PLAN DE LA VILLE DE CONSTANTINOPLE
la monotonie des constructions particulières , et le tout est surmonté de mosquées magnifiques, revêtues de leurs dômes, et accompagnées de ces flèches légères que l'on appelle minarets.
Sur la pointe qui s'avance dans la mer, à l'entrée du canal, est le sérail, ou palais du Grand -Seigneur, dont la vaste enceinte occupe presque tout remplacement de l'ancienne Byzance. Ce palais, de forme très irréguliere, est séparé de la ville par des murs particuliers. Il a ses jardins, ses édifices, et même son genre d'habitants, composés de gardes, d'eunuques blancs et noirs , et de femmes, ou maîtresses ou esclaves, tous régis par des lois entièrement étrangères aux Européens.
Lorsqu'on est devant cette pointe , on voit , à droite , le canal de Constantinople , ressemblant à un beau fleuve, d'une largeur considérable, encaissé par des rives verdoyantes, garnies d'un nombre infini de jardins et de maisons élégantes, qui paroissent comme autant de palais enchantés. Sur la gauche, on aperçoit l'entrée du port auquel les Byzantins donnoient le nom de Chrjso-Keras , Corne d'or, parcequ il étoit pour eux une source de richesses et d'avantages. Ce port est un golfe formé par le canal même de Constantinople, dont les eaux, s'avançant profondément dans les terres, offrent un abri sur pour les vaisseaux, et permettent d'y placer tous les établissements maritimes possibles. Par-tout on trouve bon fond ; et le courant du Bosphore , en le nettoyant sans cesse, y entretient la propreté et la salubrité.
Au nord du port, sont plusieurs faubourgs très populeux, dont les habitants ne cessent de passer d une rive à l'autre. Le premier, à droite, est celui de Galata, habité par des Turcs, des Grecs, dés Arméniens, et des marchands européens. Ce faubourg est, comme la ville, entouré d'anciens murs ; mais ils ne sont point aussi forts, et tombent en ruines. Au-dessus , est le quartier de Péra , résidence des ambassadeurs , où demeurent quelques Européens, et un grand nombre de Grecs et d'Arméniens; par sa position élevée, ce faubourg domine la ville et le Bosphore. A ses pieds, à l'entrée du Bosphore , est le quartier de Top-Hané , où se trouvent plusieurs établissements militaires: dans le port, on aperçoit, sur le penchant d'une colline, le faubourg de Cassim- Pacha, et au-dessous, le Ters-Hané, ou arsenal, enceinte particulière réservée pour tout ce qui tient à la marine des Turcs. Au fond du port, est le grand faubourg d'Eyoub, où l'on voit une mosquée impériale, dans laquelle le Grand -Seigneur va ceindre le sabre le lendemain de son avènement au trône, cérémonie qui répond au sacre de nos rois.
De l'autre côté du canal, sur la rive asiatique, s'élève la ville de Scutari, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un faubourg de Constantinople, mais qui, par-tout ailleurs, seroit une ville capitale. C'est là que les pèlerins de la Turquie d'Europe s'assemblent, pour faire , en caravane , le voyage de la Mecque.
La ville de Constantinople ne consiste donc pas seulement dans son enceinte triangulaire, mais encore dans ses faubourgs, auxquels on peut ajouter la ville de Scutari et les établissements et villages situés le long du port. La réunion de toutes ces parties donne à Constantinople une étendue en superficie de 6240000 toises carrées ou 19842391 mètres carrés, ce qui en fait une ville moitié moins grande que Paris; mais
ET DE SES FAUBOURGS, si on y comprend son vaste port et la largeur du canal devant Scutari, elle égalera presque l'étendue de la capitale de la France. Plusieurs auteurs ont prétendu que Constantinople renfermoit -m million d'habitants : ils se sont étrangement trompés; car à peine peut-on y compter quatre cent mille ames. Cette réduction pourra paroitre un peu forte ; mais l'étonnement cessera , si l'on considère que les maisons des Turcs ne consistent toutes qu'en un étage; que la plupart ont un jardin qui les entoure, et que beaucoup de terrains restent vides dans la ville et les faubourgs.
Outre plusieurs causes de dépopulation qui existent dans la capitale de l'Empire Ottoman, cette ville est souvent exposée aux ravages des incendies : il n'est pas rare de voir quinze cents ou deux mille maisons brûler à la fois, et ce désastre ne se renouvelle que trop souvent. Il est vrai que les maisons des particuliers sont toutes bâties en bois, et que les édifices publics seuls et ceux qui dépendent du Grand-Seigneur sont construits en pierre : cependant la loi ne défend point ce genre de construction; et le Sultan actuel , Mahmoud , voyant avec douleur les dommages causés par le feu , a invité ses sujets à employer la pierre. Ce conseil sera-t-il suivi? c'est ce dont on peut douter; car l'apparence d'une propriété stable et d'une fortune considérable , pourroit exposer le propriétaire à des avanies encore plus dangereuses que l'incendie. Toutes les grandes mosquées sont bâties en pierre; mais il en est beaucoup de petites qui , n'étant construites qu'en bois, périssent avec les maisons des particuliers, et sont renouvelées avec elles.
