PRISE DE LA TOUR DE LÉANDRE
Quelle est cette pompe qui se déploie sur le Bosphore, et vient partager l'attention des spectateurs avec les édifices majestueux, la multitude de vaisseaux^ les groupes d'arbres , et tous les effets pittoresques de la capitale de l'Orient ? dans quel ordre s'avancent ces bateaux dont le mouvement uniforme sillonne le paisible canal de la Mer Noire ! Je vois dans l'attitude de tous les personnages qui s'offrent à mes yeux l'image du respect et du recueillement. C'est le maître absolu de ces contrées qu'ils entourent. Il est dans le plus somptueux de ces bateaux , assis sous un dais qui étincelle de ce que le kixe oriental offre de plus précieux. Le Grand-Seigneur se rend par eau à la grande mosquée de Scutari; ou il va visiter, entre tant de beaux sites, celui dont l'aspect lui paroît le plus riche et le plus animé. Nous nous retrouvons près de ce rocher fameux nommé la tour de Léandre , le lieu d'où Constantinople se découvre avec le plus d'étendue et de magnificence. Par le choix de cette solennité et d'un point de vue si favorable, l'artiste a donné de l'intérêt à un tableau où les objets de contemplation sont extrêmement multipliés. Le Grand- Seigneur domine sur toute cette scène. Les plus beaux rivages de l'univers , un vaste canal qui ne connoît point les tempêtes , tout lui obéit, tout vient flatter son orgueil et ses yeux.
Dès que le Sultan a désigné le jour de cette promenade (et il le fait ordinairement la veille) , Constantinople prend un air de fête. Mais la joie n'a point dans des contrées où règne un despotisme aussi sévère l'expression naïve, ingénieuse, qu'elle a parmi nous. L'Européen que la curiosité conduit à ce spectacle voudroit transporter sur un théâtre aussi riant et aussi riche la vivacité d'un peuple aimable, le goût et l'élégance qui savent varier les tableaux, les trophées de la gloire, le charme de la galanterie. Il se rappelle et regrette sur les rives du Bosphore ce qu'il a vu sur les rives de la Seine. Cependant il contemple avec intérêt la cérémonie qui frappe ses yeux; elle lui retrace le caractère du gouvernement qu'il est venu observer. Si tout n'est pas digne de son admiration , tout devient au moins pour lui un sujet d'étude.
La pompe impériale s'avance; six sandalié (grands bateaux), qu'on ne voit point ici, ouvrent le cortège; ils sont montés par des Itchoglan (pages de Sa Hautesse) au nombre de cent -cinquante. Dans deux bateaux qui vont et viennent à droite et à gauche des premiers, sont des ZT^^^eYc/ (messagers du palais); ils se tiennent debout; leur voix tonnante annonce l'approche du Souverain , et une canne qu'ils ont à la main prescrit à tous les navires particuliers de s'éloigner.
Après les bateaux des Itchoglans vient celui appelé sarik - sandalié , que monte le
VUE GÉNÉRALE
dignitaire porteur du sarik ou turban de Sa Hautesse. Les regards osent à peine se reposer sur cet ornement ; on croit voir le front auguste qui en est ordinairement revêtu; tout s'incline, tout tremble. Celui qui tient le sarik lui fait faire un léger mouvement, comme pour exprimer la bienveillance d'un maître satisfait de ses esclaves. Les Sultanes, sœurs du Grand-Seigneur, brodent en perles et en pierreries un schâll carré dont elles lui font présent le jour du Bajram, et qui recouvre son turban dans toutes les pompes où il est ainsi offert à la vénération publique.
Le sarik- sandalié est suivi de six kaiks, dont un seul paroît dans cette vue. Chacun d'eux porte un Aga (chambellan) qui est assis le visage vers la poupe , pour ne pas tourner le dos aux kaïks du Grand -Seigneur. Ces kaïks, au nombre de deux, se font aisément reconnoître à un dais orné de trois fanaux, entouré d'une balustrade d'argent massif, et supporté par quatre colonnes revêtues du même métal. Ce dais est d'un drap rouge dont les extrémités sont richement brodées en or, et les franges sont des festons de perles fines.
