‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 3 sur 87 · PLAN · texte numérisé non relu

PLAN

Deux inventions que les anciens, si sensibles aux jouissances des beaux-arts, envieroient aux modernes, l'imprimerie qui propage les créations de l'esprit, et la gravure qui multiplie les chefs-d'œuvre de la peinture ou du dessin, n'ont rien produit de plus satisfaisant pour les gens de goût que ces recueils de riches estampes et de descriptions intéressantes , connues sous le nom de oyages pittoresques. Par eux , l'homme actif que la curiosité conduit en d'autres climats n'aura point éprouvé d'impressions que ne partagent du fond de leur cabinet une foule d'amateurs sédentaires et studieux. Le voyageur qui sait dessiner ce qu'il voit, et décrire ce qu'il a dessiné, nous transporte véritablement dans une contrée lointaine : nous apprenons à la connoitre par l'esprit et par les yeux; nous touchons en quelque sorte son sol; nous contemplons le ciel propre au lieu, les formes particulières des édifices, les vêtements et l'attitude des habitants. Un Voyage pittoresque doit reproduire en effet tous les traits distinctifs dont la nature et la main de l'homme ont empreint chaque pays.

L'art français se glorifie déjà de plusieurs belles collections en ce genre nouveau. Les Voyages pittoresques de la France^— de la Suisse y— de Naples et de Sicile ^— des isles de Sicile, de Malte et de Lipari^ — de Vis trie et de la Dalmatie, — de V Egypte, de la Syrie, etc., et sur-tout celui de la Grèce ^ rappellent des ouvrages où tous les mérites du genre se trouvent rassemblés.

Mais qu'il soit permis d'observer qu'une pensée presque unique dirigea ces curieux A^oyages. De même que les sciences physiques ou la philosophie de l'homme ont paru les objets principaux de ceux qui parcouroient le nouveau monde, les explorateurs de la vieille Europe se sont sur-tout occupés des antiquités. Il y a vingt siècles que les contrées de la Méditerranée, alors le centre de la civilisation, se virent couvertes

de monuments, dans les restes desquels respirent encore le génie grec et la puissance romaine. Animé d'ordinaire par un goût dominant, tout voyageur poursuit les objets de son étude, et s'arrête peu sur les autres. Faut-il donc s'étonner si les premiers pas qu'on a faits sur ces terres classiques des beaux-arts, la Grèce, l'Italie, la Sicile, ont été pour la recherche des restes antiques; si ces fragments échappés aux ravages du temps et des barbares occupèrent les premiers crayons; si, de préférence, on en dessine les momdres débris, qui par leurs proportions laissent deviner les fabriques admirables auxquelles ils appartenoient ; si celui qui décrit ces lieux se plait à y rappeler les personnages de la fable et de l'histoire, les dieux d'Homere, les héros de Virgile, et les hommes de Plutarque, comme pour se consoler du spectacle de leur dégradation présente par le souvenir de leur ancienne gloire? Quelle plus noble curiosité que celle qui inspiroit les voyageurs que nous avons cités! et qui pourroit méconnoitre les talents rares et variés qu'exigeoient leurs ouvrages, leurs dessins élégants et fidèles, ces plans, et ces coupes géométriques des monuments, les inscriptions restituées par la critique, et même leurs savantes descriptions , eiirichies des plus beaux passages des poètes et des prosateurs grecs et romains ?

Dans le F ojage pittoresque qu'on annonce ici , Fart et les antiquités ne tiendront point la première place. Ce qu'on s'y propose, c'est sur-tout d'offrir dans une parfaite imitation et comme vivantes les beautés naturelles que rassemble une contrée célèbre, l'un des points du globe dont la situation topographique, le climat, et même la destinée , ont concouru à diversifier et enrichir les aspects. Tels sont en effet et Constantin nople et les rives de son canal, auquel, comme à cette ville elle-même, la géographie moderne a laissé son ancien nom , celui de Bosphore. Si on s'est plu à les peindre et à les décrire , ce n'est pas parceque ces lieux furent le théâtre de fameuses et sanglantes révolutions , ce n'est pas parceque Constantin sut préférer à Rome et à Nicomédie l'antique Byzance; mais c'est pour les causes même qui lui valurent cette insigne préférence. On a moins recherché les curiosités qui sont dues aux mains de l'homme, que ces dons admirables de la nature qui ont attiré sur ces bords l'homme, les sciences, les conquérants même. Qu'importe que les temples s'y appellent Mosquées ; qu'à la place du Grec rafifné domine le Musulman contempteur des arts? un beau lieu est comme un beau caractère : le dégrader n'est pas au pouvoir de la fortune ni du despotisme.

