VIS-A-VIS DE CONSTANTINOPLE
L'antique Chalcédoine dont cette gravure offre l'emplacement a perdu son nom, ses monuments, et même ses ruines. Toujours éclipsée par la superbe Byzance, elle s'est vue contrainte de céder à cette capitale de l'Orient jusqu'aux pierres qui rappeloient sa splendeur passée. Le voyageur cherche en vain de grands souvenirs sur le rivage où fut Chalcédoine. Tout y respire encore la volupté; mais rien n'indique plus que Vénus y ait eu ce temple fameux qui comptoit, dit-on, autant d'autels qu'il y avoit de nations dans la Grèce florissante. On rencontre sur ce beau promontoire une fontaine remarquable par la pureté de ses eaux; on sait qu'elle étoit autrefois consacrée à Mercure; mais que sont devenus ces bois sacrés , ces paisibles ombrages qui séduisoient l'imagination des Grecs et donnoient tant de charmes aux objets de leur culte?
Une chapelle construite par Rufin , ministre d'Arcadius et d'Eudoxie , subsistoit encore dans le XVF siècle. Soliman II , occupé d'élever la magnifique mosquée qui porte son nom, jeta un œil d'envie sur les matériaux précieux que lui offroit cette église chrétienne, et en fit transporter les marbres à Constantinople. Ce n'étoit pas la première fois que Chalcédoine éprouvoit les inconvénients d'un voisinage aussi dangereux ; dans le IV^ siècle l'empereur Valens , irrité contre elle , avoit détruit ses murailles et en avoit employé les pierres à la construction d'un aqueduc qui existe encore.
Un site pittoresque, d'agréables maisons de campagne, la température la plus douce, une grande abondance de fleurs et de fruits ; enfin l'avantage d'échapper par son obscurité aux troubles, aux discordes, aux massacres dont la ville de Constantin est souvent le théâtre et la victime; voilà tout ce qui reste à Chalcédoine, ou plutôt au village de Kadi-Kieuï (bourg du Cadi), dont les Turcs lui ont donné le nom. On n'y compte plus qu'environ quatre cents maisons.
L'enceinte de Chalcédoine étoit assez étendue ; elle occupoit les deux rives de l'anse dont l'entrée est bordée par une muraille au second plan de la gravure, et au troisième par un petit groupe d'arbres ; cette anse n'est ni étroite ni profonde. La rade de Kadi- Kieuï est tellement ouverte que les vaisseaux n'y trouvent aucun abri. On apperçoit au fond de l'anse deux maisons , les premières de ce village , derrière lesquelles commence la longue allée de cyprès qui indique les cimetières turcs de Scutari. La partie la plus élevée de cette ville occupe l'arriere-plan. L'artiste, fidèle à retracer tout ce qui intéresse les mœurs et les usages, montre, auprès de quelques maisons de campagne, un groupe de Grecs qui forment des danses grotesques. Les mariniers qui de la Propontide apportent des provisions à Constantinople, aiment à descendre sur ce rivage;