PRISE DE LA TOUR DE LÉANDRE
Pour peindre l'entrée du Bosphore, et représenter ses rives dans une vaste étendue, l'artiste a saisi le moment où le soleil prêt à quitter l'horizon , répand une douce lumière sur une des scènes les plus riantes et les plus pompeuses qu'il éclaire dans sa course. A l'aspect des grands tableaux de la nature l'imagination sent le besoin de l'ordre, et ne jouit complètement du plaisir d'admirer que lorsqu'elle a choisi le lieu le plus favorable à une contemplation calme et méthodique. Ici l'artiste a trouvé le point de vue qui réunit le mieux l'étendue et la clarté, dans un rocher qui s'élève sur le canal plus près du rivage d'Asie que de l'Europe. Ce lieu le secondoit encore pour un autre objet important, celui de faire connoitre différents détails de la navigation du Bosphore. Qu'on examine ce rocher, on voit que la nature et l'art en ont fait une sorte de vigie. On l'a nivelé , on l'a pavé de larges dalles ; on y a creusé une citerne ; on y a placé des batteries qui n'ont eu long-temps d'autre destination que celle de saluer le Grand -seigneur à son passage, et d'annoncer les grandes fêtes ; depuis l'apparition des Anglais devant Constantinople , des ingénieurs français ont mis cette roche en état de défendre l'entrée du canal de la mer Noire. Une tour dont l'aspect pittoresque sera mieux présenté dans une autre planche , illustre le rocher sur lequel elle a été bâtie, par le nom imposant, mais trompeur, de la tour de Léandre, On sait qu'un autre canal, celui de l'Hellespont, connu aujourd'hui sous le nom de Dardanelles , fut témoin et du prodige d'amour et du malheur de l'intrépide amant d'Héro. Il est vraisemblable que les Européens en imaginant cette dénomination ont faussement interprété celle de Kiz-Koullessj, ou tour de la fille, que les Turcs lui ont donnée par allusion, à ce qu'on croit, à une de leurs princesses, dont elle fut la prison. Quittons ce monument peu digne de nous occuper, et saisissons tout ce qu'avec une sagacité remarquable l'artiste a retracé pour peindre aux yeux exercés , et faire même entrevoir aux personnes les moins versées dans la marine, la navigation du Bosphore.
Les personnages placés sur la tour de Léandre sont des Bostandgi chargés de la garde et du service de cette tour. Un d'entre eux tire le bateau de son camarade pendant que l'autre essaie de mettre à flot un kaïque. Une frégate à la voile, placée dans le second plan, indique la marche des vaisseaux qui sortent du port de Constantinople, afin de doubler la pointe du sérail. Lorsqu'ils cinglent vers l'Europe, ils ont coutume de s'élever jusqu'à la hauteur à^Orta-Kieuïh, et là une brise favorable les
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pousse dans la direction des courants. Ils déploient leurs voiles, rangent la tour de Léandre, saluent la pointe du sérail, et s'avancent dans les eaux de la Propontide. Derrière la frégate dont je parle, et presque dans son sillage, on reconnoit un volik de la mer Noire. Sa coupe , ses antennes , la hauteur de la poupe , rappellent les constructions anciennes et les premiers essais de la navigation. Deux vaisseaux à la voile indiquent rentrée du Bosphore et sa direction vers cette mer.
Ce mouvement maritime est agrandi par l'imagination, qui voit dans ces bâtiments de toute espèce les communications de l'Europe avec l'Asie. On se plait à suivre des barques se dirigeant vers Scutary; on s'arrête long-temps sur cette ville que la nature a destinée à être l'entrepôt du commerce de l'Orient , et qui dut sans doute aux richesses qui lui étoient confiées le nom qu'elle portoit autrefois de Chrysopolis ou ville d'or. Son opulence lui a été funeste, nulle ville peut-être n'a été plus souvent saccagée et brûlée, mais elle a toujours repris par degrés sa splendeur dès que les guerres et les révolutions des Barbares se sont appaisées. Elle est encore l'ornement de ces magnifiques rivages, et l'une des échelles les plus importantes du canal; on évalue sa population à quatre-vingt mille ames ; elle doit beaucoup d'embellissements à la piété des Turcs de Constantinople , à la tendre vénération qu'ils conservent pour elle , au souvenir qu'elle a été pour eux comme une ville natale , peut-être aussi à la pensée qu'elle pourra devenir leur refuge. Là sont les tombeaux de leurs pères; ils croient eux-mêmes que leurs restes ne jouiront que là d'un respect inviolable. Dans leurs festins les plus délicieux ils tournent leurs regards avec mélancolie et tendresse vers cette douce et dernière patrie.