A l'aspect de Constantinople et des rives du Bosphore, dans tous les temps on admirera ces deux parties du monde et ces deux mers qui viennent s'unir sous un même regard; ce large et rapide canal joignant la Propontide au Pont-Euxin, l'Asie à

l'Europe, immense perspective enrichie de tout ce que la nature peut offrir de masses imposantes ; des montagnes couvertes de neiges perpétuelles , des collines égayées par la culture, des isles fécondes, des promontoires élevés; des plages qui, par une pente facile, viennent s'offrir à la mer; cette mer qui s'avance elle-même entre les terres pour former un vaste port; le rivage sinueux couvert d'habitations, parmi lesquelles se grouppent des arbres de feuillages variés; tant d'accidents heureux qui naissent du seul mélange des terres, des eaux, des plantes, et des demeures de l'homme: tout appelle le voyageur, tente l'artiste, et donne à qui ne peut visiter ces merveilles le désir d'en contempler l'image. Les Turcs, maîtres de ces lieux par la conquête, leur origine Tartare, le goût oriental qu'ils y font régner dans l'architecture publique ou privée, dans le corps des constructions comme dans leurs ornements , le Mahométisme qui modifie trop puissamment les hommes pour ne pas marquer aussi les choses de son empreinte, le gouvernement et l'esclavage qui ont également leurs signes extérieurs, enfin l'affluence des étrangers se mêlant parmi ce peuple et ne s'y confondant pas; fut-il jamais un plus rare ensemble de circonstances caractéristiques faites pour le pinceau et pour le burin? Quelle matière pour un Voyage pittoresque! Ses tableaux n'ont pas besoin qu'on les dispose arbitrairement pour les convenances de l'art ou pour le plaisir des yeux. Loin de choisir ou d'embellir la nature , le triomphe de l'artiste sera de la copier: il ne cherchera les grâces que dans la vérité, et l'idéal que dans la perfection de la ressemblance.

Déjà M. Mouradgea d'Ohsson a fait connoître les institutions religieuses des Turcs. Mais son savant ouvrage, chef-d'œuvre typographique, par la supériorité même de son exécution , faisoit désirer une collection où fussent représentés au naturel , en détail , et par une suite systématique de tableaux, Constantinople et ses superbes environs. Tel doit être l'intérêt d'un pareil ouvrage, qu'on se demande d'abord pourquoi personne encore ne l'a entrepris : mais on s'étonne moins quand on réfléchit aux difficultés de son exécution. Qui ne connoit les préjugés du Musulman, sa défiance, et son aversion presque fanatique pour les arts de l'Europe ? Un dessinateur lui semble un ennemi. Pour être saisies largement, et détaillées avec précision , ces vues demandoient de fréquents essais. Mais comment s'y risquer? Point de protection sure contre mille avanies. A peine les voyageurs obtiennent-ils des passe-ports; et ceux-ci sont à peine respectés. Où trouver des artistes qui connussent le pays, ses usages, sa langue , qui fussent patients, et résolus ou habitués à mépriser le mépris même des Turcs. Sans cela nul ne pouvoit tenter ce travail; ou bien si on l'osoit, on l'abandonnoit bientôt. Aune

seule époque peut-être on eut pu l'exécuter, pendant l'ambassade de M. de Choiseul- Gouffîer à la Porte, lorsque sa fortune et l'ascendant de son ministère pouvoient seconder son amour éclairé pour les arts. Mais la Grèce Foccupoit tout entier; et même lorsqu il a quitte ses contrées , c'est elle encore qu'il cherchoit. Chacun de ses pas dans Constantinople et le long du détroit étoit pour y retrouver ses Grecs chéris. Il redemande à chaque lieu leurs monuments , ou signale au moins la place qu'ils ont illustrée. C'est l'état ancien du pays qu'il vient reconnoitre dans son état présent; et cette seconde partie si impatiemment attendue de son ouvrage ne laissera rien à désirer quant aux objets de la topographie et des antiquités.

