‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 30 sur 87 · INTÉRIEUR D'UNE PARTIE DU HAREM DU GRAND -SEIGNEUR · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR D'UNE PARTIE DU HAREM DU GRAND -SEIGNEUR

dépouillée des atours qui ont mal servi ses espérances, elle rentre dans la classe vulgaire. Si, plus heureuse, elle conserve la faveur du Sultan, elle reçoit des privilèges et des honneurs ; Tesclave d'hier est servie par des esclaves qui flattent tous ses penchants , mais qui surveillent tous ses pas. Rarement elle sort de cet appartement , où elle tient sa petite cour, et où elle attend avec sollicitude un maître dans lequel elle n'ose voir un amant. La paix du harem ne souffre pas que les femmes et les concubines communiquent fréquemment entre elles; les intrigues et les disputes que causeroit une rivalité si ardente et si continue arriveroient bientôt à un tel point d'effervescence, que le Sultan auroit peine lui-même à en être le modérateur; seulement il est des jours où on leur permet de se promener, ou plutôt de courir dans les jardins du harem. Ces courts moments de liberté excitent en elles une joie qui va jusqu'au délire, et qui se signale sur -tout par la dévastation de ces jardins, qui leur seroient plus souvent ouverts , si elles pouvoient s'abstenir de les livrer au pillage. Un plaisir dont on leur fait fête au moment où elles ont eu le bonheur de plaire au Sultan, c'est celui d'assister à une espèce de spectacle que leur donnent soit de jeunes danseuses ou musiciennes élevées dans l'enceinte du Sérail, soit des danseurs publics et des femmes dont la profession a beaucoup d'analogie avec celle des Baiaderes des Indes. Par une singulière inconséquence, dans un lieu où tout semble prescrire la plus austère pudeur, on permet non seulement des danses lascives, mais des espèces de comédies ou d'ombres chinoises pleines d'obscénités. La favorite du jour, qui jouit de ce divertissement derrière une jalousie très serrée, au travers de laquelle il est impossible de distinguer ses traits, appelle, à chaque intervalle de ce grossier intermède, l'eunuque qui se tient à côté des danseuses, et lui remet une somme en or dont il fait la distribution. Sous le règne de Sélim III, un maître de danse français et quelques musiciens avoient la permission d'entrer dans un local dépendant du harem, qui ressemble au parloir d'un couvent; et là, en présence de quelques eunuques, ils donnoient des leçons à de jeunes esclaves destinées à ces amusements , et qui n'étoient pas encore instruites dans la religion musulmane. La loi de Mahomet interdit aux femmes des talents par lesquels elles pourroient prolonger leur empire sur des hommes que leur pesante gravité ne garantit pas de caprices fréquents.

Cette loi, qu'elles étudient superficiellement , et qui, pour l'une et l'autre vie, les traite avec assez de dédain, ne leur trace qu'une image imparfaite de leurs devoirs ; c'est l'autorité qui les leur apprend. Heureuses si elles ne subissoient c[ue celle du Grand-Seigneur ou du Kislar-Aga! mais, gouvernées par celles mêmes qui, la veille, partageoient leur servitude , elles sont exposées à l'humeur ou jalouse ou tyrannique de femmes qui craignent toujours en elles des rivales, ou qui leur pardonnent difficilement d'offrir tous les charmes qu'elles ont perdus. Il y a un genre de délit qui leur est entièrement étranger, et qui ne peut même tenter leur imagination, c'est celui du vol ; on peut le regarder comme impraticable et comme inutile dans une enceinte où l'on ne pourroit ni se parer, ni jouir d'un objet dérobé. Il convient d'ajouter ici que le vol est très rare chez les Turcs, et même parmi les dernières classes du peuple. Il faut

INTÉRIEUR D'UNE PARTIE DU HAREM DU GRAND -SEIGNEUR, mettre au nombre des délits à-peu-près impossibles pour les femmes du harem , celui d'un commerce avec un homme du dehors : les contes orientaux en font, il est vrai, de fréquentes mentions ; mais vraisemblablement la police du Sérail a fait de grands progrès depuis le calife Haroun-Alraschid : car aucun Turc, aucun Européen, fùt-il même un Français , ne concevroit la possibilité d'avoir une intrigue dans le harem du Grand-Seigneur. Au reste le harem des particuliers offre également une enceinte sacrée. C'est blesser la loi du prophète que de tenter de s'y introduire ; le respect pour le harem est porté si loin, que, dans une maison où se réfugie un criminel, un enfant peut arrêter la garde qui le poursuit en criant Harem-vmr. Le Grand-Seigneur seul peut y pénétrer : c'est même le seul lieu où des particuliers puissent recevoir Sa Hautesse. On conçoit que les fautes ou les crimes les plus fréquents dans le harem doivent naître des accès subits de la colère, ou des fureurs de la jalousie. Quoiqu'il soit bien plus difficile pour ces femmes , qu'on ne l'imagine communément , de s'enfermer avec des eunuques, et quelque dégoût que devroient leur inspirer des monstres noirs complètement mutilés, elles succombent assez souvent à cette infâme et stérile tentation : ce délit est puni par la mort. La punition réservée aux fautes moins graves est celle des coups de bâton appliqués sur la plante des pieds : on n'a pas besoin pour l'infliger de recourir à l'autorité du Grand-Seigneur; le Kislar-Aga confie à des eunuques l'exécution de cette peine, qui est prononcée par des femmes, et souvent par la seule maîtresse de la coupable. Rien de plus épouvantable que la manière dont ces malheureuses femmes sont livrées au dernier supplice. Le Kislar-Aga les fait conduire chez le Bostandgi-Bachi : là elles sont enfermées dans des sacs au fond desquels on met des pierres. Des Bostandgis, chargés de les jeter dans le canal, montent un bateau à trois paires de rames , et mettent les condamnées dans un autre petit bateau qu'ils attachent au leur par une corde. On les conduit ainsi au large vis-à-vis la pointe du Sérail ; et par différentes secousses on fait chavirer la fragile barque. Un eunuque accompagne les Bostandgis, et revient rendre compte au Kislar-Aga de l'exécution de ses ordres. M. Melling, en revenant une nuit des Isles des Princes, entrevit, à la lueur d'un clair de lune, une exécution de ce genre; les cris de deux femmes qui la subissoient se faisoient entendre au loin. Cette impression d'horreur le poursuivit longtemps. Nous verrons , dans une autre description , qu'il fut assez heureux pour préserver d'une mort si cruelle deux jeunes filles qui étoient près de subir l'arrêt de leur condamnation.