Le Grand-Seigneur paroit assis ou plutôt couché dans le premier de ces kaïks. Derrière lui, mais hors du dais, le Bostandgi-Bachi tient le gouvernail; c'est l'un des privilèges de sa place qui répond à celle de lieutenant -général de police. L'espace que couvre le dais, est divisé par une petite balustrade d'argent massif qui sépare le monarque des trois grands dignitaires assis en face de lui.
Au milieu de chacune des deux rangées que forment les Bostandgis du kaïk impérial sont deux Basch-Tchokadar (valets de chambre); l'un tient \iskemle, espèce de tabouret dont le Sultan se sert pour monter à cheval au moment où il débarque; et l'autre assis vis-à-vis du premier, tient un ibrik, aiguière de vermeil pleine d'eau pour l'usage de Sa Hautesse. A la proue est un messager du palais. Ce kaïk s'appelle kirlankitsch ( hirondelle de mer) , du nom de l'oiseau sculpté sur l'éperon , et qui en a ou doit en avoir la figure.
Le second kaïk du Grand-Seigneur est aussi richement décoré que le premier, dont il ne diffère qu'à ses extrémités. Il est occupé par le Siliktar-Aga qui porte le sabre de Sa Hautesse ; mais personne n'oseroit s'asseoir à la place réservée pour le Souverain. Le Sultan passe à son retour sur celui des deux kaïks qui le suivoit au départ; il en change toutes les fois qu'il quitte la terre.
Les autres kaïks du cortège sont montés par les grands eunuques du sérail. A leur tête est le Kizlar-Aga, chef des eunuques noirs, ministre redouté des plaisirs du Grand- Seigneur. On le voit qui repose avec indolence, avec orgueil. Dans un pays où le respect nait de la crainte, un chef d'eunuques en faisant trembler le sérail, fait trembler tout l'empire.
Les batteries de la tour de Léandre signalent par de nombreuses décharges le passage du Souverain. Quelques Bostandgis qu'on voit sur ce rocher, et qui sont profondément inclinés, indiquent le recueillement religieux avec lequel cette pompe est contemplée.
Le Grand-Seigneur est parti à neuf heures du sérail, il arrive à onze au lieu indiqué.
On dresse à la hâte des tentes pour le recevoir ; il prend son repas , il fait sa prière ; on donne le signal pour les jeux. Ce sont d'abord des danses de corde. Ce spectacle , qui a pour unique et triste genre d'intérêt le péril des acteurs, offre ici tout ce qui peut charmer la multitude en l'effrayant : les cordes sont tendues d'une montagne à l'autre, ou d'une plaine au sommet d'une montagne; les danseurs v arrivent avec une agilité et une intrépidité surprenantes. Ceci rappelle ce que les vieilles chroniques rapportent des fêtes données à nos rois dans les XIIP et XIV^ siècles.
Les jeux qui succèdent remontent à une antiquité plus reculée. Ce sont des luttes exécutées à -peu -près comme celles qui excitèrent si long -temps l'enthousiasme des Grecs. Les lutteurs sont nuds avec des caleçons de cuir, et ont le corps huilé ; ils s'inclinent trois fois jusqu'à terre devant le Grand-Seigneur. Les vainqueurs reçoivent de Sa Hautesse le prix, qui est une somme de quelques sequins. Rarement on permet aux athlètes de se livrer à une fureur démesurée. Les Turcs paroissent si sûrs de leur vaillance , qu'ils n'ont pas besoin de l'entretenir par des spectacles meurtriers ; ils n'éprouvent pas d'ailleurs ce besoin d'émotions vives qui agite la plupart des peuples européens et se montre jusque dans leurs plaisirs. Le combat de Tours, qui suit celui des lutteurs, n'a aucune analogie avec le terrible combat du taureau dont l'Espagne a conservé le déplorable usage. L'ours qu'on lance dans la carrière est muselé ; l'adversaire qui se présente contre ce malheureux animal se borne à lui faire mille insultes pour exciter par degrés sa rage impuissante. Des chiens qui sont aussi muselés viennent doubler les affronts auxquels il est en butte , sans augmenter son péril.