Cependant il restoit encore à étudier, à dessiner, à décrire pour elle-même la riche nature qui brille en ce coin fortuné de la terre. Ses beautés réservées jusqu'ici pour les yeux d'un peuple insensible, laisseroient à peine à l'étranger quelques souvenirs stériles; et il n'en existeroit point de Voyage pittoresque, si M. Melling n'avoit eu l'habileté, le courage, et les moyens nécessaires pour suivre, avec un plan très différent, l'exemple qu'avoit donné M. de Choiseul.

Cet artiste étoit venu très jeune à Constantinople. L'attrayante nouveauté des objets l'avoit d'abord saisi; son talent s'exerçoit, et il avoit mis son plaisir à les dessiner. Il adaptoit son imagination à cette nature locale, et ses crayons se formoient à la rendre, SI l'on ose le dire, dans son langage propre. Mais cette exactitude et cette naïveté qui peuvent seules satisfaire les vrais amateurs , le talent même ne suffit pas pour les atteindre. Il fallut des soins et de longs travaux qu'heureusement plusieurs circonstances favorisèrent. Les Turcs, dont M. Melling avoit gagné la confiance par sa facilité à parler leur langue, par des manières analogues aux leurs, finirent par le voir sans peine dessiner au milieu d'eux. Bientôt il fut appelé près de la sultane Hhadidgé, sœur^^ du Grand-seigneur Selim III, actuellement régnant, pour diriger, comme architecte, les embellissements de ses palais; son travail plut au sultan lui-même, qui le chargea peu après de construire dans sa maison de plaisance de Beschik-Tasch un pavillon et une galerie. Dès-lors tout, jusqu'à l'intérieur du sérail, lui fut ouvert; et l'on conçoit combien son porte-feuille dût se grossir en même temps que croissoient son talent et son émulation. Cette multitude d'objets curieux, la terre et les mers, les campagnes, la ville et la cour , les grands et le peuple , devinrent pour l'artiste comme autant de modèles complaisants et dociles qui, suivant le langage de l'art, posèrent à son gré plusieurs années de suite, prêts à se livrer à ses études autant de temps et dans tous les moments qu'il pouvoit désirer. C'est de cette époque favorable qu'il suivit dans son

travail un plan régulier; et telle en fut l'habile combinaison, que tout ce que Constantinople et les rives du Bosphore offrent de sites et d'objets pittoresques, se trouve distribué dans quarante-huit dessins , dont chacun à son mérite particulier joint l'intérêt d'une liaison heureuse avec le plan général.

Après dix- huit années de séjour à Constantinople , cherchant un pays où ses ouvrages pussent être appréciés, M. Melling ne se consulta pas long- temps pour venir en France. La patrie des beaux-arts accueillit un citoyen qui les honore. Les encouragements s'offrirent à lui pour la publication de son voyage. MM. Treuttel et Wùrtz voulurent en être les éditeurs , et aucun soin , aucun sacrifice ne leur a coûté pour que l'exécution fut digne de l'entreprise.

On voit déjà que le F oyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore se lie à tous les grands ouvrages de ce genre , spécialement à celui de la Grèce par M. de Choiseul-Gouffier. Mais c'est ce qu'on sentira mieux encore par l'entier exposé du plan de M. Melling, et de l'ordre dans lequel se développe la série de ses quarantehuit tableaux qui forment une galerie complète aussi riche que curieuse.

Le navigateur qui se dirige vers le levant laisse à sa gauche la Grèce, ruinée par les conquérants, mais autant peut-être parle progrès de la civilisation qu'elle-même avoit répandue. Il vogue entre les Cyclades et près de Délos. A droite s'élève le promontoire de Lectum. Le continent de l'Asie se montre; une nouvelle nature commence, et le long de ces côtes se succèdent les perspectives les plus riantes et les plus majestueuses. On découvre enfin \isle de Tenedos; c'est là que, pour la première fois, l'artiste a saisi ses crayons; la vue de cette isle, des hameaux qui la couvrent, et des mouillages dont elle est entourée , ouvre sa carrière pittoresque.

A droite sont les ruines à'Jlexandria Troas, nommé par les Turcs Eski Stamboul; plus loin il apperçoit les champs où fut Troie, lieux chantés par Homère, long-temps méconnus, retrouvés enfin, et décrits par un savant et ingénieux Français. L'Hellespont le porte jusqu'au détroit des Dardanelles , dont les châteaux lui ont fourni sa deuxième vue. On y observe en détail ces forts célèbres, défense médiocre dans les mains des Turcs; mais qui, au pouvoir de maîtres plus éclairés, seroient la clef des mers qu'ils commandent.

