CHAPITRE IX
Statistique indienne, — Causes du décroissement de la population indienne, — Nomenela-
ture des tribus indiennes, Û
Avant de commencer les récits historiques et les peintures de maœurs des Indiens actuels, nous terminerons cette partie par quelques mots sur la statistique des Peaux-Rouges, I y a deux sièeles, les Indiens de l'Amérique du Nord comptaient, sans y comprendre ceux du Mexique, emiron seize à dix-sept millions d'âmes; depuis ce temps, la civilisation leur «enlevé les deux tiers de leur territoire; le fer, le feu, leau-de-vie, la petite vérole et le choléra ont fait également parmi eux plus de qua lorze millions de victimes, Quelques auteurs américains avoucni que, depuis arrivée de la race saxonne dans l'Amérique septentrionale, les guerres et les maladies ont anéanti environ douze millions de Pean- Rouges. Depuis la fin du dernier sièele, la population indienne, en effet, a beaucoup diminué; néanmoins, aucune des tribus qui existaient alors n'a été complétement anéantie,
L'agent principal de destruction de ce malheureux peuple est l'eaude-feu; est ainsi qu'ils appellent le svishey, espèce de mauvaise eaude-vie fabriquée avec du maïs ou de l'orge fermentée, Le gouvernement américain, par un sentiment louable d'humanité, a promulgué des lois qui défendent sous des peines sévères l'exportation des liqueurs alcooliques parmi ces peuplades; mais la plupart des agents officiels qui résident parmi les Peaux-Rouges interprètent ces décrets à leur facon, et laissent faire les marchands, en disant que «les Indiens ne sont pas
des hommes devant la loi. » Grâce à ce raisonnement, des torrents de
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VOYAGE PITTORESQUE, ETC. Ju wiskey sont répandus dans les tribus où cette liqueur funeste multiplie chaque jour les crimes, l'ivrognerie, l'abrutissement et le meurtre. L'ivresse rend les sauvages furieux et féraces; ils se battent, se mordent et se tuent; s'ils ne trouvent personne avee qui ils puissent se queeller, ils s'en prennent à leurs feinmes, à leurs enfants, et ces pauvres créatures sont obligées de fuir et de se cacher dans les bois durant des jours et des nuits.
Par le discours suivant prononcé dans un grand conseil de la nation des Creeks (prononcez Cris) par Grangulakopak, le grand querrier, nous pouvons juger de la manière dont les sages Indiens envisageaient l'introduction du wiskey chez eux.
« Pères, frères et compatriotes, nous nous sommes réunis pour délibérer, Sur quel sujet? Sur un sujet non moins important que de savoir si nous serons où non une nation. Je ne me lèverai pas pour proposer un plan de bataille, ou pour diriger la sage expérience de cette assemblée dans l'arrangemen. «+ nos alliances : votre sagesse rend ceci inutile pour moi. Le traître où plutôt le tyran que je vous dévoile, à Creeks, n'est pas né sur notre sol; c'est un mécréant qui se cache, un émissaire du mauvais esprit des ténèbres. C'est ce liquide pernicieux que nos prétendus amis les blancs ont si artilicieusement introduit et si abondamment versé parmi nous! 0 vous, Creecks! quand je tonne à vos oreilles cette dénonciation, c'est pour vous dire que si cette coupe de perdition continue de dominer chez nous avee une puissance si grande, vous cesserez d'être une nation; vous n'aurez ni tètes pour vous diriger, ni mains pour vous protéger, Tandis que ce jus diabolique mine tous les pouvoirs de votre corps et de votre esprit, le zèle de vos guerriers sera imoffensif, leurs bras affaiblis ne pourront ni lancer des flèches ni se servir de leurs armes aux jours de bataille. Dans les jours de conseil, quand la sûreté nationale dépendra des lèvres du véne, ble sachem, il secouera sa tête avec un esprit distrait et ne prononcera que le balbutiement d'une seconde enfance. »
La petite vérole fut introduite pour la première fois chez les Indiens, en 1837, par les blancs. Dans l'espace d'un mois, elle enleva, chez les Biccaries, les Assinniboins, les Corbeaux, les Mandans, les Minetaries, et les Picds-Noirs plus de douze mille personnes, Le fléau jeta la conster-
uation et le désespoir parmi ces populations : on voyait des individus,
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312 VOYAGE PITTORESQUE arrivés au paroxysime de la douleur, se poignarder, se jeter dans des précipices, ou bien se rouler sur le sable en poussant des cris déchirants, tandis que d’autres se précipitaient dans l’eau froide des lacs et des rivières, où ils trouvaient la mort aû lieu du soulagement qu’ils cherchaient contre le fu intérieur qui les dévorait. Les guerres intestines sont devenues moins fréquentes depuis l'introduction des armes à feu chez les Peaux-Rouges; ce n'est donc point à ces luttes seules qu'on doit attribuer désormais la décroissance de la population, qui augmenterait même, loin de diminuer, si une civilisation intelligente et adaptée au caractère et au mode d'existence de ces peuplades leur venait en aide. Nous voyons, en effet, que les Indiens isolés, qui se trouvent dans des conditions de bien-être positif, se multiplient dans une proportion notable. Ainsi, chez les Cherokies, qui habitaient l'État de la Géorgie avant leur émigration forcée sur les frontières de l'Arkansas, le chiffre annuel des naissances, comparé à celui des décès, était en moyenne de sept cents par dix mille âmes, en sus.
