‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 6 sur 87 · ET DE SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

ET DE SES ENVIRONS

Ce plan est formé de la réunion de plusieurs matériaux discutés et combinés avec soin, dont le principal est un levé du canal de Constantinople, sur une échelle très développée, ébauché en 1776, et continué en 1786 et années suivantes, jusqu'en 1801, par François Kauffer, ingénieur, attaché au comte de Choiseul-Gouffier. Ce levé est le résultat d'une triangulation qui prouve l'exactitude scrupuleuse que Kauffer a mise dans son travail. 11 a commencé plusieurs de ses grandes opérations en 1786, aidé de M. Lechevalier, auteur du Voyage dans la Troade; et depuis le départ de M. de Choiseul-Gouffier pour la Russie, il les a continuées seul. Ayant appris la langue du pays, et étant entré au service de la Porte Ottomane, il pouvoit exécuter des travaux qu'aucun autre Européen n'auroit jamais osé entreprendre.

Kauffer avoit fait deux dessins du canal de Constantinople ; l'un contenoit ses opérations trigônomé triques sur le terrain, et l'autre n'en étoit qu'une copie, ou mise au net soignée, dont l'exécution fat en partie cause de sa mort ^'l Le premier a été envoyé à Paris au comte de Choiseul-Gouffier, qui a bien voulu me permettre d'en prendre copie; et le second est resté à Constantinople. Le plan original est sur une échelle de 5 lignes pour 100 toises, ou au 17280'' du terrain. Celui que je présente ici est réduit à I ligne ^ pour 100 toises, ou environ i5 millimètres pour 1000 mètres; ce qui donne

(i) François Kauffer , habile ingénieur des ponts et chaussées de Lorraine, étoit né dans le voisinage des terres du comte de Choiseul-Gouffier. Il s'étoit attaché de bonne heure à ce jeune seigneur, qui, charmé de ses talents, Tavoit emmené avec lui dans son premier voyage en Turquie, en 1776. Kauffer leva beaucoup de plans particuliers , qui ont été en partie gravés dans le premier volume du Voyage pittoresque de la Grèce. Tombé malade près de Pergame , dans l'Asie mineure , il fut conduit a Smyrne, d'où, s'étant rétabli, il passa à Constantinople. Là, par de premiers travaux, il ébaucha le levé du canal de Constantinople; mais, bientôt après, il revint en France. Le comte de Choiseul-Gouffier ayant été nommé ambassadeur à Constantinople en 1784, Kauffer le suivit de nouveau en qualité de secrétaire; et à peine fut-il arrivé dans cette ville qu'il reprit ses anciens travaux. Il parcourut la Troade avec M. Lechevalier, et Le Brun- Tondu, astronome qui est mort à Constantinople; et fit des dessins de toutes les contrées qu'il visita. Le comte de Choiseul,

ayant quitté Constantinople en 1793 , pour se rendre en Russie, Kauffer , sans appui , s'attacha au service des Turcs , et se mit en même temps, comme Européen, sous la protection de la Prusse. Il continua ses travaux sur le canal de Constantinople , et il jouissoit d'une liberté d'autant plus grande, que ses reconnoissances ont souvent servi la Porte Ottomane dans les projets qu'elle avoit formés d'élever des fortifications sur le canal. Des deux dessins qu'il a faits de ce canal, celui qu'il a soigneusement mis au net, et qui est resté à Constantinople, a été, en quelque façon , la cause de sa mort. Il le travailloit à terre , sur le plancher, les Turcs ne faisant point usage de tables; seulement il mettoit quelques coussins sous son estomac. Cette position gênée lui a fait contracter une hydropisie de poitrine qui Fa enlevé en 1802. Cet habile ingénieur opéroit avec beaucoup d'exactitude et dessinoit avec netteté ; ses talents rares et son caractère obligeant l'ont fait regretter de tous ceux qui le connoissoient. Il a laissé une veuve et des enfants qui sont fixés en Lorraine.

PLAN TOPOGRAPHIOUE

le 66666^ du terrain. Kauffer avoit visité tous les villages du canal, et jeté des rayons sur des objets assez éloignés.

J'ai assujetti le plan de Kauffer à une observation astronomique très bien faite en 1785 par Le Brun-Tondu, et calculée à Paris par Méchain. Cette observation fixe la position du village de Tharapia sur le canal à 41^ 8' 24" de latitude septentrionale, et à 26'' 40' 19" de longitude à l'orient du méridien de Paris. L'observatoire étoit au Kiosque de l'ancien palais de France. C'est d'après cette observation , et en m'appuyant sur la triangulation de Kauffer, que j'ai fixé le dôme de Sainte-Sophie dans mes plans à 4i^ 00' 26" de latitude, et à 26° 35' 45" de longitude à l'orient du méridien de Paris.

Dès r année 1^85, MM. de Lafitte-Clavé, Mathieu Dumas, et Bonneval, officiers françois envoyés à Constantinople pour aider les Turcs à fortifier le canal, avoient fait la reconnoissance de la partie qui avoisine la mer Noire , et formé une triangulation qui , partant du point déterminé par Le Brun-Tondu, venoit aboutir à cette mer. Kauffer a depuis rectifié cette triangulation, et rempli, dans le détail, toute la partie qui n avoit été qu'esquissée par ces officiers. On voit par-là que je me suis servi des levés faits par de Lafitte-Clavé et autres, ainsi que de ceux de Kauffer, pour arriver jusqu'à la mer Noire. A ces matériaux, j'ai joint, pour les côtes de cette mer, des reconnoissances à plus petite échelle, travail particulier de Duverne de Presle, officier de marine françois qui aidoit de Lafitte-Clavé dans ses opérations. Les cartes de ce marin s'étendent du côté d'Europe, depuis le canal jusqu'au cap Kara-Bouroun , qui ne paroit point dans mon plan ; et du côté d'Asie , jusqu'au cap Kara- Abondons , au-delà de Riva. En les assujettissant aux levés de de Lafitte-Clavé et Kauffer, j'ai pu figurer toutes les côtes qui m'étoient nécessaires dans la partie septentrionale.