Déjà l'artiste a traversé la mer de Marmara. Les bords opposés de la Bythinie et de la Thrace n'attirent point ses regards : mais Constantinople se découvre ; c'est le moment de tout dessiner. M. Melling donne l'aspect général de cette grande ville telle qu'elle se présente à celui qui arrive par la pointe des sept tours. Une partie de son

enceinte s'étend le long de la mer. Un horizon immense fait sentir les avantages et la beauté de sa situation.

D'autres vues générales nous font en quelque sorte faire le tour de Constantinople, qui est présenté dans ses différentes faces et dans tous ses dehors.

Riz~Koullessj^ ou la tour de Léandre, est le point où Fartiste s'est d'abord placé. De là il distingue et dessine la ville à l'ouverture de son magnifique port que forme le golfe de Géras. On voit une partie des faubourgs de Pera et de Galata couvrant la côte qui le domine, tandis que la puissante cité se développe sur les collines opposées. Les objets multipliés cjui animent un grand port, donnent encore à ce tableau le caractère d'une belle marine.

Une Vue prise de la montagne de Boulgourlou s'étend sur un plus grand espace; elle embrasse Gonstantinople tout entier, une partie du Bosphore sur la droite, et de l'autre côté la mer de Marmara. Scutary (l'ancienne Ghrysopolis) , situé au pied de cette montagne est indiqué dans cette vue.

Se transportant d'un continent à l'autre, de Boulgourlou sur les hauteurs à'Eyoub^ M. Melling donne l'aspect de Gonstantinople dans le sens opposé , comme on le découvre en venant d'Andrinople. Dans cette Vue , les regards se prolongent sur toute l'enceinte du port, et sont flattés par la variété des objets qui décorent son double rivage.

Enfin, dans une dernière Vue générale, la capitale de l'empire ottoman s'offre telle qu'on la voit du chemin de Buyuk-Déré, à la hauteur du village de Saint- Dimitri,

Mais si l'on parcourt d'un œil connoisseur tous les points que rassemble chacun de ces grands aspects, combien de sites précieux et dignes de former des dessins particuliers! M. Melling les choisit; il dessine d'abord les cours du Sérail^ \di place de Sainte- Sophie avec sa fontaine, et la place de F Hippodrome, Il se promené autour du port; il rencontre, il saisit successivement les Vues de Y Arsenal, d' Aïnaly-Cavak , et des casernes des bombardiers. Dans cette dernière, au fond du port, il représente l'endroit où la rivière àe^ eaux douces vient se perdre dans la mer. En remontant jusqu'à Keaghid- Khanè y il nous fait admirer le vallon romantique qu'arrose cette rivière; et il dessine la maison de plaisance du Grand-seigneur qui orne son rivage.

Du faubourg de Pera l'artiste s'est plu à tracer la pointe du Sérail et Scutary, réunis dans le même point de vue avec la mer qui les sépare. Plus loin , à l'endroit appelé le champ des Morts ^ il a pris une autre Vue qui comprend à la fois et Scutary et le canal ^ et les parages de Marmara, Enfin la fontaine de Top-Khanè fournit une Vue

particulière, ainsi que là place qui porte le même nom, avec ses fonderies, ses casernes, etc. ; ce dernier site a été pris de la mer.

Le Bosphore, ce long canal par lequel la mer Noire communique à la Méditerranée , mettoit l'artiste dans un agréable embarras sur le choix entre tant d'aspects magnifiques, enrichis de hameaux, de palais, et de fabriques de divers goûts et de diverses grandeurs qui relèvent la beauté naturelle des deux rivages. Pour en dessiner l'entrée, il se reporte sur la lourde Léandre; et dans cette première Vue générale il conduit nos regards le long du canal jusqu'à Defterddr-Bournou. Des Vues détaillées font connoitrë Beschik-Tasch, maison de plaisance et séjour d'été du Grand -seigneur; ainsi que le palais de la sultane Hhadidgé , à Defterddr-Bournou , et même Bébek, autrement le Pavillon des conférences.

La situation des hauteurs de KandUlj, à la côte d'Asie, laisse découvrir une grande partie du canal; et sur-tout le rivage européen, fécond en sites et en accidents pittoresques. Aussi est-ce de là qu'on a levé le dessin des sinuosités du canal, soit vers Constantinople , soit du côté de la mer Noire. Cet ensemble réunit toutes les sortes de beautés qui peuvent exciter le talent, et que le talent peut imiter.

