PRISE DE LA MONTAGNE DE BOULGOURLOU
La montagne de Boulgourlou , située sur le rivage d'Asie , est le point d'où Constantinople se découvre le mieux dans toute son étendue. L'artiste conduit le spectateur sur le sommet de cette montagne, et montre des Turcs, des Grecs, et des étrangers qui viennent jouir d'un des aspects les plus renommés de ces climats. A leurs pieds un riche et fertile terrain se développe en pente douce, traversé par le chemin qui mené à Scutari, et parsemé de petites maisons de campagne et de kiosques. Les compartiments qui le divisent semblent en figurer les différentes cultures : ce sont des pépinières, des jardins, des vignobles^ des champs de légumes et de melons de toute espèce. Le dernier plan, à gauche du tableau, est occupé par la mer de Marmara; les deux pointes qui s'y avancent sont celle des Sept-Tours, et celle du Sérail où commence le Bosphore. L'œil suivant le cours de ce canal entre Scutari et Constantinople, distingue, malgré l'éloignement et la petitesse des objets, les différents quartiers de la capitale de l'Orient. L'entrée du port est indiquée, presque au milieu du tableau, par un vaisseau à droite duquel s'offrent successivement les faubourgs de Galata et de Péra, les villages de Dolma-Baktché et de Beschik-Tasch; les vastes ombrages à gauche et sur le quatrième plan sont des cimetières turcs qui s'étendent depuis Chalcédoine jusqu'à Scutari.
Comme dans d'autres descriptions on parle avec détail de chacun des objets renfermés dans cette Vue, nous placerons ici un résumé historique des révolutions de Constantinople.
On ne connoit avec précision ni l'époque où Byzance fut fondée, ni même celle des nations grecques qui sut la première établir une colonie dans un lieu si précieux pour la navigation. Parmi les historiens, les uns attribuent cette gloire aux Milésiens, les autres aux Mégariens; ceux-ci aux Athéniens, ceux-là aux Lacédémoniens. L'alliance, ou plutôt la possession de cette ville , fut un continuel sujet de rivalité entre ces deux derniers peuples. Philippe, roi de Macédoine, la soumit à son empire; Alexandre sut en tirer un puissant parti pour établir sa domination sur l'Asie. Byzance acquit sous les Romains beaucoup de splendeur. En l'année 197 de notre ère, elle expia cruellement l'appui qu'elle avoit prêté à Niger, l'un des compétiteurs de l'Empereur Sévère; celui-ci se vengea comme un barbare, d'un siège qui avoit arrêté pendant trois ans ses armes victorieuses ; il fit démolir les murs et les principaux édifices de Byzance , et , pour mettre le comble à l'outrage, il la soumit à la petite ville de Périnthe.
Par un singulier jeu de la destinée, Byzance dut à une autre guerre qui s'éleva entre les maîtres du monde, le privilège d'en devenir la capitale. Les merveilleux avantages
VUE DE CONSÏANTINOPLE.
de sa position la firent triompher de la gloire, de la puissance, et des richesses de Rome. En l'année 33o , Constantin, après avoir vaincu Licinius , le dernier de ses rivaux, s'arrêta dans l'humble bourgade qui portoit encore le nom de Byzance, et prit la résolution d'y transférer le siège de l'empire ; il enferma sept collines dans l'enceinte que lui-même traça pour la ville nouvelle qui devoit porter son nom; il y rassembla les plus précieux trophées de Rome, et les ouvrages les plus vantés de la Grèce. Parmi ses successeurs, Valens, Théodose-le-Grand , Théodose le jeune, et Justinien, furent ceux qui s'occupèrent avec le plus d'activité d'étendre et d'embellir Constantinople. La force et la hauteur de ses murailles furent pendant plusieurs siècles la seule barrière qui contint les Alaric, les Attila, les Genseric, et enfin les conquérants arabes. Dans les deux sièges qu'en firent ces derniers, le feu grégeois les frappa d'une terreur qui persuada long-temps aux Musulmans que la destinée leur avoit refusé cette seule conquête. Le grand mouvement des Croisades fut une nouvelle cause d'inquiétudes et d'humiliations pour les Empereurs grecs. Alliés infidèles des vengeurs du Christianisme, ils expièrent une trop juste défiance. En 1204, des chevaliers français conduits par Baudouin, comte de Flandre, s'emparèrent de Constantinople, et y fondèrent un empire qui eut aussi peu de gloire que de durée; en 1269, Michel Paléologue en chassa Baudouin II.
Les Musulmans avoient appris des Chrétiens que Constantinople pouvoit être prise ; cependant les Turcs, plus terribles encore que les Sarrasins dont ils avoient renversé l'empire^ reculèrent pendant près de deux siècles devant une entreprise qui demandoit la réunion de toutes les ressources de l'art militaire. Mahomet II s'y prépara en profitant des découvertes que cet art avoit faites en Europe. Le courage de Constantin Paléologue ne put sauver une ville attaquée par le canon , et à laquelle un habile conquérant avoit ôté tout espoir de secours. Constantinople fut prise d'assaut le 29 mai 1453 ; et depuis ce temps elle est devenue la capitale de l'Empire Ottoman. Les Turcs ont mal conservé les grands monuments qui la décoroient; mais les fréquents désordres dont elle avoit été le théâtre sous les Empereurs grecs, la rapine et le brigandage que les Croisés y exercèrent pendant près de soixante ans, et sur -tout les tremblements de terre, concoururent aussi à la ruine de plusieurs édifices dont l'architecture n'avoit pas d'ailleurs la même solidité que ceux de la Grèce et de Rome. Cependant les Empereurs turcs en ont élevé un assez grand nombre qui sont remarquables, soit par la grandeur des proportions et par la richesse des matériaux, soit par la hardiesse et les bizarreries quelquefois ingénieuses du goût oriental. L'enceinte de cette ville est considérable, mais inférieure à celle de Londres et de Paris. Sa population, qu'on a beaucoup exagérée, peut être évaluée au plus à quatre cent mille ames. Les maisons, toutes bâties en bois et d'un seul étage, ne sont nullement dignes d'être comparées à celles de nos grandes capitales; mais elles offrent une décoration très diversifiée, et le coupd'œil en est pittoresque. Constantinople est appelée par les Turcs Istambol; et ce mot semble venir de l'expression grecque àç tnv rtôXiv, ad urbem , à la ville.
VUE GÉNÉRALE