INTÉRIEUR D'UN CAFÉ PUBLIC
un jour; bientôt il pourra ressembler au malheureux qui se présente à lui. Dans un pays où les plus brillantes distinctions n'ont qu'un éclat éphémère, la pauvreté est à couvert du mépris, si elle est exempte de vice et de bassesse. Un humble solliciteur se présente chez un homme en place, chez un riche négociant; s'il est admis dans l'appartement à l'heure du dîner, le maître de la maison lui dit, avec autant de bienveillance que de simplicité : Asseyez-vous, prenez place. Ce mot est une invitation. Aucune des personnes de la maison ne s'offense de voir ce convive inconnu.
Le premier mets qu'on apporte se nomme le Djorba; c'est un potage assez semblable aux nôtres. Le maître y touche le premier : ce genre de civilité, si contraire à nos usages, révèle les habitudes d'un peuple soupçonneux. Le djorba est le seul mets que l'on mange avec une cuiller: il faut bien le dire, c'est avec les doigts que tous les convives dépècent les viandes et portent les aliments à la bouche. Les plats arrivent successivement et toujours l'un après l'autre: le dernier est lePilavi^, ou riz à la turque, mets fort en usage à Marseille, et depuis quelque temps connu à Paris. On ne boit qu'après le repas fini. Chacun prend sa part, avec sa cuiller, dans un large bole de sorbets. On voit bien qu'il n'y a pas dans une telle distribution du festin de quoi provoquer une conversation fort animée. Et de quoi les Turcs pourroient-ils s'entretenir avec une vivacité comparable à celle de notre conversation? La crainte et le respect leur interdisent des questions politiques; depuis long-temps ils n'ont plus de dissentions religieuses : l'esprit de secte n'a jamais exercé chez eux de grands ravages. Une religion fondée sur le fatalisme ne leur permet de parler des catastrophes les plus tragiques qu'avec une morne indifférence. L'isolement de leurs familles, les cloîtres de leurs harems, rendent chez eux le scandale assez rare. Les jeux grossiers, les tours de force et d'adresse, qui leur tiennent lieu de toute sorte de spectacle, ne leur laissent qu'un faible souvenir. Leur littérature est trop peu fixe et trop stérile pour devenir un sujet d'entretien. Aussi, même chez les grands, on ne voit jamais de cercles.
Si, dans les cafés , la scène n'est pas beaucoup plus animée, elle est du moins plus diversifiée, et prête beaucoup à l'esprit d'observation. On a soin de les établir dans des lieux dont la vue est très pittoresque, et particulièrement sur les bords de la mer. Ceux qui entrent font ordinairement un salut avec la main. Les dames turques n'y paroissent jamais; les dames étrangères y sont admises. Les fidèles Musulmans laissent rarement entrevoir l'impression que la beauté de ces dames peut produire sur leurs sens et sur leur imagination. Les cafés sont des lieux de franchise pour tous ceux qu'ils appellent infidèles; aucun d'eux n'y est jamais insulté. Ces lieux partagent ce privilège avec les mosquées, les bains publics, et les boutiques des barbiers. Suivant le plus ou moins d'apparence de ceux qui se présentent dans un café, on leur apporte des pipes plus ou moins distinguées. L'attention de toute l'assemblée se porte ordinairement sur des conteurs chargés de la divertir. C'est ainsi qu'ont du naître les contes si agréablement merveilleux des Mille et une Nuits, des Mille et un Jours. Ces conteurs ont souvent une élocution prompte, abondante, et assez fleurie: ils procèdent d'abord par un court dialogue dans lequel ils se portent une espèce de défi; l'un doit enchérir sur ce que
INTÉRIEUR D'UN CAFÉ PUBLIC, l'autre pourra dire de plus gai et de plus merveilleux. Comme ils sont fort éloignés de s'interdire des sujets obscènes, ce défi les entraîne bientôt hors des bornes de la décence; ils l'outragent encore plus par leurs gestes que par leurs discours. Mais à l'immobilité des assistants, à leur contenance grave et recueillie, vous diriez qu'on traite les sujets les plus édifiants. Les conteurs ne sont jamais interrompus; personne ne rougit de rivaliser avec eux. Un dévot voyageur raconte tous les périls qu'a courus sa caravane dans le voyage de la Mecque; un autre, ce qu'il a vu dans la Perse et dans l'Inde. On passe généralement les exagérations et les mensonges à des hommes qui n'annoncent d'autre prétention que celle d'amuser; mais il n'est pas d'usage de raconter ce qu'on a vu chez les infidèles : on paroitroit profane dans de tels récits. Ces histoires merveilleuses sont à-peu-près les seuls sujets dont on s'entretient dans les cafés : les matières politiques sont bannies des conversations. Autrefois, lorsque les têtes des graves Musulmans étoient échauffées par le tabac et les vapeurs du café, les affaires publiques devenoient l'objet des plus vives discussions; d'indiscrets nouvellistes pénétroient jusque dans les mystères du sérail; et les révolutions les plus violentes étoient souvent préparées dans ces assemblées tumultueuses. Des lois sévères et quelques exemples sanglants ont proscrit des passe-temps si dangereux. On substitue quelquefois aux conteurs de fables, des danseurs et des musiciens.
A Constantinople, les citoyens de la classe moyenne ne se réunissent que dans les cafés, où ils affluent à toutes les heures du jour. Les propriétaires de ces établissements n'épargnent rien pour les rendre agréables au public. Quelques uns sont exposés en plein air, sous des treilles ou des berceaux de verdure éclairés pendant la nuit avec beaucoup de goût et une sorte de magnificence. Celui que nous avons sous les yeux est un des plus beaux de Constantinople : il est situé près de l'échelle de Tophané, vis-à-vis la pointe du sérail. On découvre au travers des vitrages une partie des jardins et édifices du palais, le port de Constantinople, la côte d'Asie, et les Isles des Princes; et la vue se prolonge jusqu'à l'embouchure de l'Hellespont. Au milieu de la salle est un bassin d'où jaillit une eau vive qui répand une agréable fraîcheur.
Ce tableau peut donner une idée de l'aspect que présente ordinairement un café turc, où se rassemblent des individus de professions, de mœurs, et de nations différentes: ils sont rangés sur des sofas, et des domestiques sont occupés à les servir. Le premier qu'on voit à gauche est un Derviche; il est coiffé d'un long bonnet de feutre qui distingue sa profession: auprès de lui est une pipe à la persienne, formée de manière que la fumée, avant d'arriver à la bouche, traverse un bocal de verre plein d'eau, où elle se purifie et se rafraîchit, et ensuite circule dans un long tuyau de maroquin. Il faut, pour faire usage de cette pipe, être doué d'une grande force de poumons. Les Derviches qui hantent les cafés, les lieux publics, et les maisons des grands, appartiennent à des ordres moins révérés des fidèles Musulmans que ceux qu'on nomme Tourneurs et Mangeurs de feu, dont les mœurs sont plus réservées et plus austères.
On aperçoit au fond de la salle un autre Derviche ; il est assis auprès de deux Arméniens qui jouent aux échecs; il les regarde d'un air farouche et dédaigneux. Les Musul-