Descendu sur le canal même , l'artiste s'empare des points les plus intéressants. Ici paroissent les châteaux génois d'Europe et d'Asie, monuments de la puissance qu'un petit peuple dut au seul commerce, dans un temps où les grandes nations n'estimoient que les armes. Là se retrouvent l'endroit appelé ÏEchelle du Grand - seigneur , puis Tharapia, et enfin Bujuk-Déré, que les Grecs appeloient Bathy-Kolpos , golfe profond. C'eût été trop peu de n'offrir que l'ensemble de ces aspects ; plusieurs détails méritoient d'être traités à part. Cette pra^We de Buyuk-Déré, dont l'ancien nom étoit la belle Campagne, le vallon où elle fleurit, les hauteurs couvertes de bois, tout ce qui tient à ce canton riant compose différentes Vues. On n'a point négligé la fontaine de Sarïjerj, située à l'autre extrémité de Buyuk-Déré, et qui donne son nom au lieu qu'elle embellit.

De la montagne du Géant sur le territoire d'Asie se déploie un nouvel aspect général du Bosphore, dont l'artiste a composé un tableau.

Enfin il donne la Vue de \ embouchure de la mer Noire; à gauche paroît cette côte escarpée , et ce sol âpre et volcanique , sur lesquels , d'après les traditions antiques , dominoit le roi Phinée. Une flotte cinglant au nord fait sentir l'étendue de cette où finit l'horizon.

Les environs de Constantinople, dans l'intérieur du pays, n étoient pas moins propres

mer

à séduire M. Melling; ses crayons y ont choisi plusieurs Vues particulières. Tels sont les aqueducs de Baghtsché-Keuïh, ouvrage des Turcs; ceux qui portent encore le nom de Justinien, et deux des vastes réservoirs qui, sous le nom de Bends, renferment les eaux entre des digues recouvertes d un marbre brut.

On doit remarquer comme un rare avantage du plan suivi dans ce Voyage pittoresque, que plusieurs Vues générales ou partielles, formant de grandes divisions de l'ouvrage , se succèdent de façon à pouvoir être rapprochées , placées à la suite les unes des autres, et se convertir en un seul tableau, ou plutôt en un grand Panorama; tant leurs rapports sont exacts et bien combinés.

Il reste à parler du texte descriptif de toutes ces Vues. Dans un ouvrage où la représentation la plus fidèle des lieux et des objets a été le but de l'artiste, où les tableaux sont de véritables portraits dune nature plus orientale qu'européenne, et dont la nouveauté séduit autant qu'elle surprend, toutes les planches, soit pour l'ensemble, soit pour les détails, doivent être décrites avec cette élégante simplicité qui peut seule en rendre toutes les parties sensibles à l'esprit comme aux yeux. Mais de plus ces descriptions sont susceptibles d'une autre sorte de mérite.

La plupart des Vues particulières, soit qu'elles aient été prises dans Constantinople même, ou dans ses environs, ou le long du Bosphore, sont ornées par des épisodes et des scènes locales, cérémonies civiles, fêtes religieuses, ou autres, qui leur donnent un intérêt historique. Les mœurs et les usages des habitants, Turcs, ou autres, doivent donc entrer dans les descriptions. Si la Vue prise de Kiz-Koullessj représente le passage en bateaux du Grand-seigneur à la côte d'Asie; si, dans le tableau de X Hippodrome ^ on introduit la marche pompeuse qui souvent s'y déploie, il faut bien faire connoitre les corps, les personnages, le cérémonial, tout ce qui compose ces différents cortèges. Les costumes variés des individus, les édifices, les navires de formes diversifiées qui animent les points de vue étant pris, non dans la fantaisie de l'artiste, mais dans la nature même, demandent certaines indications du commerce de ces parages , et des peuples qui fréquentent le port de Constantinople.

Le Sérail sur- tout, qui n'est que très imparfaitement connu, offrira des faits nouveaux. Les Vues qu'on en a prises veulent , pour être senties , la connoissance de ses habitants, ainsi que de son régime. Tout en sera décrit, les jardins, le divan, les cours intérieures, les réceptions des ambassadeurs, les repas des janissaires, les appartements, les pavillons du sultan , leur ameublement , le harem , les logements de la multitude des femmes, et jusqu'à la condition propre de celles qu'on nomme Sultanes. Quoique

ces descriptions ressemblent peu à celles des romans , la vérité n'y paroitra pas dépourvue d'intérêt; Le Sérail , tel qu'il est , offre des contrastes remarquables : la misère auprès du faste; des privations inouies au sein des habitudes voluptueuses; la beauté réservée pour les plaisirs et soumise à d'indignes traitements ; l'imagination et les sens dévorant ces femmes; leurs intrigues, leurs chagrins, et leurs maux, tristes fruits de la nature contrariée dans ses vœux les plus chers.

