DE TOP-HANÉ
Ce tableau, indépendamment des aspects imposants qu'il offre et des renseignements précieux qu'il fournit sur les ressources militaires et maritimes des Turcs, emprunte encore un intérêt nouveau des souvenirs honorables qu'il rappelle aux Français ; car c'est à Findustrie française que sont dues ces casernes, ces fonderies de canons et ces frégates qu'ici l'artiste s'est attaché à représenter.
Le sultan Moustapha, voyant que les Janissaires qui dévoient être l'appui et les plus fidèles serviteurs du trône ottoman en devenoient, par leur insubordination, les plus dangereux ennemis, forma le dessein de détruire ce corps redoutable: mais, sentant qu'il falloit ménager une soldatesque trop puissante, pour qu'on la mécontentât ouvertement, il n'eut point recours à une réforme précipitée. Une armée permanente, et soudoyée par le Sultan pour être uniquement soumise à sa volonté, devoit d'abord faire le service de concert avec les Janissaires, et finir par les remplacer tout-à-fait. Pour assurer la supériorité aux nouvelles troupes, il paroissoit indispensable à Moustapha de mettre en vigueur parmi elles la discipline et la tactique européennes. Aussi ce prince s'empressoit-il d'attirer à sa cour les étrangers capables de le seconder dans l'exécution de ses projets.
plusieurs officiers de génie et d'artillerie français d'un mérite supérieur vinrent offrir leurs services au Grand-Seigneur. Parmi eux on remarquoit sur-tout le baron de Tott, qui, envoyé par le cabinet de Versailles près de Kerim Guerai Khan, souverain de la Crimée, s'étoit rendu à Constantinople après la mort de ce malheureux prince. Ce fut lui que le Sultan chargea du soin de former les Turcs à la discipline, à. la tactique, à la construction des fortifications, et à la conduite des sièges. Tott établit à Parsenal de Constantinople une école de mathématiques. La direction des fonderies de Top-Hané lui fut aussi confiée. Jusqu'alors il n'en étoit sorti que des canons informes. Cet officier français eut bientôt porté cet établissement à un tel degré de perfection, que , depuis ce temps , les fonderies de Top-Hané ne le cèdent en rien aux établissements de ce genre les plus renommés en Europe.
La mort ayant surpris Moustapha en 1774, au milieu de ses plans de réforme, Abdulhamed, son frère et son successeur, ne les suivit que foiblement. L'exécution en étoit réservée à Sélim, fils de Moustapha, monté sur le trône en 1787. Dès le commencement de son règne, il s'occupa d'organiser une armée à la manière européenne. Ces nouvelles troupes devinrent, en peu de temps, imposantes par leur nombre et leur belle tenue.