plus les maitres et les grands navigateurs des mers intérieures du nouveau monde, et bientôt le nom de voyageurs ne sera plus qu'une selle légende des solitudes américaines,

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