Car non seulement rien n'a pu échapper à M. Melling dans ce séjour impénétrable; mais de plus c'est ici le moment d'observer que, pour tout ce qui concerne les descriptions de nos tableaux, nous avons un avantage qui paroît avoir manqué à de belles entreprises du même genre, confiées à des écrivains qui connoissoient beaucoup par les livres et nullement par la vue les pays dont ils avoient à parler. Quelque talent qu'on ait, on ne devine point certaines particularités^ certaines nuances de la nature qui font toute la vivacité de sa représentation. Un d'Anville, avec une. Bibliothèque et du génie, saura, sans quitter son cabinet, dresser des cartes de géographie parfaites : mais il faut avoir voyagé dans les pays dont on prétend écrire le Voyage pittoresque. Les descriptions de celui-ci, comme l'a dit le prospectus, ne sont point composées par une seule personne; divers talents y ont concouru. Ces morceaux, outre le mérite d'une rédaction très soignée, auront cet autre avantage, peu commun, que la matière principale du texte a été fournie par un voyageur français , homme instruit et passionné pour les arts, qui, ayant résidé à Constantinople , a pu observer lui-même chaque site, chaque point, chaque circonstance des tableaux de M. Melling, qui souvent décrivit à ses côtés les objets que celui-ci dessinoit, et dont le langage a du se vivifier par la présence de la nature.

Enfin, quoique l'état actuel du pays soit l'objet de l'artiste et du voyage, les souvenirs historiques qu'éveillent plusieurs de ces Vues ne seront point exclus de nos descriptions. Le Bosphore n'est-il pas ce bras de mer qui servit tant de fois de passage aux peuples des deux continents, quand les fureurs de la guerre les poussoient les uns contre les autres? Ces promontoires que vous doublez avant d'atteindre Tharapia^ virent à leurs pieds l'innombrable armée de Darius passer sur un pont énorme, monument de son orgueil, qui, peu après, fut le témoin de sa honte. Les plages qu'abordoit Xénophon retournant d'Asie en Grèce avec ses dix mille guerriers, méritent d'être signalées. On dira où descendirent les Croisés courant à la conquête de la Palestine; et en quel endroit, trois siècles après, Mahomet II jetta sur l'Europe les

légions armées des conquérants de l'Asie. Même les révolutions physiques de ces mers

lo PLAN DU VOYAGE PITTORESQUE

dont ce détroit fut peut-être l'étonnant produit, pourront être rappelées. Mais ces retours vers le passé doivent être rares. Celui qui rédige ces descriptions n'affectera point le vain mérite d'une érudition qui seroit déplacée, et que d'ailleurs tant de bons livres ont aujourd'hui rendu facile et vulgaire. Ce qui inspira, ce qui doit remplir notre Voyage, c'est la belle nature des contrées du Bosphore; et elle doit peu aux événements mémorables qui entrent dans son histoire.

A l'égard des noms turcs qui pourront se trouver dans les descriptions, il est très difficile de fixer leur orthographe, cette langue étant si différente des idiomes européens , et particulièrement du français ; on a tâché d'écrire ces noms de la manière qui a paru exprimer le mieux leur prononciation, en consultant les meilleurs auteurs et des personnes parfaitement instruites dans les deux langues.

C'est ainsi qu'on a conçu le Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore, Il sera composé en tout de 5o planches, en y comprenant le plan géométrique de Constantinople, et la carte générale du Bosphore, nécessaires l'un et l'autre pour la parfaite intelligence de ces Vues.

Les quarante -huit tableaux, dont chacun aura sa description particulière, seront distribués et publiés en douze livraisons de quatre planches. Le prospectus du Voyage a donné la grandeur de ces planches. Un Avertissement fera connoitre l'ordre dans lequel elles devront être rangées et reliées, ainsi que les descriptions.

Comme il est essentiel, pour bien discerner les objets, de connoitre de quel point la vue a été prise par l'artiste, on prévient que ces points sont désignés par les différents angles marqués sur le plan de Constantinople, et dont les deux lignes renferment les objets dessinés.

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