Le caractère religieux que doit avoir une ville ainsi respectée par les Turcs , se déploie dans la partie de Scutary que l'artiste nous représente, et sur-tout dans un dôme majestueux qu'il a éclairé de toute la pompe du soleil couchant. On admire cette haute mosquée que les Turcs nomment Ibrikdjamisi ^ à cause de sa ressemblance avec une aiguière orientale. Les édifices qu'elle domine annoncent le séjour de l'opulence. Les maisons turques , percées d'une infinité de fenêtres , sont spacieuses , élégantes ; mais ce qui en fait le plus bel ornement , c'est une multitude de lentisques , de mûriers, de cyprès, dont les cimes élevées s'entrelacent avec les coupoles et les minarets des mosquées. Une ville toute couverte de ces ombrages solennels semble destinée au recueillement et aux longues rêveries qui font les délices des Orientaux.
A l'extrémité du second plan on remarque un Sultan-kioschk ^ pavillon du sultan. C'est là qu'au bruit imposant des vagues du Bosphore , assis sur un riche sopha , et couvert des ombres de l'acacia et de l'arbre à soie , le Grand-seigneur vient quelquefois jouir de la vue du magnifique canal qui fait ou devroit faire la splendeur de son empire.
En- deçà du pavillon impérial, l'artiste, pour indiquer le point où le commerce est le plus animé entre les deux rives , a placé quelques figures , et tout ce qui annonce le mouvement et l'activité. On transporte, on embarque des marchandises; des bateaux abordent et s'éloignent. Un kaïque élégant à une seule voile , et gouverné par un
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aviron, est près de toucher le rivage. Au-dessus on découvre le sentier tortueux qui conduit sur la place de la principale mosquée de Scutary.
Parcourons maintenant, en nous supposant toujours placés sur le rocher de la tour de Léandre , la vaste scène que nous offre le rivage d'Europe. Ce sont pour la plupart des sites délicieux et pittoresques, dont l'artiste donne ailleurs des descriptions particulières. Une indication rapide suffira pour les faire connoitre ou les rappeler.
Sur la gauche du tableau on découvre l'extrémité de Dolma-Baghtsché ; entre deux vaisseaux mouillés près du rivage on voit un pavillon que des groupes d'arbres environnent. Les montagnes s'abaissent pour former en cet endroit un agréable et frais vallon , asile de paix où , sous l'ombrage des platanes , les Turcs viennent souvent goûter leurs indolents plaisirs , ou se livrer à des exercices que l'artiste représente ailleurs.
Le palais de Beschik-Tasch se découvre ensuite; on fera connoitre cette maison de campagne du Grand- seigneur.
En suivant la côte on arrive au village de Beschik-Tasch, qui se prolonge jusqu'au palais de la Béhan- sultane , lune des sœurs de Sélim III. C est une maison dans le goût moderne des Turcs, c'est-à-dire un mélange de l'architecture européenne unie à l'architecture orientale. Entre ce palais et celui de la Hadidgé- sultane , autre sœur de Sélim III, situé sur la pointe de Defterdâr-Bournou , se trouvent le village et la baie d'Orta-Kieuïh, que les vaisseaux sortant de Constantinople reconnoissent, comme on Fa dit , avant de se diriger vers l'Europe.
