‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 49 sur 87 · VUE DE LA PLACE ET DES CASERNES DE TOP-HANÉ · texte numérisé non relu

VUE DE LA PLACE ET DES CASERNES DE TOP-HANÉ

Cependant les Janissaires voyoient chaque jour diminuer leur influence et tomber leurs privilèges; c'en eût été fait de ce corps si une nouvelle révolution ne lui eut rendu toutes ses attributions et toute sa puissance. Néanmoins le rétablissement de Fancien ordre de choses ne fît pas renoncer les Turcs à la tactique européenne.

Nous voyons dans le tableau de M. Melling des compagnies d'artillerie exercées à la manière européenne. L avant-cour des casernes de Top-Hané est le théâtre de leurs manœuvres. Rien de plus magnifique et de plus varié que la vue de cette vaste place bordée d'un côté par la mer et de l'autre par un grand nombre d'édifices remarquables.

On distingue d'abord les casernes de Top-Hané, qui forment trois grands corpsde-logis doubles : on y pénètre par de belles grilles qui régnent sur une grande partie de la place. Dans l'enceinte des casernes est une élégante mosquée dont on voit dominer le dôme et le minaret. Plus loin, en arrière, se dessine en amphithéâtre le faubourg d'^g-^^-Z^^/^^/Tz/^^/ (mosquée de l'Aga).

Sur la gauche suit le faubourg de Top-Hané, où se trouvent les fameuses fonderies de canons dont nous avons déjà parlé : elles sont surmontées de six coupoles élevées.

La mer, dont les flots baignent la place de ce nom, n'offre pas un aspect moins intéressant : on y remarque d'abord lechelle de Top-Hané, abord principal de ce quartier. C'est là que le Sultan, tous les grands fonctionnaires et les ambassadeurs s'embarquent et débarquent dans toutes les cérémonies et dans toutes les circonstances qui les appellent dans cette partie de Constantinople.

Sur la droite, vis-à-vis des casernes, on aperçoit une belle frégate turque. Ce sont encore les Français qui ont donné aux Ottomans une marine, en leur apprenant la construction des vaisseaux. Avec quel avantage des bâtiments , sur le modèle de ceux de l'Europe, n'ont-ils pas remplacé ces chebecs informes, ces caravelles, incommodes, qui faisoient auparavant la principale force des flottes de l'Empire.

Il ne nous reste plus qu'à décrire cette partie du tableau où l'artiste s'est attaché à représenter l'affluence des passagers de l'un à l'autre côté de ce port où règne un courant continuel. Ces frêles esquifs, nommés jifo/z-A^^/c (serpents-bateaux), sont si étroits et si légers que le moindre mouvement arrête ou dérange leur marche, aussi rapide que mal assurée. Ils se croisent, se rencontrent, se surmontent sans cesse, et semblent à chaque instant prêts à s'engloutir. Mais l'adresse et le sang -froid des bateliers sont tels, ils ont le coup-d'œil si juste, et savent mettre tant de précision et d'à propos dans leurs mouvements, que leur kaïk se relevé avec promptitude, et que ces accidents, si terribles en apparence, deviennent rarement funestes. M. Melling a retracé avec toute la vivacité convenable cette rapide et tumultueuse navigation. On voit l'air calme et délibéré des rameurs contraster avec la préoccupation et l'effroi des passagers. Mais, plus loin, quelques bateaux ont gagné le large, et n'étant plus gênés dans leur course, ils glissent avec vitesse sur la surface des ondes, qu'ils effleurent à peine.

VUE DE LA FONTAINE DE TOP HANE

Les arts prêtent aujourd'hui leur secours aux sciences positives; c'est sur-tout dans les Voyages pittoresques qu'ils doivent chercher le mérite de l'exactitude et de l'utilité. Les mœurs et les usages des nations se composent d une foule de traits qu'il faut montrer aux yeux. Rarement les voyageurs reçoivent -ils une même impression des lieux qu'ils décrivent : l'un se tait sur un monument qui est étranger à ses connoissances ; d'autres en parlent suivant la prévention de leur goût; l'artiste qui peut en présenter une image fidèle n'énonce point un jugement, mais il prend pour juges de nombreux spectateurs. Sa tâche est difficile : il doit enchaîner son imagination pour s'attacher à une vérité scrupuleuse ; ce n'est pas assez pour lui de retracer les proportions d'un édifice; il ne peut en négliger les détails ni les ornements, sur- tout lorsqu'ils portent l'empreinte d'un goût entièrement opposé à celui de sa patrie. L'embarras de l'artiste s'accroit si ce monument, élevé sur une place publique, est entouré d'autres édifices et si un nombreux concours d'hommes de toute profession circule dans cette enceinte spacieuse. Comment fera-t-il ressortir la scène principale de son tableau? Une longue étude peut seule lui apprendre à éviter la confusion et à faire un choix heureux entre tous les sujets épisodiques dont se compose le mouvement intérieur d'une grande capitale? Voilà les difficultés que M. Melling s'est attaché à vaincre en décrivant la fontaine de Top-Hané, Au premier aspect de la Vue qu'il en présente on peut juger du scrupule qu'il a porté dans son travail.

