‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 27 sur 87 · VUE DE LA SECONDE COUR INTÉRIEURE DU SÉRAIL · texte numérisé non relu

VUE DE LA SECONDE COUR INTÉRIEURE DU SÉRAIL

l'enveloppe dans une mousseline, et la présente de nouveau au Grand-Visir, qui se levé, ainsi que toute l'assemblée, et tire avec respect de son sein le sceau impérial pour l'apposer sur l'enveloppe de la pièce : il la remet alors au grand chambellan , qui va la porter au Grand-Seigneur. On se rasseoit en attendant la réponse. Bientôt après, le chambellan revient, tous se lèvent; le Grand-Visir va au-devant des ordres de Sa Hautesse, retourne ensuite à sa place, et reste debout. Il reçoit des mains du grand chambellan le Hatt-Chérif, rescrit impérial, le porte à sa bouche et à son front, rompt le cachet, dont le grand chambellan recueille les débris, lit le rescrit, et le met dans son sein. Alors on se rasseoit.

On voit aussitôt arriver un grand nombre de pages : les uns dressent des tables devant le Grand-Visir et chacun des membres du divan; les autres présentent à ces ministres et à l'Ambassadeur l'aiguiere pour se laver les mains : celui-ci est le seul qui prenne place à la table du Grand-Visir. Les secrétaires, les gentilshommes d'ambassade et les autres personnes distinguées du cortège, s'asseoient aux tables du grand amiral et des ministres. Rien n'égale la profusion de ce repas et le nombre des mets qui sont servis un à un : on les goûte à peine , ce qui fait qu'on ne reste pas longtemps à table. Lorsque chacun est retourné à sa place, on donne à laver, puis l'on présente l'eau de rose et le parfum.

L'Ambassadeur, accompagné du premier interprète et des huissiers de la Porte, et suivi de son cortège, est ensuite conduit dans la cour, sous une galerie pratiquée entre la salle du divan et la porte du trône, Bab-ehSaadet, Là, le grand maitre des cérémonies le revêt d'une pelisse de martre zibeline. Les personnes distinguées du cortège sont revêtues de pelisses d'hermine, de kéréké et 'de cajfetan, manteaux d'honneur du second ordre. Cependant le Grand-Visir s'est rendu de la salle du divan à celle du trône. L'Ambassadeur y est introduit, bientôt après, avec douze ou quinze des principaux membres de l'ambassade : chaque personne est soutenue par deux Capidgi- Bachi^ chambellans. Des pages et des eunuques blancs sont rangés en haie des deux côtés de la galerie qui conduit à la salle du trône. La grandeur de cette salle est bien loin de répondre à l'importance des cérémonies auxquelles elle est destinée; elle est cependant suffisante, attendu que l'étiquette n'admet que très peu de personnes à approcher du trône de Sa Hautesse. Il est placé sur l'un des côtés de la salle : le luxe oriental a épuisé toutes ses recherches pour rendre ce trône plus magnifique. Il a la forme d'un lit antique; l'or et les perles fines rehaussent l'éclat du tapis précieux dont il est couvert; les colonnes en sont de vermeil. Le Grand -Seigneur y prend place, revêtu de la pelisse de cérémonie, qui rappelle l'ancien costume tartare; son turban est surmonté d'une aigrette enrichie de diamants: il est en bottes jaunes; ses pieds sont appuyés sur un gradin. Le Grand-Visir et le grand amiral sont à la droite du trône; à la gauche se tiennent le grand eunuque noir et le grand eunuque blanc. Tous sont debout, aussi bien que l'Ambassadeur, qui, s'approchant du trône, adresse son discours à Sa Hautesse. Ses paroles sont répétées en langue turque par le premier interprète de la Porte; après quoi le Grand-Visir fait, au nom du Grand -Seigneur, une

VUE DE LA SECONDE COUR INTÉRIEURE DU SÉRAIL, réponse que l'interprète traduit à l'Ambassadeur. Alors celui-ci prend les lettres de créance des mains de son secrétaire; il les remet au Mir-Alem, prince de l'étendard, commandant des chambellans , qui les passe au grand amiral. Cet officier les présente au Grand-Visir, qui les pose sur le trône. Aussitôt l'audience est levée, et l'Ambassadeur se retire avec sa suite. Revenu dans la première cour, il remonte à cheval, ainsi que son cortège; et, rangé sur un des côtés, il voit défiler les Janissaires et toute la Cour ottomane. L'Ambassadeur , immédiatement après , reprend sa marche pour se rendre, dans le même ordre, au palais de Péra.

Tel est le grave et minutieux cérémonial qui s'observe à la Porte pour la réception des ambassadeurs; il n'a point changé depuis des siècles. Le temps, qui amené des ïîiutations si fréquentes dans l'ordre de la nature comme dans les destinées et les mœurs des nations , a respecté les mœurs stationnaires des Ottomans : aussi rien de nouveau chez eux; tout y est soumis au joug de l'habitude, à la tyrannie de l'usage; et ce n'est que d'après ces mobiles uniformes que s'y décident presque toujours les affaires les plus importantes comme les plus frivoles.

Reportons maintenant nos regards sur le tableau de l'artiste, et tâchons de nous reconnoitre dans cette vaste étendue de bâtiments qui régnent autour de la seconde cour. Sur la gauche, on distingue le pavillon qui sert d'habitation aux officiers attachés aux grands dignitaires : il est joint à la salle du divan par un long portique derrière lequel sont pratiquées les cuisines des officiers du Grand -Seigneur. La salle du divan est éclairée par une tour carrée et par des fenêtres qui donnent sur le portique. Non loin de cette tour et sur le devant, on aperçoit deux dômes d'une égale hauteur qui surmontent deux salles voisines de celle du divan. Dans la première, se tiennent tous les dignitaires qui ne font point partie du divan; le Grand-Visir et tous ceux qui composent ce conseil , avant d'aller y siéger, s'arrêtent dans la seconde salle.

On aperçoit encore de ce côté, au fond de la cour, la porte du trône toute resplendissante d'or, et décorée d'ornements variés. C'est dans cette partie que se trouve l'habitation du Sultan; la garde en est confiée aux eunuques blancs, qui sont aussi chargés de la surveillance extérieure du harem , attenant à ce corps de bâtiment.

Le sérail est imposant par son étendue ; rien de plus léger que l'architecture de ses nombreux portiques; rien de plus magnifique que les ornements prodigués dans certains emplacements consacrés aux cérémonies publiques; mais, en même temps, rien de plus simple que l'architecture et la disposition des appartements consacrés à l'usage particulier du Sultan, de ses femmes et de ses officiers. La distribution des pièces est peu commode; elles sont petites pour la plupart : la richesse des étoffes et des tapis y rappelle seule le luxe oriental.

Dans le lointain l'on distingue parfaitement la ville de Scutari , qui se dessine si noblement en amphithéâtre au pied de la montagne de Boulgourlou , couverte de jeunes forêts. Plus loin, à droite, on peut suivre la prolongation de la côte d'Asie et parcourir de l'œil les riants coteaux du golfe de Nicomédie.

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