‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 38 sur 87 · PRISE DES HAUTEURS D'EYOUB · texte numérisé non relu

PRISE DES HAUTEURS D'EYOUB

L'ingénieuse antiquité at^oit donné le nom d'Aveugles aux Chalcédoniens , qui, pouvant s'établir au lieu mœie où fut depuis fondé Byzance , préférèrent la rive opposée. Une carte suffit en effet pour reconnoître que le monde n'a rien d'égal en beauté de situation à la ville de Constantinople, favorisée du plus heureux climat, bâtie aux confins de l'Europe, et séparée à peine de l'Asie par un étroit canal; ayant à sa droite l'Afrique et l'Egypte, la Méditerranée, l'Archipel de la Grèce, à gauche la mer Noire; baignée d'un côté par la mer de Marmara, de l'autre par un grand golfe; tenant du troisième au continent dont elle se détache comme un vaste promontoire triangulaire ; réunissant ainsi la double prérogative d'un emplacement continental et d'une position insulaire, la plus forte défense aux abords les plus faciles, et à l'abondance de toutes les productions l'affluence des hommes de tout pays ; également propre à devenir le siège d'une république commerçante ou d'un empire conquérant et dominateur.

Le golfe qui lui sert de port avoit reçu, soit de la forme que prend son bassin entre les terres, soit des richesses qu'apportent ses flots, le nom grec de Chryso-Kéras (Corne-d'or); son étendue d'environ quatre mille toises de long sur une largeur qui varie depuis cinq cents jusqu'à deux cents, la profondeur de ses eaux, les nombreuses collines qui l'abritent de toutes parts, en font un havre aussi sûr que commode, véritable chef-d'œuvre de la nature que la fable appeloit l'ouvrage de Neptune.

L'enceinte de ce port et ses deux rives, que couvre une grande partie de la ville et des faubourgs de Constantinople , ont fourni le sujet de la vue qu'on va décrire. Le point d'où elle est prise, le faubourg d'Eyoub est indiqué par ces deux orientaux qui sont debout sur le devant du tableau, et dont l'un en habit de Kaliondgi ^ ou soldat de marine, montre de la main le port et son entrée. Ainsi placé, le spectateur se trouve au nord, l'orient à sa gauche, le midi devant lui. Dans cette position, les diverses collines sur lesquelles Constantinople est bâti ne laissent voir qu'un de leurs penchants; l'autre regarde la mer de Marmara. Les montagnes qu'on apperçoit dans le lointain , formant l'horizon et le dernier plan , sont celles qui dominent la côte d'Asie , au rivage opposé de la Propontide.

Comme on distingue ici la hauteur inégale, les pentes et les vallons de ces collines qui font l'emplacement de la ville , ainsi dans l'aspect du port se remarquent les saillies et les enfoncements qui diversifient ses rivages. Tel en effet qu'un grand arbre partagé en plusieurs branches qui paroissent elles-mêmes des arbres puissants, ce

VUE GENERALE

golfe contient d'autres petits golfes, et ce port d'antres ports, des baies, des anses propices aux navigateurs, et sur- tout favorables à l'artiste par la richesse de leurs sites. Ces sinuosités pittoresques ne se livrent ici qu'inégalement à nos regards : mais des vues partielles nous y ramèneront.

L'ancien promontoire à'JcropoUs, aujourd'hui Serai- Bournou , ou la Pointe du Sérail, commence la grande Hgne qui se prolonge jusqu'au faubourg d'Eyoub, et dont cette description doit d'abord suivre le développement. L'enclos du Sérail, ancien emplacement de Byzance , devant être décrit ailleurs , il suffit de remarquer sur son sommet une tour, celle du Divan, qui se termine par un toit pointu; et un peu plus loin, joignant le mur de cette enceinte, la mosquée de Sainte- Sophie , dont on doit aussi reparler. Des autres mosquées qui se découvrent dans le prolongement de cette ligne vers le nord, on ne désignera ici que la quatrième et la plus apparente, la Suleymanijé, qui paroit égaler Sainte -Sophie en grandeur, mais seulement par l'avantage de sa situation sur la plus haute colline; elle a reçu son nom du fameux Soliman II, dont la chrétienté déplora souvent les victoires , mais dont le nom se recommande aux Français comme celui d'un ami de François I, et d'un adversaire de Charles-Quint. A gauche et en avant de cette mosquée se remarque encore une tour couronnée d'un pavillon, son nom est Yankin-Kieuschk; construite en charpente, et s'élevant du milieu de la cour des casernes qu'habite le janissaire -aga (chef des janissaires), elle sert d'observatoire pour les incendies, si fréquents dans ce pays, où, malgré l'abondance de la pierre, les maisons sont toujours bâties en bois.

