PRISE À PÉRA
Du faubourg de Péra la ville de Scutari se montre dans toute son étendue. M. Melling a représenté ici cet aspect, l'un des plus vantés de Constantinople. On a parlé ailleurs de Scutari; profitons de l'occasion pour faire connoître Péra.
Dans la capitale d'un empire despotique il existe une petite ville à part qui vit en quelque sorte sous des lois républicaines. Dans un pays où le château des Sept-ïours atteste de fréquentes violations du droit des gens , on voit une cité consacrée tout entière aux Ambassadeurs et aux sujets des puissances qu'ils représentent; asyle de paix et de sûreté où ne peuvent les atteindre les deux grands fléaux de Constantinople , la peste et les séditions. Le faubourg de Péra, dont on voit ici une partie, a obtenu du gouvernement turc et conservé sans interruption des privilèges dont l'étendue est aussi grande que l'origine en est honorable. Les Européens qui l'habitent sous la protection de leurs ministres respectifs sont exempts de tous droits et impositions. Les chrétiens établis dans le faubourg de Galata participent aux mêmes privilèges. De là vient le nom collectif de Francs, qui désigne les uns et les autres. Cette exemption ne s'étend pas aux chrétiens nés sujets de la Porte, et qu'on appelle Rajas, Ce que nous venons de dire détruit l'opinion commune qui donne une autre interprétation au mot
franc, et suppose que les Turcs ont désigné les chrétiens de Constantinople par le nom que portoit autrefois le peuple qui a ouvert le premier des relations politiques avec la Turquie.
C'est encore une opinion fausse de croire que les Turcs ont voulu rejeter dans un quartier isolé ceux qu'ils nomment infidèles. Le séjour de la ville de Constantinople n'est point défendu à ceux-ci; ils peuvent l'habiter sans perdre leurs privilèges. Mais qu'y a-t-il de plus doux pour eux que de pouvoir se soustraire au stupide mépris de la populace la plus ignorante de l'univers , et de retrouver les usages , les mœurs de leur pays , et les entretiens de leurs compatriotes ? Il est vrai que des préventions , des haines nationales, et des intérêts divers, permettent rarement une entière harmonie entre les habitants de ce faubourg; mais presque tous familiarisés avec la réserve diplomatique, ils savent contraindre leurs sentiments, se conformer à leur situation, et l'adoucir par des égards réciproques. La politesse y règne au défaut de la cordiaHté. Souvent les Français y font prédominer les penchants aimables et la gaieté qui les caractérisent. Alors les réunions sont animées; les bals et les festins se succèdent. Souvent aussi on s'observe ou plutôt on s'épie. Après s'être mutuellement fatigué d'intrigues , de délations , enfin de tout ce qui fait l'agitation frivole et fâcheuse des petites villes, on s'isole, on se renferme; et les dames de Péra n'ont plus d'autre plaisir que celui de re^^arder de leur balcon les passants et le mouvement de la rue.