Quoique les Turcs négligent ou mutilent avec une barbare indifférence les monuments antiques dont la conquête les a rendus possesseurs , ils ne sont pourtant pas insensibles à l'ambition d'en élever de nouveaux; leur religion même les y invite. Mahomet, en prescrivant à ses sectateurs de faire au moins une fois le voyage du temple d'Abraham^ à la Mecque, a imposé des conditions dignes d'un politique éclairé à ceux qui peuvent alléguer des motifs légitimes pour se dispenser de ce devoir. Ces conditions sont principalement les aumônes, l'édification des mosquées, des fontaines, et des caravanserais. Les Sultans qui seroient forcés de conduire avec eux une armée au pèlerinage de la Mecque y ont renoncé depuis long-temps. Ils aiment à signaler leur avènement au trône par des œuvres de piété et de munificence qui leur attirent les bénédictions de leurs sujets. Dans un climat brûlé par les ardeurs du soleil, et surtout dans une capitale où l'eau n'est amenée qu'avec de grandes dépenses, rien n'excite plus la reconnoissance du peuple que l'érection de fontaines publiques. Celle de Top- Hané, construite en lySS, au milieu de la place du même nom, est chère à tous les habitants de Constantinople. Cet édifice, qui est regardé comme un des plus agréables monuments de l'architecture orientale, forme un carré parfait; il a 25 pieds de lar-

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geur et autant de hauteur. On a employé à sa construction le lapis-lazuli empreint de mica, le granit, le porphyre, et l'albâtre. Sur les marbres les plus magnifiques et les plus purs on a peint des arabesques avec un grand éclat de couleurs, et principalement de dorures ; on y a gravé des inscriptions et de nombreux passages du Coran.

M. Melling est parvenu à rendre avec tant de précision et de netteté les divers ornements de cette fontaine, qu'il a vu des Turcs lire sur son tableau l'inscription principale, écrite en vers rimés dans les langues turque, arabe, et persane. Voici cette inscription en langue turque :

« Cette eau céleste, qui coule dans le lieu le plus digne d'elle, se répand de tous côtés par mille et mille canaux.

« La pureté de son essence est garante de ses effets salutaires , comme sa limpidité est le gage de sa brillante réputation.

Cette fontaine a établi la gloire et la beauté de Top-Hané; aussi est-elle devenue le centre des actions de grâces de ses habitants.

Tant que des gouttes de pluie rejailliront dans ses réservoirs, le peuple heureux fera constamment retentir ses louanges jusqu'aux cieux.

« Que la justice divine rende l'auteur de ce bienfait digne de ces vœux! que sa mémoire soit immortelle , et qu'il soit comblé des bénédictions du ciel !

- Cette aimable et délicieuse fontaine, décrite par Haïfi, a été, devant Dieu, un acte méritoire de la piété du srdtan Mahmoud. »

Un toit richement décoré, et formant sur chaque face une saillie de i5 pieds 6 pouces, offre un abri spacieux et commode à ceux qui s'approchent de la fontaine, dont les eaux, fournies par l'aqueduc de Baktché-Kieuï , jaillissent dans des bassins. Audessus du réservoir s'élève une grande coupole recouverte de plomb que surmonte

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une flèche garnie de boules dorées et de sujets emblématiques. Seize élégantes tourelles ornent la circonférence de la coupole. Si l'on trouvoit dans un désert les ruines dune fontaine chargée de tant de richesses, on nhésiteroit pas à la juger digne de la magnificence de Ninus et de Sémiramis.

Avant M. Mellmg d'autres artistes avoient entrepris de tracer ce monument; mais aucun d'eux n avoit pu le faire avec le même succès. A peine leur intention avoit-elle été remarquée, que le peuple s'attroupoit et les poursuivoit avec une violence qui mettoit leurs jours en danger. Le règne de Sélim III adoucit beaucoup la haine et la défiance que les Turcs montrent à tous ceux qu'ils appellent infidèles. M. Melling n'eut besoin de recourir à aucune précaution pour dessiner la fontaine de Top-Hané , quoique le voisinage d'une fonderie de canons put motiver les ombrages des Turcs. Plusieurs d'entre eux s'approchoient de lui et jetoient un regard curieux sur les images que traçoient ses crayons. Un Français l'aborda et parut confondu de sa sécurité: .11 « y a seize ans, lui dit-il, que la fantaisie de dessiner cette fontaine faillit me coûter « la vie Celui qui parloit ainsi étoit M. Fauvel, aujourd'hui agent commercial de France à Athènes.

