VUE DES DARDANELLES
Le canal des Dardanelles, dont l'étendue est d'environ douze lieues, et qui joint à l'Archipel la mer de Marmara, est défendu par deux châteaux garnis de batteries dont les feux en se croisant, peuvent, s'ils sont bien entretenus, défier les efforts de la marine la plus savante et la plus hardie. Ces châteaux, que Mahomet II fit construire pour garantir sa conquête, sont situés à environ trois lieues de l'embouchure du canal, et cinquante lieues au sud-ouest de Constantinople , près d'un endroit où les rivages d'Europe et d'Asie ne sont séparés que par un espace de quatre cents toises. Le nom de Dardanelles y qui leur a été donné, vient de l'ancienne ville de Dardanus, dont il existe encore quelques ruines dans le voisinage. Les Empereurs turcs, à différentes époques, ont armé ces deux forts de canons d'un calibre immense et d'énormes pierriers. Mais aucun art n'avoit présidé à ces fortifications qui dévoient rendre le détroit inexpugnable. La plus formidable artillerie étoit servie par des canonniers ignorants. Les flottes vénitiennes, à la faveur d'un bon vent, osoient quelquefois braver les feux de ces châteaux, et se montrer dans la mer de Marmara. Le sultan Mahomet IV voulut, en 1660 5 leur opposer un nouveau rempart, et fit élever deux forts à l'embouchure du canal. Cette position offroit moins d'avantages , parcequ'une distance d'environ mille cinq cents toises y rend le tir incertain et la défense insuffisante. Les nouveaux châteaux furent bientôt aussi négligés que les anciens. Ce fut la France qui força en quelque sorte la Turquie à mieux protéger le siège de son Empire. Le duc de Choiseul, inquiet des desseins que la Russie manifestoit sur la Pologne, résolut de troubler par une diversion les vues de cette puissance. D'après son instigation, la Porte Ottomane osa déclarer la guerre à Fimpératrice Catherine II. L'événement répondit mal aux espérances du duc de Choiseul ; mais ce ministre réussit à faire sentir au sultan Mustapha III que les défaites de ses armées dévoient être attribuées à leur ignorance, et lui envoya le baron de Tott pour réformer le système militaire le plus défectueux. Une escadre russe venoit de porter la terreur dans l'Archipel. La flotte turque avoit été embrasée dans le port de Tchesmé; les vaisseaux vainqueurs mouilloient déjà à l'embouchure du canal. Le baron de Tott , avec beaucoup d'art et de vigilance , et sur-tout avec d'adroits ménagements pour un peuple ignorant et fier, réussit à mettre Constantinople à l'abri du danger dont elle étoit menacée. Les Russes, en voyant des batteries bien disposées, n'osèrent franchir le détroit. Ce fut sous la direction du baron de Tott que fut construit le nouveau château d'Europe. Mais les Turcs ne conservèrent pas long -temps l'impulsion que leur avoit donnée le défenseur des Dardanelles. Dans l'année 1807, ils essuyèrent l'ignominie de voir une flotte anglaise se présenter devant Constantinople. Plusieurs ministres lâches ou corrompus, favorisant l'entreprise des Anglais,
VUE DES DARDANELLES, avoient fait taire devant eux les feux des châteaux des Dardanelles, et osoient appuyer dans le divan les propositions qu'ils venoient dicter à la Porte. Ce fut encore une fois la France qui sauva Constantinople. M. le général Sébastiani ranima l'énergie du Sultan et du peuple; quelques jours lui suffirent pour couvrir la ville et le port de batteries que les Anglais se virent obligés de respecter. Mais tandis qu'ils disposoient leur retraite, des Français s'étoient déjà portés vers ces châteaux, et la flotte anglaise, à son retour, fut saluée par de monstrueux boulets de granit tiré des carrières de la Troade, qui abîmèrent la mâture de plusieurs vaisseaux. D'autres souvenirs ont illustré ce canal autrefois nommé l'Hellespont. C'est là que Xerxès fit construire ce pont monument d'orgueil, de puissance, et de folie; c'est là que les Athéniens et les Lacédémoniens vengeant par leurs discordes les Perses qu'ils avoient vaincus avec tant de gloire, se livrèrent des batailles terribles. L'Hellespont rappelle aussi les grandes entreprises d'Alexandre , des Romains , et de Mithridate. On ne peut faire un pas sur ces deux rives sans rencontrer des lieux immortalisés par la poésie. Homère et les héros qu'il a chantés les remplissent encore de leur renommée. Les sommets de l'Ida sont apperçus au loin ; le Scamandre et le Simoïs en descendent. Ici on montre les tombeaux d'Achille et de Patrocle; là celui d'Ajax, et le bois d'Hector. La brillante et malheureuse témérité de Léandre occupe encore plus la pensée , que le souvenir des héros. C'est un peu au-dessus des châteaux représentés dans cette Vue, et du côté de la mer de Marmara, que se trouvoient, en face l'une de l'autre, les villes de Sestos et diJbjdos, rendues célèbres par l'infortune de Héro et de son amant. On reconnoit encore le rocher sur lequel s'élevoit la tour de Léandre, dont le nom a été, comme nous l'avons dit, faussement appliqué à celle qui est devant le port de Constantinople.
Deux autres châteaux sont situés tout-à-fait à l'embouchure du canal des Dardanelles dans l'Archipel. L'un appelé Koum-Kalessj, est voisin du lieu de la Troade , où débarqua l'armée d'Agamemnon ; l'autre, construit sur la côte opposée d'Europe par le baron de Tott, porte le nom de Kelid^Bachr, Nous ne parlons de ces châteaux que pour prévenir, en indiquant leur situation, l'erreur qui pourroit les faire confondre avec ceux qu'on voit ici, et sur lesquels il nous reste à donner quelques détails. La Vue est prise du rivage d'Asie; un groupe de voyageurs turcs occupe le premier plan: l'un d'eux, seul debout, regarde un vaisseau sous voile et assez près de terre, dont le pavillon est dans la direction de l'extrémité du château d'Asie. Ce château donne son nom, Dchatak-Kalessy, au village qui lui est contigu; et l'un et l'autre le doivent à une poterie considérable établie dans le voisinage. Ce nom signifie château des pots.
Le château d'Europe s'appelle Seddul-Bachr-Kalessy (digue de la mer). On voit qu'il consiste en une tour crénelée placée au milieu d'une enceinte circulaire ; celle-ci Test elle-même dans un espace carré dont le mur, aussi crénelé et flanqué de deux tours, paroit plus haut du côté du village de Majdos, adossé au château et s'élevant en amphithéâtre au bord du canal. La plupart des charpentiers de Constantinople sortent de ce village dont le nom rappelle encore celui de Madytos que lui donne Xénophon.