‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 28 sur 87 · DU HAREM DU GRAND-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

DU HAREM DU GRAND-SEIGNEUR

Ce n'est point assez pour M. Melling de présenter une Vue faite pour exciter la curiosité la plus vive, la vue de l'intérieur du harem; il doit donner des renseignements sur la partie la moins connue des mœurs orientales. L'occasion qu'il a eue de les acquérir lui étoit fournie par l'emploi d'architecte de la sultane Hadidgé, sœur cadette de Sélim III. Nous avons souvent parlé du penchant que montroit ce monarque pour les arts et les connoissances des Occidentaux. Mais il connoissoit trop bien la nation farouche dont il entreprenoit d'adoucir la barbarie , pour déceler brusquement ses goûts et ses projets; c'étoit quelquefois par ses ministres, et plus souvent par ses sœurs 5 qu'il faisoit faire l'essai de ses sages innovations. Quand elles paroissoient accueillies ou du moins tolérées par le peuple de la capitale , il les répétoit dans ses palais mêmes. Ainsi M. Melling, à la faveur d'une fonction qui l'appeloit assez fréquemment au Sérail, et d'une réserve habituelle qui écartoit de lui tout sujet d'ombrage, non seulement a vu avec sécurité et à loisir ce harem, autour duquel la terreur veille pour la volupté; mais de nombreux entretiens avec la Sultane et les femmes attachées au service de cette princesse lui en ont révélé les usages et les lois. Voyons d'abord de quelle manière se compose le harem.

Le Grand - Seigneur a ordinairement cinq femmes^ et quelquefois sept; le nombre de ses concubines est illimité : c'est à son avènement au trône qu'il choisit celles qui doivent entrer dans son lit à titre à' épouses et de Sultanes \ mais cet honneur ne leur est confirmé que par la naissance d'un enfant. Le bonheur d'être pere est refusé au prince héritier; quarante femmes composent alors son harem particulier, mais elles ont été reconnues stériles. La raison politique de cet usage, c'est qu'il ne peut y avoir d'héritiers du trône reconnus que ceux qui sont nés du Grand-Seigneur, depuis le moment où il règne. Telle est la rigueur de cette loi dénaturée, que, si l'une des femmes du prince héritier accouche, l'enfant est étouffé à sa naissance, quel que soit son sexe. Tout s'empresse autour du nouveau souverain ; tout conspire à lui présenter l'image des délices les plus variées. Le harem se rajeunit, et reçoit un grand nombre d'habitantes nouvelles; la mere et les sœurs du Sultan, le Grand -Visir, le Capitan - Pacha , enfin les personnages les plus importants de l'Etat lui envoient en présent chacun deux ou trois esclaves jeunes, belles, et vierges. Qui d'entre eux oseroit s'exposer à la colère du Sultan , si celui - ci avoit à se plaindre d'une virginité suspecte ? Le prix de ces esclaves varie beaucoup , et peut être évalué de huit à vingt mille de nos francs: c'est leur beauté seulement qui détermine le prix; leurs talents et les qualités

INTÉRIEUR D'UNE PARTIE DU HAREM DU GRAND - SEIGNEUR, intéressantes dont elles peuvent être douées , y sont comptés pour peu. Ainsi , par trop de soin à ne s'occuper que de la volupté , on néglige tout ce qui peut en faire le plaisir de Pesprit , de l'imagination, ou du cœur. Une hiérarchie qui n'est point immuable s'établit entre les cinq nouvelles épouses , et s'indique par des titres qui répondent à ceux de Madame première, Madame seconde, etc. Dès que leur grossesse se déclare, elles jouissent des honneurs rendus aux Sultanes; chacune d'elles a son appartement séparé , et vingt-une esclaves sont vouées à son service. Le Sultan se fait une loi de dissimuler, ou du moins de ne signaler par aucun privilège apparent, les préférences qu'il donne, soit à Pune de ses femmes, soit à lune de ses maîtresses. Ce qu'il y a de moins connu dans le harem, c'est l'existence d'une favorite déclarée. Nous entendons beaucoup répéter en Europe le mot de Sultane favorite ; la vérité est que la langue turque n'a pas un seul mot qui corresponde à celui-là.

Une grande uniformité règne dans les appartements des Sultanes; souvent la propreté y supplée au luxe : ils consistent en une chambre à coucher, une antichambre, une salle de bains, une pièce où elles font leur toilette en sortant du bain, et un petit jardin garni de fleurs; un divan de l'étoffe la plus riche forme tout l'ameublement de chacune de ces pièces.

L'âge le plus florissant de la beauté des femmes du harem est de douze à quatorze ans; elles y entrent rarement avant cet âge. Les hyperboles avec lesquelles les Orientaux peignent les effets de la beauté n'étonnent plus quand on voit une élite de Grecques, de Géorgiennes, et de Circassiennes dans le premier éclat de leur fraîcheur; leur taille, grande, svelte, offre ces proportions et ces contours auxquels notre imagination, dirigée par le goût des beaux-arts , attache un si grand prix. Quelque insensibilité qu'aient les Turcs pour ces arts enchanteurs , quelqu'étrangers qu'ils soient aux nuances d'un goût délicat, on les accuse à tort de n'aimer dans les femmes qu'un excès d'embonpoint qui exciteroit notre dégoût. Ils peuvent supporter, avec un peu plus de résignation qu'on ne le fait en Europe, un désagrément qui résulte bientôt pour leurs femmes, d'une vie sédentaire et inappliquée; mais il est faux qu'un embonpoint démesuré soit un charme à leurs yeux : ce mauvais goût du moins n'atteint pas ceux qui habitent la capitale. En général ils apprécient, à-peu-près comme nous, les dons extérieurs des femmes ; il y en a chez eux un plus grand nombre de belles , mais beaucoup moins de jolies qu'en France. L'inconstance, que leur législateur leur permet avec quelque restriction, n'est que trop justifiée par l'extrême promptitude avec laquelle se flétrissent les charmes des Orientales. Dans les harems de la cour, plus encore que dans les harems particuHers, une femme de vingt ans a moins de fraîcheur que n'en conservent, au moins dans nos villes, des femmes de quarante: mais peut-être aussi faut-il s'en prendre moins à la nature, qu'aux usages orientaux, de cette décrépitude avancée; l'usage immodéré des bains de vapeur, le défaut d'exercice, le vuide de leur ame , l'espèce de célibat auquel les dégoûts d'un maître les condamnent , et enfin l'amour Lesbien, qui, trop souvent, pervertit leur imagination et fatigue leurs sens, doivent beaucoup contribuer à flétrir avant le temps des femmes généralement privées

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