‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 57 sur 137 · RS TS · texte numérisé non relu

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songes et s'appellent yossakeeds ou jissoukés. On a voulu donner à ces deux classes le caractère d'une association dont l'importance équivaudrait à celle de la franc-maconnerie; nous le croyons d'autant moins, que cette fraternité prétendue ne s'accorde guère avec les haines, encore existantes, de tribu à tribu, et qui font que les médés et les jissoulés s’entr'égorgent sans pitié comme les autres guerriers. Il est de fait nctoire que les Indiens intelligents comprennent facilement la plupart des monuments pictographiques gravés ou peints par les magiciens et les prophètes; cela nous porte à croire que ces deux corps n’ont aucun lien particulier qui les rattache aux autres tribus, et que leur idéographie suit les mêmes principes que celle des autres populations de l'Amérique septentrionale, Cette idéographie ne diffère de la vulgaire que par un peu plus d’incohérence et d’obseurité, qui découlent naturellement des sujets qu’elle représente, et dont le caractère est essentiellement mystique. Les midés sont régulièrement organisés en corps pour étudier et enseigner la magie. Les 7issoulés ne forment pas une association proprement dite : ils se composent d'hommes isolés qui se livrent aux prédictions et à l'interprétation des songes et des augures. Néanmoins, dans la pratique, ces deux arts ne laissent pas d’avoir quelque analogie ; ainsi le midé cherche à se rendre les événements propices et le Jéssouké les prophétise. Tous les deux attribuent leur pouvoir à l'intervention des esprits qui peuplent le ciel et la terre, et tous les deux possèdent des amulettes qui leur donnent une puissance surnaturelle. Parmi les tribus alyonquines, et probablement d’autres peuplades du Nord, on voit une troisième classe d'individus formant une association secrète dans ses rites, et appelée wabeno (prononcez ouabino), de ouabun, lumière du matin, parce que les réjouissances, ou plutôt les orgies auxquelles se livraient les membres de la société pendant les réunicns noctures duraient jusqu’à la pointe du jour. Cette institution est d’une origine plus moderne que celle des #idés ; elle en est non-seulement une moditication, mais encore une dégradation; son objet unique parait être le plaisir des sens, la luxure et le culte du phallus, dans ce qu'il avait auciennement de plus ignoble. L'amour, qui n'entre point dans les compositions du midawin, est souvent chanté dans les orgies du wabeno, dont les rites mystérieux nous sont très-peu connus.

Telles sont les trois classes d'hommes qui ont le plus développé l'art

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graphique dans les déserts de l'Asnérique septentrionale, 1 est inutile de donner ici des détails sur ces institutions étranges qui tombent, sinon devant les progrès que fait la civilisation parmi les tribus américaines voisines des pionniers anglo-saxons, au moins sous l'influence de toutes les causes qui contribuent à leur décadence et à l'extinction de la nationalité indienne. Du reste, nous sommes convaincu qu'on a donné trop d'importance à ces institutions, que les opinions qui ont été émises sur ee sujet sont un peu hasardées, et qu'il règne encore beaucoup plus d'obseurité que de certitude sur la nature de ces trois sociétés.

Les midés, dans l'exercice de leurs fonctions médicales et dans leurs cérémonies mystiques, chantent ordinairement des chansons qu'ils savent par cœur, ou qu'ils ont pictographiées sur des peaux ou des écorces de bouleau, et dont les figures sont des symboles mnémoniques qui servent à rappeler les paroles figurées par un type conventionnel. Ces paroles, pour être répétées, doivent avoir été apprises une fois ; car, quoique les signes qui les représentent ne soient pas variables, celui qui ne connaît pas les signes ne pourrait pas chanter les paroles. On peut dire que ces signes sont à la fois phonétiques, mnémoniques et homophones, et c'est ce qui en rend l'intelligence impossible à celui qui n’y a pus été antérieurement initié. Dans ces sortes de signes , la valeur phonétique n’est conservée que d’une manière relative ; ainsi la figure d’un lièvre ou d’une oïe ne représente pas les sons wau-bos (lièvre), waiwai (oie), mais bien le nom générique d’un quadrupède ou d’un oiseau dans un sens figuratif ou représentatif. Ce mode primitif de rappeler les idées est trop imparfait pour spécifier les sons ; néanmoins, c'est un moyen puissant pour aider la mémoire et lui raviver le souvenir des choses apprises; c’est aussi le but unique que se proposent les Peaux- Rouges en pictographiant leurs chansons. On voit par ce qui précède que ces caractères hiéroglyphiques ont nécessairement différentes clefs, qui varient sinon de tribu à tribu, du moins de nation à nation.