L'intérieur du pays est le résultat de plusieurs reconnoissances faites par des officiers françois ou étrangers, dont quelques unes sont consignées dans l'ouvrage de M. Pertusier, intitulé : Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore, en 3 volumes in-8^ Ces reconnoissances ont été assujetties à quelques points relevés précédemment par Kauffer, comme l'aqueduc de Justinien en Europe, et le mont Alem Daghi en Asie. J'ai aussi tiré des détails, particulièrement sur l'Asie, de la géographie turque intitulée : Dgihan-Numa, ou Miroir du Monde, imprimée en turc à Constantinople, l'an de l'hégire 11 45 (1^32 de l'ère vulgaire), et dont la traduction françoise de Armain existe manuscrite à la Bibliothèque du Roi.

Les Isles des Princes, avec la côte d'Asie, qui est voisine, sont prises de la carte de la mer de Marmara, levée en 1786 et 1787 par M. le vice-amiral Truguet, pair de France, et par M. Raccord, capitaine de vaisseau; j'y ai ajouté quelques détails puisés dans l'ouvrage de M. Pertusier, et autres voyages antérieurs. J'ai aussi profité de plusieurs anciennes cartes du canal de Constantinople, et particulièrement de celle publiée en 1764 à Vienne, en une feuille et demie, par Reben, ingénieur autrichien.

Les sondes sont tirées, pour la mer Noire, des cartes de Duverne de Presle, et de celles qu'ont publiées les Russes ; pour l'intérieur du canal, de celles de de Lafitte-Clavé et de Kauffer; et vis-à-vis Tharapia, du plan manuscrit d'un pilote qui a sondé spéciale-

DU BOSPHORE DE THRACE

ment cette partie. Pour les environs de Constantinople , elles sont prises des plans de Kauffer; quant aux Isles des Princes, leurs côtes ont été sondées par MM. Truguet et Raccord; néanmoins j'ai cru pouvoir admettre d'autres renseignements , tirés d'un ancien plan manuscrit du canal, qui m'a été communiqué par le dépôt de la marine.

Ces isles , situées en face de Constantinople , offrent un abri sur aux vaisseaux. On y voit des restes d'anciens châteaux, et des monastères dont plusieurs ont été fondés par les empereurs grecs. La côte d'Asie, en général, est riante et bien cultivée; sur les hauteurs , se voient un grand nombre de villages , du milieu desquels descend une rivière assez forte, qui se jette à la mer, un peu au-dessous d'un pont appelé Bostandgi-Bachi- Kuprusi; passage souvent dangereux, à cause des voleurs qui s'y rassemblent. Près du village de Mal-Tépé, on trouve les ruines d un ancien palais des empereurs grecs, connu sous le nom de Bryantis Palatium, qui étoit agréablement situé sur la pente d'une colline. Fener-Baktché étoit un autre palais appelé Herœum Palatium; et dans l'intérieur des terres , sont encore quelques autres antiquités.

La plus haute montagne du pays paroît être le mont Alem-Daghi, dont Kauffer a relevé la sommité de l'observatoire de Tharapia. Les eaux qui jaillissent des sources répandues sur cette montagne se versent, d'un côté, dans la Propontide, ou mer de Marmara; de l'autre, dans le Pont-Euxin, ou mer Noire; elles forment aussi une rivière qui se jette dans le canal, et que l'on nomme Gheuk-Sou, ou eau bleu de ciel, à cause de la couleur de ses eaux, empreintes d'argile. Cette rivière baigne les murs du vieux château d'Asie, et le sépare d'une belle prairie ornée d'un kiosque appartenant au Grand-Seigneur, et d'une très belle fontaine bâtie sur le bord de la mer par ordre du sultan Sélim III. On appelle cet endroit les eaux douces d'Asie.

Un peu en descendant du côté de Scutari , on trouve d'anciennes fortifications , désignées sous le nom de Koullé-Baktchesi , ou le Jardin des Tours, que je crois être les restes d'un ancien palais appelé Palatia-Sophiana , construit par l'empereur grec Justin II, en l'honneur de sa femme Sophie.

Vis-à-vis le vieux château d'Asie , est situé celui d'Europe , sur la rive opposée. Ces deux châteaux, d'un style antique et sévère, sont placés à l'endroit le plus étroit du canal, qui n'a guère que [\00 toises de largeur.

Au-dessus du château d'Europe sont plusieurs maisons de plaisance, agréablement situées, d'où l'on jouit d'une vue magnifique du Bosphore. Leurs environs servent de promenades aux Européens de la capitale.

Du même côté du canal, est le village de Bébek, où se trouvent le kiosque des conférences, et des magasins pour la marine turque. Derrière, ou pour mieux dire sur la hauteur, est le chemin qui de Péra mené à Tharapia et à Buyuk-Déré. En le suivant, on ne tarde pas à rencontrer l'emplacement d'une superbe caserne que le sultan Sélim avoit fait élever pour les soldats du Nizam-Dgédid , et qui a été brûlée en 1808 par les Janissaires. On la nommoit Buyuk-Levend-Tchiftlik. Un peu plus loin , ce chemin est bordé d'un assez grand nombre de sou-terazous , ou pyramides hydrauliques, servant

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