‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 50 sur 87 · SUR LA PLACE DE TOP-HANÉ · texte numérisé non relu

SUR LA PLACE DE TOP-HANÉ

Il est de l'essence d'un gouvernement despotique que les sujets se communiquent peu leurs réflexions et leurs sentiments. Cependant l'introduction des cafés dans l'Empire Ottoman est assez ancienne, et c'est des Turcs que nous tenons un genre de réunion qui ajoute quelque chose à Pagrément de nos mœurs; mais ce plaisir, qui est pour nous bien près d'être une superfluité, est nécessaire pour varier un peu la monotone existence d'un peuple qui n'ose braver les sévères défenses du prophète contre l'usage du vin. Si les contraventions à cette loi religieuse sont fréquentes, elles sont du moins clandestines. Des hommes qui s'introduisent furtivement et en petit nombre dans les cabarets tenus par les Grecs , ne peuvent inquiéter l'autorité : leur ivresse même est accompagnée d'un sentiment de honte et de crainte, et non de cette vive exaltation d'esprit qui s'augmente en se propageant.

Dans les mœurs orientales, tout se dirige vers le calme et l'indolence; la rêverie même y ressemble à un long assoupissement : chacun semble se tenir en garde contre des émotions violentes; quand on les éprouve, on craint de les laisser paroitre; sous le masque d'une gravité imperturbable, on dissimule les plaisirs qu'on reçoit; mais ces plaisirs sont bien médiocres chez un peuple qui préfère à tout la tranquillité. Les fréquentes révolutions de Constantinople dérangent peu cet état monotone , d'abord parcequ elles ne sont le plus souvent opérées que par des corps militaires, et ensuite parceque les plus violentes et les plus soudaines catastrophes n'empêchent pas de retomber bientôt dans un calme apathique.

Ce que nos spectacles offrent de plus touchant et de plus vif, conviendroit mal à un peuple qui se plait dans sa langueur; les tableaux animés des passions l'importuneroient au lieu de le toucher : c'est assez pour lui de contempler les insipides jeux des baladins. Rien de plus borné chez eux que les plaisirs de la table; s'ils paroissent les goûter un peu vivement, c'est dans quelques parties de campagne : les hommes opulents ne s'y font suivre que par des esclaves qui ont leur plus intime confiance. Les plus beaux sites de la nature agissent sur leur imagination ; leur cœur a besoin de plus d'épanchement : c'est alors qu'ils éprouvent^ en dépit de la loi du prophète, combien le vin est le pere de la cordialité. Mais, dans l'intérieur de Constantinople, rien ne présente l'image de ces banquets où, parmi nous, la gaieté circule si rapidement, quand la froide étiquette et une triste magnificence ne viennent pas la glacer. Une seule chose embellit les repas et les festins des Turcs, c'est qu'ils se ressentent de l'hospitalité antique. Le pauvre est souvent admis à la table de l'homme qui jouit d'une grande fortune ou d'une grande puissance; cette fortune, cette puissance, il peut la perdre

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