M. Melling , attaché pendant plusieurs années à la sultane Hadidgé , en qualité de dessinateur et d'architecte, a fait entrer dans sa collection une vue particulière du palais de cette princesse , et du pavillon qu'il y a ajouté par son ordre sur la pointe de Defterdâr-Bournou. Ici cette pointe dérobe la vue d'une partie du Bosphore qu'elle semble fermer, et l'œil ne distingue plus que la côte d'Asie, qui occupe le dernier plan.
En montrant ce tableau , soit à des voyageurs qui ont parcouru les environs du Bosphore , soit à des Orientaux qui habitent sur ses rives , M. Melling a souvent eu la satisfaction de les voir, à l'aide des sinuosités et des contours des collines qu'il a tracés avec une exactitude rigoureuse , se rappeler les vallées qu'elles forment et les plaisirs dont on y jouit. Ainsi les Turcs se croyoient transportés derrière le palais de la Béhan-sultane , dans la prairie de Yahja-Pacha, quoiqu'ils ne pussent entrevoir ici que les côteaux qui la dominent. Ce lieu leur est cher parceque sous un ombrage paisible et mystérieux leurs femmes s'y livrent à divers amusements. Les sultanes elles-mêmes se rendent assez souvent, sur-tout le mercredi, dans ce lieu solitaire et presque ignoré des étrangers. Là les unes prennent sur l'herbe un repas frugal, assises auprès d'une source et sous des berceaux formés par la nature; d'autres écoutent avec Tapparence du plaisir une musique bruyante et peu propre à flatter des oreilles délicates, ou regardent avec attention des jeux et des tours tels que ceux dont le peuple s'amuse dans tous les pays de l'Europe ; quelquefois renonçant à l'extrême réserve qui
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leur est imposée, elles donnent des signes d'une joie enfantine, et font entendre des éclats de rire immodérés.
Orta-Kieuïh rappeloit d'autres souvenirs aux Européens qui ont visité ce village commerçant. C'est là qu'ils ont vu, dans des cafés attenant à une mosquée, les Musulmans tantôt animés par l'intérêt et tantôt par le plaisir , sortir de leur monotone gravité. Là des derviches et des moUacks , prenant une attitude imposante, racontent quelquefois avec une éloquence remarquable pour ceux qui connoissent la langue du pays , de vieilles histoires ou des aventures de voyages dans lesquelles le merveilleux va toujours en croissant; et l'auditoire aussi attentif que respectueux ne laisse échapper aucun signe d'incrédulité. On distingue parmi les habitants d'Orta-Kieaih de bons et fidèles Arméniens; ce peuple a forcé l'estime et les égards de ses vainqueurs par une bonne foi irréprochable , et par une décence austère , qualités sans lesquelles il n'est point de vertu pour les Orientaux. Les Arméniens en général occupés du commerce, ne l'exercent point comme un peuple qui^ plein de haine contre des maîtres qu'il craint , cherche tous les moyens de les tromper dans les transactions particulières ; leur parole est sacrée , leur vie frugale , et toutes leurs manières respirent la loyauté. Ces chrétiens , dont le cœur est simple et dont les mains sont pures , inspirent une telle confiance au gouvernement, qu'il leur confère des emplois importants dans l'administration des finances; et ils y conservent leur intégrité. Les Turcs aiment à les opposer aux Grecs qui exercent leurs intrigues bien plus que leur industrie dans la ville de Constantinople. Ceux-ci se discréditent par une duplicité qui empêche de compter sur eux, par une adulation banale, enfin par la plupart des vices qui naissent de la servitude ; à la moindre étincelle de faveur ils se livrent à une magnificence qui n'exclut pas les plus sordides détails de l'avarice; en général ils se contentent de connoissances superficielles qui peuvent les rendre un moment utiles aux Turcs. On ne parle ici que des Grecs qui habitent le Fanar, à Constantinople; les mœurs des autres offrent souvent des traits plus recommandables ; elles ont été décrites par M. de Choiseul-Gouffier, observateur aussi exact qu'ingénieux.
PALAIS DE BESCHIK-TASCH,