Nous citerons encore, comme dernière cause de la dépopulation de la race indienne, son émigration forcée. Les Peaux-Rouges ne sont nomades que par nécessité; ils aiment passionnément le sol qui les à vus naître et la terre où repose la cendre de leurs ancêtres. Sauf quelques légères exceptions, les tribus actuelles habitent les contrées qu'elles ont toujours habitées depuis une époque immémoriale. L’insuffisance du gibier, ou toute autre raison matérielle, n’obligerait pas les Indiens à émigrer, si le gouvernement américain ne les y contraignait en les expropriant de leurs terres natales, pour les envoyer dans des pays lointains qui leur sont inconnus. Pendant ces émigrations forcées, les femmes, les enfants et les malades sont entassés pèle-mêle sur des wagons, avec les bagages; les hommes vont à pied ou à cheval, escortés par des dragons ou des volontaires, qui, considérant les émigrants comme des malfaiteurs, les traitent souvent avec une brutalité révoltante. Beaucoup de ces pauvres gens meurent er route par suite du chagrin, des fatigues, des souffrances, de la chaleur ou de la soif. Des centaines d'Indiens sont enlevés par les maladies durant leur émigration; les vieillards et les infirmes succombent sous le poids des misères et des fatigues du voyage; des multitudes sont englauties sous les eaux du Mississipi. On cite, entre autres faits, celui de Monmouéh, bateau à vapeur nolisé à
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tres-bon marché, comme ayant été condamné à cause de sa vieillesse, et sur lequel on embarqua six cents Indiens, que l’on transportait sur la rive droite du Mississipi, Le bateau à vapeur fut abordé par un autre et coulé à fond. Trois cent onze Indiens périrent par suite de cet accident, En chemin, on voit des femmes qui se désespèrent sur le cadavre de leurs époux ou sur la tombe de leurs enfants, et sont entraînées par force loin des restes chéris des objets de leur tendresse, La femme du célèbre chef Ross mourut de chagrin avant d'arriver sur la terre où le gouvernement l’envoyait. Bien d'autres eurent le même sort. Les survivants arrivent mornes et abattus sur le territoire qui leur est assigné par le contrat de vente. Ils abandonnent peu à peu leurs coutumes et leurs usages pour imiter les /aces pdles, parce que le buffle et le chevreuil étant rares dans ces contrées, ils sont obligés de travailler la terre pour vivre. Ils perdent peu à peu de leur caractère originel et ne conservent que leur: costume, souvent modifié par des étotfes de fabrique européenne.
Cette vie étant en opposition avec leurs goûts et leur nature, ils plantent nonchalamment le maïs et les légumes dont ils ont besoin pour se nourrir, comme le feraient des hommes condamnés aux travaux forcés. Tristes et découragés, ils s’asseyent sur le seuil de leurs cabanes, fument la pipe rouge de la Fontaine sacrée, et regardent s’évanouir dans les airs les spirales argentées de la fumée du tabac des blanes, comme ils ont vu s'évanouir la gloire de leurs ancètres. Les traditions séculaires deviennent pour eux un douloureux regret qui les accable en leur faisant sentir le poids de leur situation. Le souvenir du passé, avec ses danses joyeuses, ses fêtes animées, ses chasses dangereuses et ses combats héroïques, ne fait qu'augmenter leur sombre mélancolie. Alors ils se plongent dans l'ivresse pour oublie: ces souvenirs d'une époque de liberté et d'indépendance; les marchands leur offrent de tous côtés ce poison hideux qu'ils appellent l'eau-de-feu, et l'Indien le boit avec avidité, car la haine, la fureur et le désespoir sont dans son âme ; mais, désormais impuissant, et ne pouvant appeler la vengeance à son aide, il préfère mourir abruti, dégradé, plutôt que de vivre avec les nobles passions qui faisaient autrefois sa gloire et sa fierté, Dans ce long suicide moral et physique, il faut l'avouer, il est puissamment secondé par la civilisation américaine et l'intérêt sordide des blancs, qui convoitent le coin de terre qu'il occupe
Met