L'approche de la nuit termine ces jeux dont les Turcs ne paroissent point se lasser, mais qui ne leur inspirent aucun transport. Le respect suffiroit pour arrêter toute acclamation. Le Grand-Seigneur retourne dans sa capitale. Il est contre l'étiquette qu'il passe la nuit hors de la ville , si ce n'est dans les séjours qu'il fait à ses palais d'été.
Portons maintenant nos regards sur Constantinople qui s'offre ici sous l'un de ses plus beaux points de vue. De la tour de Léandre l'œil parcourt l'enceinte immense du sérail qui semble xme ville entière enfermée dans les ombrages d'une forêt. De longues et vieilles murailles se montrent à côté des plus riantes masses de verdure ; des images de paix se mêlent à des images de terreur; des arbres majestueux s'élancent jusqu'au faite des coupoles et des minarets. On découvre au-delà des murs du sérail cette mosquée du sultan Achmet, celle de Sainte-Sophie, que M. Melling nous a déjà fait connoitre, et en-dedans, la tourelle du divan. Mais essayons de mettre quelque ordre dans l'indication des principaux objets que cette Vue nous présente.
A gauche, entre deux kaïks derrière lesquels est une frégate fort près du rivage, on apperçoit le pavillon des Perles {Indgirly-Kieuschk). Le Grand-Seigneur s'y rend chaque année pour jouir du spectacle de Yciiasma, ou fontaine sainte, dont la source est dans l'enceinte du sérail, et qui jaillit, ce jour-là seulement, sous l'arcade du pavillon où des tuyaux la conduisent. Cette fontaine est révérée des chrétiens grecs qui attribuent à ses eaux une vertu miraculeuse. Le Bostandgi-Bachi en fait l'ouverture ; il se rit de la crédulité des Grecs, et en même temps il la met à profit en leur vendant assez cher
VUE GÉNÉRALE DE CONSTANTINOPLE
la permission de remplir leurs cruches. Le Grand-Seigneur prend plaisir à contempler leur empressement, leurs extases, leurs ablutions. Il leur jette quelques pièces de monnoie pour payer Famusement qu'ils lui donnent^ et jouit des combats qu'ils se livrent dans leur avidité à s'en saisir.
Le sérail a une lieue et demie de circonférence. Les hauts cyprès que l'on voit derrière le mur, indiquent remplacement de vastes jardins cultivés dans son enceinte, et où croissent tous les légumes destinés à la consommation du Grand- Seigneur et de sa maison. Six hôpitaux, tous extérieurs, et dont un pour les femmes, reçoivent les personnes qui sont atteintes de la plus légère incommodité ; cette précaution fait que la peste, ce fléau si commun à Constantinople , exerce rarement ses ravages dans le sérail.
L'un de ces hôpitaux (^ Hastalik-Odassi) ^ placé en-dehors du mur sur le quai, est reconnoissable au minaret d'une mosquée contigué. A sa gauche est un arbre isolé , et quelques autres arbres le séparent à droite d'un kiosque ou pavillon construit par Sélim III, qui y passoit habituellement la journée au sortir de son harem. La pointe du sérail voisine de ce kiosque forme avec celle de Top-Hané l'entrée du port ; l'une et l'autre sont garnies de batteries.
Au milieu de la gravure et dans le troisième plan est la mosquée Suleymanijé , à quatre minarets ; on en a parlé ainsi que de la petite tour carrée appelée Yankin- Kieuschk qui l'avoisine.
La partie du rivage le long de laquelle sont rangés des vaisseaux à l'ancre est le faubourg de Galata, qui se termine à la tour de même nom. Les négociants étrangers habitent ce faubourg; celui de Péra , résidence des ambassadeurs européens, occupe depuis cette tour le reste de la colline.
La caserne des canoniers et la fonderie de canons {Top-Hané) qu'on fera connoitre dans une autre Vue, s'offrent tout-à-fait à droite de celle-ci, sur le rivage. Il forme du côté du port une pointe où est construite la grande douane de Galata. Le beaupré d'une frégate à l'ancre est dirigé vers cet édifice.
Le vaisseau sous voile, à gauche du tableau, indique l'entrée de la mer de Marmara.
VUE