‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 32 sur 87 · INTÉRIEUR D'UN SALON DU PALAIS DE LA SULTANE HADIDGÉ · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR D'UN SALON DU PALAIS DE LA SULTANE HADIDGÉ

absolue du mépris qu'ont les Musulmans pour les femmes , et de la captivité dans laquelle ils les retiennent. Le silence que le Coran garde sur le genre de récompenses ou de peines réservées aux femmes dans l'autre vie ne conclut rien contre elles, puisque le prophète parle le plus souvent des fidèles et des croyants en général, sans distinguer les sexes. Comme elles remplissent tous les devoirs de la religion musulmane, elles ne sont point évidemment exclues des récompenses qu'elle promet. Ils font une grande différence entre celles qui sont nées libres et les esclaves. C'est pour tous les Musulmans un précepte impérieux que de marier leurs filles, leurs sœurs, leurs parentes; et les Sultans ne se croient pas dispensés de remplir ce devoir: mais les précautions de leur politique ombrageuse se font sentir dans la manière dont sont réglées les conditions de ces mariages.

Le Sultan a grand soin de marier ses filles, ses sœurs, ou ses parentes, à des Grands que leurs fonctions retiennent loin de la capitale : mais elles ne les suivent point dans leurs gouvernements. Jamais elles n'habitent hors de Constantinople. Par combien de sacrifices ces Pachas n'achetent-ils point l'honneur d'être alliés au sang impérial ! Lorsqu'après deux ou trois ans une princesse suppose que son époux s'est enrichi , elle le mande auprès d'elle, en vertu d'un firman de la Porte qu'elles obtiennent facilement: mais c'est une faveur et non un ordre que le Pacha semble recevoir; son épouse lui permet de venir baiser la poussière de ses pieds. Elle reçoit avec le cérémonial le plus altier, dans l'intérieur de son harem, un mari qui lui apporte des présents magnifiques, et qui même en distribue à toutes les personnes qu'elle veut bien lui indiquer. Ce n'est pas tout-à-fait gratuitement que ces seigneurs prodiguent tant de largesses et subviennent libéralement à l'entretien de leurs épouses : c'est par-là qu'ils évitent les disgrâces, les confiscations, et la mort même que le souverain leur fait toujours redouter. Ils mettent à profit ce temps d'intrigue, cet intervalle de faveur, pour nuire à leurs rivaux et perdre leurs ennemis. La sultane Hadidgé, sœur de Sélim III, avoit pour époux le Pacha d'Erzeroum: c'étoit un homme d'une politesse et d'une aménité rares parmi les Turcs. Jamais il ne s'écartoit auprès de son épouse des formes les plus obséquieuses ; il n'osôit s'asseoir devant elle sans sa permission, et montroit le plus vif empressement à exécuter tous ses ordres. Mais ces princesses, traitées avec une si haute distinction, sont privées du plus grand bonheur : leurs enfants mâles sont toujours étouffés dès leur naissance; on épargne leurs filles. Du reste leur harem est formé sur le modèle de celui du Sultan. Elles exercent une autorité absolue, et ont même le droit de vie et de mort sur toutes leurs esclaves. M. Melling eut le bonheur de sauver de la mort deux jeunes filles qui appartenoient à la sultane Hadidgé. Effrayées de quelques paroles menaçantes qu'elles avoient entendu proférer à leur maîtresse, elles avoient formé un projet d'évasion très hardi : elles réussirent à s'échapper pendant la nuit par une trappe qui communique avec le Bosphore, et à l'aide de laquelle la Sultane prend quelquefois le plaisir de la pêche. Elles se trouvoient déjà hors de la formidable enceinte du sérail; mais leur danger n'avoit pas cessé : elles erroient à l'aventure sur le quai du Bosphore comme deux filles interdites et coupables. On s'aperçut de leur trouble; la garde les

INTÉRIEUR D'UN SALON DU PALAIS DE LA SULTANE HADIDGÉ. arrêta; elles furent ramenées à la sultane Hadidgé dont le premier mouvement fut de les punir avec la rigueur qu autorisoient et que prescrivoient même les terribles lois du sérail. Elles étoient condamnées à périr du supplice dont nous avons parlé dans la description du harem; c'est-à-dire à être noyées dans le Bosphore. Déjà le Bostandgi-Bachi avoit reçu l'ordre de les jeter sur le fatal bateau, lorsque M. Melling se rendant auprès de la Sultane à l'heure accoutumée où il venoit recevoir ses ordres pour ses bâtiments, crut devoir intercéder pour ces jeunes fdles. La Sultane fut touchée; mais elle craignit que sa clémence ne fût tardive. M. Melling courut avec un eunuque chez le Bostandgi- Bachi. Il étoit encore temps. Cet officier, accoutumé à voir le repentir suivre les ordres rigoureux de la Sultane, ne se pressoit jamais de les exécuter.

Cette Vue représente l'intérieur du salon de la sultane Hadidgé. Elle est animée par le tableau d'un usage oriental dont nos mœurs ne nous offrent aucune idée. Tout cet appareil a lieu pour une visite que reçoit la Sultane d'une de ses sœurs. Cette visite est soumise à une longue étiquette. Dès qu'une princesse entre dans le harem de sa sœur, elle s'annonce par un billet auquel répond la Sultane. Celle-ci reçoit ses visites dans un magnifique salon; elle se tient sur une estrade décorée d'un riche tapis de Perse, et entourée de sofas : celui dans lequel elle s'assied est élevé au-dessus des autres et forme un double étage. Les dames de sa cour et déjeunes esclaves sont rangées devant elle dans l'ordre de leurs dignités et suivant l'importance de leurs emplois. Au bas de l'estrade, d'autres femmes attendent la sœur de leur maîtresse pour lui présenter le café, les sorbets, et d'autres rafraîchissements. Cette dernière entre avec sa suite, soutenue par deux esclaves: elle est ordinairement accompagnée de sa nourrice; car les princesses de l'Orient conservent pour celle qui les a reçues en naissant et qui a pris soin de leur première enfance une affection presque filiale. Le tableau nous peint le moment où la sœur de la sultane Hadidgé s'avance dans la partie du salon qui précède l'estrade: on aperçoit devant elle deux femmes dont l'une porte une cassolette de parfums, et l'autre un flacon d'eau de rose quelle répand sur le passage de la princesse. Ce tapis sur lequel marche le cortège est composé de belles nattes d'Egypte qui flattent la vue et entretiennent sous les pieds une agréable fraîcheur. L'artiste a tout représenté dans le plus grand détail; les murailles nues et stucquées, les plafonds chargés d'ornements variés et de peintures, les fenêtres fermées d'un grillage qui interdit toute communication des appartements aux parties extérieures du harem. Quand la Sultane verra sa sœur à peu de distance, elle fera quelques pas à sa rencontre, lui offrira la place d'honneur sur son sofa, et viendra s'asseoir à sa gauche; puis on étendra sur les genoux de la princesse une pièce d'étoffe d'un tissu riche et brillant, et les rafraîchissements lui seront servis. Quand cette longue cérémonie est achevée, la Sultane congédie ses femmes, et les deux sœurs se livrent sans contrainte aux douceurs d'un entretien familier.

Quiconque est admis à l'honneur de visiter la sœur du Sultan donne lieu à l'observation du même cérémonial, qui se modifie selon la diversité des rangs et des qualités. Le Grand -Seigneur seul ne se fait pas annoncer quand il rend une visite à sa sœur; mais il a soin de la faire prévenir d'avance. En général les autres hommes ne pénètrent

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