Le plan de Constantinople, que je donne ici, offre la réunion de toutes les notions acquises sur cette ville célèbre. Il a pour base celui qui fut levé géométriquement en 1776, vérifié et augmenté en 1786, par F. Kauffer, ingénieur alors attaché à M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à Constantinople; et j'y ai joint tous les documents nouveaux que j'ai pu réunir.
Dans le plan particulier du sérail, dressé d'après celui de M. Kauffer, rectifié par M. Melling, on remarquera un jardin à l'européenne, dont ce dernier m'a procuré le plan. Il m'a indiqué aussi l'emplacement de plusieurs édifices , et celui d'une colonne antique, qui n'avoit été vue de près par aucun Européen avant lui. Le plan particulier du château des Sept-Tours est le résultat des renseignements que j'ai reçus de M. Pouqueville aîné, ci-devant consul général de France à lanina, qui a été long-temps détenu dans cette prison d'état.
Les Vues de M. Melling m'ont encore beaucoup servi, pour les parties qui sont au nord du port; et j'ai profité des renseignements qu'il m'a donnés, pour fixer plusieurs points importants. J'ai aussi fait usage de l'ouvrage intitulé : Tableau des nouveaux règlements de l'Empire Ottoman, composé par Mahmoud-Rayf-Efendi {imprimé en françois ), Constantinople 1798, un volume in-folio, accompagné de planches, dont plusieurs représentent les nouveaux établissements formés par les Turcs dans la partie septentrionale du port.
Parmi ces établissements, on remarquera la caserne des bombardiers; une académie impériale, où l'on enseigne les mathématiques aux jeunes Musulmans, et qui sert en même temps de dépôt de cartes et de machines ; une nouvelle fonderie de mortiers ; une
PL/VN DE LA VILLE DE CONSTANTINOPLE ET DE SES FAUBOURGS, fonderie de canons , et des casernes immenses pour les canonniers et les chevaux du train, situées dans le faubourg de Top-Hané, et au grand Champ des Morts.
Dans l'arsenal , ou Ters-Hané, on voit le nouveau bassin de construction , et la caserne pour les marins du Nizam-Dgèdid. M. Le Roi, ancien ingénieur-constructeur de la marine, qui a dirigé les travaux de Farsenal de Constantinople depuis l'année 1784 jusqu'en 1789 , a bien voulu m'indiquer quelques positions qui m etoient inconnues.
A Péra , beaucoup de changements ont eu lieu; beaucoup d'anciens hôtels d'ambassadeurs n'existent plus. L'indication des nouveaux établissements militaires qui se sont formés dans ce quartier, et celle de plusieurs habitations situées à une assez grande distance de la ville de Constantinople, m'ont été fournies par mon fils, nouvellement de retour de cette ville.
Le long du canal, on remarquera le palais de Beschik-Tasch, considérable autrefois, mais réduit aujourd'hui à ce que M. Melling en a lui-même restauré et reconstruit. Dans le village de ce nom est le palais de la Béhan-Sultane, sœur de Sélim III. Plus haut, dans le village d'Orta-Kieuï , se trouve le palais de la sultane Validé, mere du même Sultan; et un peu plus loin, à la pointe appelée Defterdar-Bournou, celui de la sultane Hadidgé, autre sœur de Sélim : c'est à ce dernier palais que M. Melling a rattaché un pavillon entièrement construit à l'européenne.
Sur la côte d'Asie, à peu de distance de la ville de Scutari, on voit les magasins à blé, construits par M. Rauffer, d'après les ordres du sultan Sélim, pour l'approvisionnement de Constantinople; et, dans la partie méridionale de Scutari, un nouveau quartier, qui doit son existence à ce même Sultan, et dont mon fils m'a donné le plan. Il s'y trouve une superbe mosquée, qui porte le nom de Sélim , un hôpital, et l'imprimerie^ établie par ordre de ce prince, et d'où sont sortis plusieurs ouvrages, entre autres un Atlas turc publié en 1804? en un volume in-folio.
A peu de distance de Scutari, étoit autrefois une très belle caserne construite pour la cavalerie du Nizam-Dgèdid; elle a été brûlée par les Janissaires en 1808 : plus loin, est l'emplacement de l'ancienne ville de Chalcédoine , réduite aujourd'hui à un village appelé Radi-Kieuï, ou le village du juge.
Au-dessus de Scutari, est le mont Boulgourlou, d'où la vue plane au loin sur Constantinople et sur toute la Propontide. Cette montagne , très élevée , se divise en deux sommités , appelées le grand et le petit Tchamlidgé , entre lesquelles se trouve le village qui donne son nom à toute la montagne , et une source dont l'eau est la seule que boive le Grand-Seigneur. Le plus haut sommet est couronné d'un beau bouquet d'arbres, où l'on va se reposer et prendre le frais.
La position du dôme de Sainte-Sophie, la principale mosquée de Constantinople, par laquelle on détermine astronomiquement celle de cette ville, a été fixée, d'après les observations faites à Tharapia, en 1785, par M. Tondu, astronome, à 41'' 00' 26" de latitude septentrionale, et à âô"" 35' 40" de longitude à l'orient du méridien de Paris. La déclinaison de la boussole a été observée à Péra, en 1788, de 12'' 35' vers l'ouest.
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