DE LA PARTIE CENTRALE DU ROSPHORE
PRISE À KANDILLY.
Quel eut été l'avantage de M. Melling, si, en décrivant un pays regardé comme un lieu d'élite de Punivers, il eût trouvé un peuple vif, ingénieux, ami des arts et de la gloire, pour animer ses paysages! quel effet n'ajoute pas à un tableau la présence ou même le nom dun personnage dont les vertus ou le génie sont un objet de vénération! Avec quel intérêt, quel recueillement ne considérons -nous pas dans tous ses détails une maison de campagne qu^on nous dit être celle où Scipion l'Africain éprouvoit combien il est facile, au sein de la paix et de la vertu, de pardonner à une patrie ingrate , s entretenoit avec son ami Lélius dAnnibal vaincu , et prêtoit à l'heureux Térence ses grâces, son goût, et son urbanité! Quel charme de se dire: Voilà Cicéron qui médite , et qui trouve dans la philosophie qu'il perfectionne assez de sérénité pour attendre sans trouble le fer des proscripteurs ! - ou bien : Voilà Platon , entouré de ses disciples ou des amis de Socrate ; tous viennent le bénir d'avoir vengé son maitre en peignant ce qu'il fut; il semble que le riche aspect de ce beau promontoire enflamme le génie de Platon ! - Si M. Melling ne met point en scène de tels personnages , les lieux qu'il décrit n'en rappellent pas moins des souvenirs de gloire. Ils furent habités ou visités par une longue succession de grands hommes. Ce pays fut tour-à-tour le berceau des fables et celui des saintes doctrines qui régissent aujourd'hui l'univers. Ici peut-être Homère chantoit les malheurs de la ville de Troie, assez voisine de ces lieux ; ici les Cyrille et les Chrysostome fortifioient par leur puissante dialectique l'édifice naissant du christianisme. Quels sont les spectateurs de la Vue enchanteresse que M. Melling trace ici? des Turcs, des Arméniens, et des Bohémiens qui donnent un grossier divertissement. Mais l'imagination reprend toute sa puissance à l'aspect d'une contrée si propre à l'exciter; et les détails naïfs que l'artiste a rendus, loin d'arrêter l'essor de la rêverie, la font planer sur les révolutions des Empires.
Occupons-nous de ces détails, et saisissons une nouvelle occasion d'ajouter quelque chose au tableau des mœurs orientales.
M. Melling nous a conduits sur une terrasse située au sommet d'une montagne qui domine le village de Kandilly en Asie. Ce village est fort long, et se divise en deux parties, dont la population est très différente : l'une, au bord de la mer, est habitée par dés Turcs ; l'autre, qui se développe sur le penchant et sur la crête de la montagne,
VUE DE LA PARTIE CENTRALE DU BOSPHORE, est habitée par des Arméniens. C'est pour conserver quelque indépendance, ou du moins quelque sûreté, que les Arméniens choisissent des lieux élevés où les Turcs, voisins arrogants mais peu curieux, viennent rarement les troubler; et lorsque quelques uns de ces Turcs viennent clandestinement s'asseoir à leurs festins , malgré tous les préjugés de leur orgueil et de leur religion, ils s'apprivoisent avec leurs hôtes, et deviennent pour eux des parasites complaisants.
C'est un de ces repas que M. Melling représente. Un Turc est assis à côté de trois Arméniens ; des Bohémiens font danser devant eux un ours et des singes ; derrière eux on voit un domestique arménien qui apporte le café à son maitre.
En prolongeant la côte d'Asie , on voit divers villages dont les maisons situées sur le bord de la mer sont celles des Ministres ou autres principaux Seigneurs de la cour de Constantinople; les uns y viennent seulement passer la nuit, et dès le matin montent sur un bateau pour retourner à leurs fonctions; mais les autres, qui, sans avoir encouru la redoutable colère de leur maitre , ont cessé de lui être agréables , passent des jours tranquilles dans ces lieux de délices, où ils sont exilés. Les seigneurs turcs, si on peut donner ce nom à des hommes qui ne transmettent point à leurs enfants des honneurs héréditaires , ont peut-être plus de philosophie que les seigneurs européens pour supporter une disgrâce; aveuglément soumis aux décrets du destin, leur élévation comme leur abaissement n'altèrent en rien leur caractère apathique.
Cette côte d'Asie est terminée par la vue éloignée de la ville de Scutari; celle de Constantinople apparoît au loin à travers les vapeurs de l'horizon.
Le premier objet qui se présente sur la côte d'Europe, à la droite du tableau, est une pointe avancée dite Defterdar-Bournou, où la sultane Hadidgé a son palais: nous l'avons représenté ailleurs. Vient ensuite un village grec considérable nommé Kourou- Tscheschmé, où les princes de Moldavie et de Valachie ont leurs maisons d'hiver: nous avons déjà dit qu'ils passent ordinairement la belle saison à Tarapia. Un port fait l'ornement de ce village, et met les bâtiments à l'abri des vents du nord.
Des Albanois habitent le village voisin qui tire de là le nom d'Arnaout-Kieuï. La ville de Constantinople se voit au fond du tableau, lequel est terminé par les montagnes de l'Asie , au-delà de la mer de Marmara.