Dans le premier plan de cette gravure, on voit \Ousta-Kadin , sur-intendante d'une chambrée , qui donne des ordres à un officier des eunuques noirs. Le service des eunuques dans le harem du Grand- Seigneur ne se fait auprès de la personne du souverain que lorsqu'il est dans les appartements intermédiaires qui servent de passage au harem. Les femmes en titre du Grand-Seigneur sont couvertes d'un voile quand elles parlent à ces eunuques pour leur donner des ordres, ou pour recevoir les messages de Sa Hautesse que ceux-ci leur transmettent. Ils sont préposés à la garde des portes du harem; et leur chef, le Kislar-Aga, en a la haute police.

INTÉRIEUR D'UNE PARTIE DU HAREM DU GRAND- SEIGNEUR. Sur le même plan, à droite, on voit une chambre garnie d'un sofa et d'un tandour autour duquel sont assises des femmes de service du Grand-Seigneur. Le tandour est un meuble composé d une table carrée avec un fond doublé ordinairement en fer-blanc : on y met une terrine pleine de charbons allumés couverts de cendre , et on couvre cette table d'étoffes plus ou moins riches : c'est la manière de se chauffer dans les appartements des femmes ; les hommes n'ont dans leurs appartements que de grands brasiers qui les chauffent suffisamment; les pelisses d'ailleurs dont ils sont vêtus les garantissent aussi du froid.

Dans la chambre à gauche du premier plan on voit une de ces femmes à table. On çonnoit la manière de manger des Turcs ; ils restent sur leur sofa , et on met devant eux une espèce de tabouret ou de trépied sur lequel on pose un grand plateau rond de cuivre ou d'argent, ou argenté, ou doré, suivant le rang et les facultés des personnes: on y sert les plats l'un après l'autre; ils passent ensuite à une seconde table où dinent les officiers de leur maison. Cette seconde table est posée dans la grande salle en avant du premier plan, et on y voit rangées autour plusieurs filles, suivantes de la femme de service du Grand - Seigneur. Ces suivantes sont distinguées par leur habillement : il consiste en un simple antarj de mousseline brodée en soie, ou en or, ou en argent, ou de taffetas, ou de quelque étoffe des Indes. Sur cet antary, qui est ouvert par-devant et fait voir une belle chemise de soie, ces filles portent une large ceinture qui est ordinairement de mousseline brodée ou de cachemire , suivant la saison. L'habillement de ces esclaves diffère de celui des femmes de service leurs maitresses, en ce que celles-ci portent par-dessus le même antary une binisch^ seconde robe sans fourrure, comme il est aisé de le remarquer en jetant les yeux sur la femme qui parle avec l'officier des eunuques, et le grand nombre de suivantes que nous offre cette gravure.

Par-dessus la chambre où dîne cette femme en est une autre consacrée à la prière; plusieurs esclaves, qui remplissent ce devoir si impérieusement prescrit, sont chacune dans différentes attitudes. M. Melling a indiqué par ce moyen celles qui se succèdent dans le cours de la prière. Ces femmes sont couvertes d'un grand voile de mousseline, réservé pour cet acte pieux.

On voit au troisième étage une chambre à coucher. Les Turcs n'ont pas de lit monté et garni; ils jettent un matelas sur une estrade, sur un sofa, ou tout simplement au milieu d'une chambre; ils le couvrent d'un drap de lit de soie ou de coton, et de couvertures d'indienne, d'étoffe d'or, de schaal, suivant les facultés de chacun : les oreillers des personnes riches des deux sexes sont d'étoffes de soie brodées en or ou en argent. On voit des esclaves occupées à lever le matin les matelas qui ont servi la nuit , et à les entasser dans de grandes armoires destinées à cet usage.

Le reste de cette gravure, dans laquelle M. Melling a représenté tous les mouvements d'un harem, nous fait voir ces filles qui montent, qui descendent, et remplissent toutes les parties de leur service.

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