VUE DU CHAMP DES MORTS, PRÈS PÉRA
de Péra est tellement agréable , qu'il est devenu la promenade habituelle des Européens; et, très souvent, ils portent un air d'alégresse et de féte dans ces champs de la mort. Comme les premières heures du jour sont consacrées aux inhumations, on n'est que trop porté à oublier dans la promenade du soir, la destination sévère et sombre du lieu où l'on vient se réunir.
La liberté de cette promenade est assurée par des Bostandgis, corps militaire chargé principalement de la garde des jardins du Grand-Seigneur. Ils ont imaginé d'y bâtir un kiosque, et ce sont eux qui distribuent aux promeneurs, des sièges, du café, du sorbet, et des pipes. Un vent du nord, qui règne neuf ou dix mois de l'année sur les bords du Bosphore, entretient une fraîcheur délicieuse dans cette promenade. Il faut l'abandonner quand c'est le vent du midi qui souffle : alors on respire un air brûlant; et les Européens ne peuvent se défendre de la langueur, qui est l'état ordinaire des Orientaux. Presque toujours ce vent du midi annonce un orage. Les Turcs se rendent aussi dans cette promenade; il leur est sévèrement défendu d'y insulter les Européens. Un Bostandgi arrête ou charge de coups tous ceux qui se permettent une violence, une insulte. Loin d'imiter la mobile activité des Européens, les Turcs restent toujours assis à la même place , et contemplent avec surprise leurs mouvements continuels , dont ils ne comprennent pas l'objet.
Le kiosque des Bostandgis , à la droite du tableau , sert de limite au cimetière des Européens, et à gauche, sur une petite éminence, commence celui des Arméniens. C'est le centre où aboutissent les routes de Constantinople et des villages de Tarapia, de Buyuk-Déré, et de Dolma-Bagtché. On aperçoit quelques maisons de ce dernier village, bâti sur le penchant de la rive européenne du Bosphore. Il est habité en grande partie par les seigneurs de la cour du Sultan, et par ce monarque lui-même, qui vient y passer quelques mois de la belle saison. Le dôme dont vous voyez s'élever le sommet sur la droite de Dolma-Bagtché appartient au palais de Beschik-Tasch, maison d'été de Sa Hautesse. Le reste de cet édifice, ainsi que la partie inférieure du village, sont dérobés à la vue par l'escarpement de la côte. Sur la rive opposée, à droite, vous découvrez Fantique cité de Chrysopolis, aujourd'hui Scutari; c'est là que sont établis les greniers d'abondance qui servent à alimenter la capitale, et fournissent des approvisionnements aux flottes ottomanes. La montagne de Boulgourlou, couverte d'arbres touffus, domine la ville, et forme une perspective majestueuse.
VUE DE L ENTRÉE DU BOSPHORE