AVEC CEUX DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES
Les vastes et superbes faubourgs qui couvrent les rives opposées à la pointe du Sérail se terminent à la naissance du Bosphore de Tlirace : mais à ce point même ils sont en quelque sorte continués par une suite de villages, de maisons de campagne, et de pavillons^, ^qiii s élèvent en amphithéâtre sur les coteaux, au fond des anses, sur les promontoires, enfin tout le long des bords du canal, jusqu'à six lieues de Constantinople, en reniontant vers la mer Noire.
L'un de ces villages *est Bébek, et l'une de ces maisons le Kiosque, qui lui est adossé et qui porte son nom. Il est situé dans l'enfoncement d'une petite baie qui s'ouvre entre deux caps, dont l'un est Effendi-Bournou, l'autre Akindi-Bournou, Son heureuse position la garantit non seulement du trouble des vents , mais même de l'agitation qu'y pourroit porter le voisinage du plus impétueux des courants du Bosphore. Cette baie, s'appeloit autrefois le golfe des Echelles ; nom qu'elle ne tenoit pas de la coupe des collines qui la couronnent, mais d'une sorte de jetées communes dans ces mouillages favorables. Sur cette plage, Diane avoit un temple sous le nom de Dictime , c'est-à-dire comme protectrice des pêcheurs. Ils fréquentoient en grand nombre ce bassin tranquille, attirés par l'abondance des poissons qui s'y rassemblent.
Le Kiosque , qui fait l'ornement de ces rives , s'y déploie dans une étendue de cent vingt pieds. Il n'offre pas les proportions de la belle architecture; la main de l'art ne lui donna ni cette régularité qui s'accorde avec le goût, ni même cet air de solidité qui fait la noblesse des constructions, parcequ'il éveille l'idée du bienfait des générations passées , ou celle de la reconnoissance d'une race future. Mais par son genre mixte et bizarre , ce bâtiment plaît à l'œil. S'il est un caractère qui domine dans toutes ses parties, c'est la légèreté, empreinte éphémère que portent les constructions des Turcs et qui tient à leurs mœurs. Tout y annonce une demeure créée rapidement pour ne guère durer, par des hommes d'autant plus pressés de jouir, qu'ils craignent beaucoup et espèrent peu. Incertain de ce qu'il possède, moins sur encore de le transmettre aux siens , le Musulman ne veut offrir qu'un appât médiocre à l'envie , et de foibles gages à la fortune. Aussi le Kiosque de Bébek, qui, à peine a vingt-cinq ans d'existence , a déjà été reconstruit presque en entier.
Celui qui l'a fait bâtir étoit le célèbre Hassan, Capoudan-pacha, que des actions d'une témérité plus aveugle encore qu'heureuse avoient mis, dans un moment de crise et sous un prince timide, à la tête de l'empire ottoman; ayant su rassurer son maître,
KIOSQUEDEBÉBEK.
mais incapable de sauver son pays ; dont le courage , quel qu'il fut , n'égaloit pas la férocité, et qui caractérisoit assez son génie et ses mœurs par le lion dont il se faisoit assister dans les entretiens du commerce le plus amical. Hassan avoit destiné son pavillon aux fêtes dont il amusoit l'indolence Ahd'ul-Hamid, Il en fit don au sultan; et depuis on a fixé ce lieu pendant l'été pour les conférences que tient le Réis-Effendi (ministre des relations extérieures) avec les ambassadeurs des cours étrangères. L'artiste saisissant cette circonstance, en a formé la scène qui anime son tableau. Le bateau qui paroît à droite, richement décoré, se dirige vers le Kiosque; c'est celui de l'ambassadeur de France, qu'on y voit avec d'autres Européens de sa suite; à l'arriére du bateau est assis un janissaire attaché à l'ambassadeur. De sa maison de campagne il se rend à Bébek, pour conférer avec le ministre ottoman.
L'ensemble de l'édifice se compose de trois pavillons ; celui du milieu s'avance en saillie sur les deux autres; leur front est soutenu par des colonnes de marbre. On remarque les contrevents des fenêtres, composés d'une partie supérieure et d'une partie inférieure, dont l'une se levé, et l'autre tombe à-peu-près comme le sabord d'un navire; quelques unes de ces fenêtres se prolongent jusqu'à l'entablement. Le dessus des croisées est décoré de guirlandes artistement peintes. Les toits , couverts de tuiles convexes , sont d'une forme très applatie. Une balustrade entoure le principal corps-de-logis, et on y entre par de petites barrières qui s'ouvrent sur le quai; un musulman debout indique celle de chaque côté à laquelle aboutit un escalier conduisant au salon des Conférences.
La modestie et la simplicité prescrites par le prophète législateur régnent aussi dans l'intérieur de ce petit palais: quelques glaces en font l'ornement; de simples sophas en composent tout le mobilier. L'usage de converser debout est inconnu aux Turcs; ils ne traitent aucune affaire, ne reçoivent aucune personne qu'assis et sur le sopha, moins encore pour leur commodité que parcequ'une telle attitude répond à cette gravité dont ils se font un devoir envers autrui comme envers eux-mêmes'. Peut-être aussi jugent-ils, ce qui est vrai, que le calme et la position aisée du corps sont favo^ rables au bon ordre des idées , et à la sagesse des discussions.
Les ombrages d'un jardin peu étendu s'élèvent derrière le Kiosque ; son enclos touche presque au village ou bourg de Bébek, dont on apperçoit ici quelques maisons. On ne sauroit distinguer les autres, ce village s'étendant le long d'une gorge ou petit vallon arrosé par un ruisseau. Quelques Grecs, mais sur-tout des négociants arméniens l'habitent. Les contrastes de la façon de vivre des nations asservies avec celle du peuple dominateur; leur sort commun à beaucoup d'égards; des préjugés, des goûts, et des habitudes qui différent, pourroient offrir des tableaux piquants. Ils ont ailleurs leur place.
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