GRANDE PLACE DE L'HIPPODROME
A CONSTANTINOPLE
Deux obélisques et le fragment mutilé dune colonne de bronze, voilà tout ce qui reste de ce fameux hippodrome dont le nom rappelle bien moins les exercices , les jeux, la magnificence des Romains, que l'avilissement, l'anarchie, le délire à la fois puéril et furieux où ils tombèrent sous les successeurs de Constantin. Que de combats, que de massacres ensanglantèrent cette arène ouverte à des jeux publics ! Ici ce qui restoit des maîtres du monde (car déjà l'empire d'Occident avoit succombé sous les efforts des barbares) se battoit pour deux acteurs comme leurs ancêtres s'étoient battus pour Marins ou Sylla, pour César ou Pompée, pour Octave ou Marc-Antoine. Ici les factions verte et bleue forçoient ceux même des empereurs qui , comme Justinien , donnoient encore du lustre à leurs règnes, à se prononcer entre elles, à opprimer l'une aussi long-temps, aussi cruellement que le desiroit lautre. Que de fois , au moment où les jeux fixoient l'attention des spectateurs, les derniers descendants des Fabius, des Emile, des Marcellus, ne tirerent-ils pas des poignards cachés sous leurs toges pour frapper des voisins, des parents, des amis coupables du grand crime de favoriser le rival de l'acteur qu'ils préféroient! Les ruines qui rappellent les souvenirs des grandes actions portent sans doute un caractère plus auguste que celles d'un théâtre souillé par tant de bassesses et de fureurs : cependant Fami des arts doit regretter que la barbarie des Turcs ait presque entièrement détruit ce vaste cirque commencé par l'empereur Sévère, terminé par l'empereur Constantin, et qu avoient embelli depuis Théo^ dose et Justinien. L'architecture et la sculpture grecques , dans leur déclin , conser-, voient encore des traces brillantes de leur majestueuse origine.
De ces deux obélisques, celui qui a le plus résisté aux ravages du temps et aux dégradations des hommes est d'origine égyptienne, et a été élevé sous l'empereur Théodose : sa hauteur est de 5o pieds; il est en granit, ou pierre thébaïque, et chargé d'hiéroglyphes. Quelques bas-reliefs sculptés sur la base représentent les jeux de l'hippodrome; on y trouve aussi des inscriptions grecques et latines. Le second obélisque n'est plus qu'une masse informe qui tombe en ruine, et qui n'atteste son origine que par une inscription: il fut cependant élevé, environ cinq cents ans après le premier, par Constantin Porphyrogénete.
La place de l'hippodrome n'a aujourd'hui aucune destination particulière : elle est continuellement remplie d'une foule d'individus de rangs, de professions, de nations différentes. La variété de leurs costumes, de leur physionomie et de leurs attitudes, forme une bigarrure assez divertissante. Au milieu de plusieurs groupes d'artisans, de marchands qui débitent leurs denrées, de femmes du peuple qui achètent, de passants