En se reportant vers la mer, après l'enclos du Sérail^ l'œil rencontre d'abord la première de ces anses dont on a parlé. Sur le coteau qui la domine étoient autrefois des temples consacrés aux divinités des Grecs et des Romains ; maintenant on y voit la mosquée de la sultane Validé^ et le tombeau du foible prédécesseur de Sélim III. Ces monuments funéraires s'appellent Turbè, ^bd'ul-Hamid scvoïl suivi la cotitume des empereurs turcs, qui de leur vivant font construire un mausolée pour eux-mêmes et pour leurs enfants.

Au fond de cette anse se trouve l'une des portes qui ferment la ville du côté du golfe. Elles sont au nombre de douze, placées à des distances qui varient de cent quatre-vingts à deux cents toises, et portant la plujDart des noms turcs traduits de leurs noms grecs. Celle-ci, que les Grecs appeloient Neoria^ se nomme Tchifout-Kapou, Près de cette porte étoit attaché l'un des bouts de l'énorme chaîne que les Grecs tendoient d'un côté du port à l'autre, et qui arrêta long-temps les armes de Mahomet IL Les bâtiments de la douane sont peu distants, et situés sur la pointe de terre qui couvre l'anse du côté du nord. Les dernières de ces portes sur cette même rive sont Balat- Kapou (porte palatine ou impériale), ainsi nommée du palais de Constantin, dont on voit les ruines sur la hauteur près du rempart; et Hàivan-Hissari- Kapou (porte des animaux); c'est celle c[ui se voit tout entière dans l'espace entre les deux dernières mosquées qui dominent la hauteur d'Eyoub.

Quoique les murailles ceignent la ville sans interruption , on ne les voit ici depuis

DU PORT DE CONSTANTINOPLE

le Sérail que dans peu d'endroits ; elles sont cachées par le grand nombre des maisons que les Turcs font construire hors des murs, où les attire leur goût pour le voisinage de l'eau, ainsi que l'avantage d une facile communication avec le port. De l'autre côté, sur les bords de la mer de Marmara, le mur se découvre presque en entier, aussi -bien que les portes qui l'ouvrent de distance en distance.

Ce rempart d'ailleurs est du petit nombre des antiquités qui subsiste dans Constantinople. Plusieurs parties en appartiennent visiblement à des temps reculés, et portent en quelque sorte les nobles stygmates des convulsions de la nature. Là elles paroissent noircies par la foudre et par le feu grégeois ; ici elles sont teintes de cette couleur grisâtre et sombre que les siècles déposent sur ces constructions durables. Vers le nord sur-tout la forme des tours et des bastions, la coupe des créneaux et des embrasures attestent la main hardie des fondateurs de Constantinople, caractère qu'on ne reconnoit point dans les ouvrages du midi et du couchant.

A droite du spectateur, le faubourg d'Eyoub couvre le rivage et tout le penchant du coteau. C'est l'emplacement de YEbdome^ lieu célèbre dans l'histoire du Bas-Empire; mais ses monuments ont disparu, les Turcs ayant de leurs matériaux construit plusieurs de ces mosquées dont les dômes et les minarets décorent de toutes parts les aspects de Constantinople. Dans l'Ebdome , les empereurs d'Orient consacroient leur avènement et recevoient la couronne de la main des patriarches. Aujourd'hui le même lieu sert au même usage. Mahomet II, habile politique, voulut mettre à profit la force de la coutume , pour rendre sacrée aux yeux des anciens habitants la personne des nouveaux maîtres; et changeant seulement le nom du faubourg, il régla que les empereurs turcs seroient inaugurés dans l'Ebdome, ainsi que l'avoient été les Grecs. Le nouveau sultan s'y rend d'abord, et dans' cette mosquée, qu'on reconnoit aux deux minarets qui dépassent la coupole, il ceint le sabre en vertu duquel il règne sur les Ottomans.

Au-dessous de la mosquée est un turbè qu'a fait construire la mere du Grandseigneur actuel, Sélim III, et où elle est inhumée. Les sultanes Validés partagent avec les sultans régnants la prérogative de ces chapelles sépulcrales. Dans celle-ci l'architecture grecque et le goût turc sont mêlés; des marbres choisis décorent son portique. Mais aux prières qu'on fait pour elle dans ce tombeau, cette princesse, bienfaisante autant que pieuse, a voulu joindre les bénédictions des indigents; deux fois la semaine ils reçoivent des distributions d'aliments dans un Imarèh ou hospice qu'elle a fait bâtir tout auprès , édifice qui occupe un grand espace , et dont les galeries intérieures sont recouvertes de coupoles qu'on voit ici distinctement. Constantinople a beaucoup de ces fondations, où tous les malheureux, sans distinction de race ni de culte, participent aux mêmes secours; nées de la charité des particuliers, elles conviennent à la politique du gouvernem ^nt, qui, en soulageant le malheur et l'indigence, veut prévenir les révoltes qui en sont la suite.

Attenant cet édifice, le palais de la Behan- sultane^ sœur dé Sa Hautesse, se déploie sur le rivage, et le faîte de ses pavillons se réfléchit dans les eaux du golfe.

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