Après un minutieux examen de la pictographie des ouabinos, on s'aperçoit que les signes symboliques représentant des paroles suivent les mêmes principes que nous venons d'indiquer pour les chants des midés, et qu'ils n’ont d’autre valeur que celle de l’association des idées qu'on y attachait en pictographiant les sons, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Citons quelques exemples. Un signe hiéroglyphique repré-

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sentant un homme tenant un serpent vivant dans ses mains doit s'inter. préter par ces mots : « Je l'ai pris sous terre; » un chasseur debout avec un arc et des flèches se traduit ainsi : « Je chasse avec deux corps; » un arbre avec deux jambes signifie : « Je danse jusqu'à l'aurore, » ete, Comme on le voit, ces expressions indiquent un symbole, une action mystique. Pourtant il règne souvent de l'incohérence dans les idées représentées par les signes symboliques ou phonétiques, et ces signes ayant en outre une clef variable pour leur interpétation, il s'en. suit que cette idée est très-difficile à découvrir. Aussi nous ne doutons pas qu’une inscription indienne appartenant à l’une de ces catégories ne puisse être interprétée de deux ou trois manières, complétement diffé rentes les unes des autres. Le premier travail de l’interprète sera douce de classer l'inscription qu'il veut traduire, et de l’examiner attentivement, afin de savoir si elle appartient à la pictographie commune, à la pictographie totémique ou à la pictographie que nous appellerons mystique, parce qu'elle est uniquement pratiquée par les membres des sociétés secrètes dont nous avons parlé plus haut. Cette classification nécessaire fera connaître, dans une certaine mesure, non la valeur des signes, mais l'association des idées qui se rattachent aux signes pictographiés.

La valeur idéographique ou symbolique d’une certaine quantité de signes reproduits fréquemment, avec ou sans modifications, ne peut êtreexactement interprétée qu'après une série d’études longues, variées, d'autant plus laborieuses que l'alphabet pictographique des Peaux- Rouges est fort borné, et à peu près inconnu. Nous finirons certainement par obtenir pour la pictographie et les inscriptions américaines les mêmes résultats qui ont été obtenus pour les hiéroglyphes égyptiens et les inscriptions orientales. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette œuvre est bien difficile, car les monuments américains sont rares. Les Indiens, il est vrai, depuis l'Atlantique jusqu'à l'océan Pacifique, et depuis le Canada, ce pays aux grandes neiges, jusqu'aux plages embaumées de la Floride, sèment avec assez de profusion leurs pensées symbolisées sur les rochers baignés par les lacs et les fleuves de leurs sublimes déserts, sur les arbres séculaires de ces forêts immenses qui n'ont encore jamais retenti des bruits de la hache civilisatrice du pionuier, sur les peaux et sur l'écorce du bouleau, ce papyrus de l'Amérique

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du Nord. Les Peaux-Rouges, que l'on méprise et que l'on abrutit pour les anéantir, laissent ainsi des traces profondes de leur passage dans les solitudes, des marques de leur piété envers le Créateur, de leurs exploits dans les combats, de leurs souvenirs historiques, de leurs poétiques aspirations et de leurs mystérieuses croyances; mais ces inscriptions sont courtes, simples, ignorées comme l'existence de ceux qui les ont tracées…; puis, les rochers se couvrent de mousse ou de limon; la pluie, les torrents et les tempêtes usent la pierre; les arbres meurent, pourrissent, tombent en poussière, et c'est ainsi que s'effacent peu à peu ces vestiges de l'art idéographique d'un peuple encore dans l'enfance et qui s'éteint avant sa virilité...

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