Cette Vue a été prise du bord de la mer; car la place de Top-Hané joint à tous ses avantages celui de communiquer au port. La fontaine que nous avons décrite contribue à y appeler une foule de gens de tout état et de toute nation. L'artiste avoit dans ce tableau une belle occasion de peindre le mouvement de Constantinople , et il l'a saisie avec habileté ; à mesure que l'esprit embrasse les détails variés qui s'offrent aux yeux, l'on se croit transporté dans cette capitale où tout diffère des mœurs européennes. Les places publiques les plus fréquentées n'y offrent point l'agitation tumultueuse qui règne dans nos marchés; les rixes n'y sont pas communes. L'injure et l'imprécation sortent rarement de la bouche des Turcs; leurs conventions se font en général avec lenteur, mais avec fidélité. On les voit peu se presser dans leur marche, et cependant ils n'ont point un air inoccupé. Le lendemain même des scènes d'anarchie qui renaissent souvent à Constantinople , qui font couler le sang et portent l'incendie dans de nombreux quartiers, tout paroit calme, et chacun semble avoir oublié une catastrophe dans laquelle peut-être a péri une grande partie de ses parents, de ses amis, et de ses biens. Nous allons indiquer rapidement les personnages que M. Melling nous montre dans cette Vue.

A droite, et sur le premier plan, on remarque une garde des canonniers dits Topichis qui fait sa ronde. La gravité musulmane est empreinte sur les traits de ces soldats, à l'aspect desquels tout se contient, tout garde un silence profond. Le chef tient un bâton blanc à la main; les soldats sont armés de gros bâtons tordus par le bout. Malheur à ceux qui , saisis au milieu de quelque désordre , osent leur résister ! cette garde redoutable ne se fait aucun scrupule d'assommer les perturbateurs. Sur le même plan on voit encore d'autres militaires : un colonel de Bostandgis vient à la rencontre d'un officier de bombardiers [Koumbéradgi) dont le costume se rapproche assez de celui de nos hussards ; plus loin est un Seymen armé à l'européenne.

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Parmi les autres personnages qui occupent cette scène, il en est plusieurs dont le spectateur devine facilement la profession. Des marchands étalent sur des nattes diverses sortes de fruits , et sur-tout des melons d'eau ; des femmes couvertes de leur féradgé (espèce de manteau de drap) viennent faire la provision de leur famille; un porte-faix de la taille la plus robuste porte un tonneau sur le dos, n'ayant pour soutenir ses reins qu'un coussin de cuir rembourré de paille. Les Turcs justifient l'opinion qui leur attribue une force extraordinaire , et se piquent sur-tout de soulever avec facilité d'énormes fardeaux. Trois cents livres pesant embarrassent peu leurs porte-faix; il en est qui soutiennent un poids de cinq cents livres. A côté de celui-ci est un Imam^ ministre de la religion mahométane , qui fait les prières publiques dans la mosquée. Près de la garde des Toptchis est un ramoneur tenant de longs balais à l'aide desquels les cheminées, très peu hautes en Turquie, se nettoyent sans qu'il soit nécessaire d y monter. Devant la fontaine on remarque un Turc qui fait l'ablution des pieds; à l'une des faces latérales un autre Turc fait celle des mains. Sur le troisième plan s'avance une voiture attelée de deux chevaux; c'est dans cet équipage, et sous l'abri d'une grille épaisse , que les dames turques se promènent ou font des visites dans la ville. On a vu ailleurs leur voiture de campagne, espèce de chariot tiré par des bœufs ou par des buffles. Les Turcs riches et puissants dédaignent de se faire traîner, et font leurs courses à cheval; leurs domestiques les suivent à pied : ils ne vont jamais qu'au pas; grâce à cette coutume, Constantinople, malgré l'imperfection de sa police, est, de toutes les villes de l'Europe, celle qui offre le moins de danger aux piétons. La grande mosquée de Top-hané, son minaret, d'où un Muezzin appelle le peuple à la prière, et les arbres qui entourent ces édifices, forment le fond du tableau.

L'Empereur qui fit construire la fontaine de Top-Hané a laissé une mémoire vénérée des Turcs, qu'il gouverna sans éclat, mais avec beaucoup de sagesse et de bonté, pendant près de vingt-cinq ans. Successeur, en lySo, de son oncle Achmet III, que les Janissaires avoient déposé, Mahmoud V reçut d'eux la couronne, à une condition que les circonstances ne lui auroient point permis de remplir, quand même il n'eut pas été détourné des entreprises guerrières par la douceur de ses inclinations. Une fatalité dont l'histoire n'offre que trop d'exemples, a fait du règne de ce bon prince la première époque de cette décadence du nom et de l'Empire ottoman, si rapidement accrue sous ses successeurs. Loin de recouvrer, selon le vœu des Janissaires, le territoire européen détaché de son empire par les victoires du prince Eugène, Mahmoud se vit enlever deux de ses provinces d'Asie, et dut s'estimer heureux de pouvoir, à un tel prix, s'accommoder avec le terrible Thamas-Kouli-Kan. Ce conquérant fit entrevoir plus d'une fois qu'il avoit le dessein de marcher sur Constantinople ; mais détourné de cette expédition par celle qui mit en son pouvoir les trésors, le trône, et la personne du Grand-Mogol, il laissa Mahmoud goûter les fruits d'une paix dont les sacrifices furent adoucis pour ce vertueux Sultan, par la facilité qu'elle lui laissoit de travailler au bonheur de ses peuples et aux embellissements de sa capitale.

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