SECONDE VUE DU BOSPHORE
PRISE A KANDILLY.
Peut-être on nous demandera compte d'abord d'une scène accessoire qui ajoute beaucoup aux charmes de ce paysage. Les regards s'arrêtent avec plaisir sur un chœur de femmes qui dansent au son de la guitare. A 1 élégance, à la noblesse de leur taille, à l'absence d'un voile importun, on reconnoit en elles des Grecques. L'imagination suit avec un attrait particulier des jeux que favorisent un ciel serein, la plus douce température, un site enchanteur. A l'aspect de cette danse, le souvenir des fables antiques et de plusieurs tableaux tracés soit parles poètes, soit par les historiens de la Grèce, se reproduit à l'esprit. Qu'un érudit ou qu'un poète jette les yeux sur cette scène agréable , ils sauront bientôt l'embellir encore par des rapprochements plus ou moins vraisemblables, plus ou moins ingénieux. D'abord ils remarqueront au milieu de ce groupe assez nombreux une femme qui paroît présider à la danse : de la main droite elle tient un mouchoir déployé , et de la gauche elle s'unit à la seconde dame par un long schall, ou par un mouchoir brodé. Chez les anciens Grecs, il y avoit toujours une reine dans les danses des femmes, comme il y avoit un roi dans les festins des hommes. Tous les mouvements qu'exécute celle-ci sont fidèlement imités par ses compagnes. D'abord elle ne fait que des pas très graves et très mesurés : les attitudes qu'elle prend sont extrêmement diversifiées; quelques unes peuvent paroitre bizarres; mais on y cherche des allusions aux fables religieuses ou aux différents usages de l'antiquité. La reine de la danse s'anime bientôt; ses pas deviennent plus légers, plus rapides. Toute la troupe semble tourbillonner autour d'elle, et l'excès de la lassitude, le manque de respiration , mettent seuls un terme à cette danse. Elle se nomme la Roméka : elle paroit avoir beaucoup d'analogie avec la danse grecque nommée Candiote , et dont madame Chénier, mere de deux auteurs qui ont honoré notre littérature, a donné une description fort agréable dans le Voyage littéraire de la Grèce de M. Guys. L'opinion commune est que la danse nommée Candiote figure le labyrinthe de la Crète, le malheur d'Ariane abandonnée par Thésée, et les consolations qu'elle reçut de Bacchus. Si les Grecs conservent de vieux usages, c'est en les altérant un peu; et l'on conçoit que dans un long cours de siècles le caprice peut ajouter à une danse des mouvements qui en changent le caractère. Nous ne nous livrerons donc point à des conjectures qui pourroient être hasardées, et nous revenons à un site bien fait aussi pour exercer et charmer ï^agination.
Le point de vue choisi par l'artiste est un des plus heureux que présente cette position; il est pris de la côte asiatique et du village de Kandilly. Les premiers objets ^ui frappent la vue sontjes deux châteaux dont il ne reste plus que des murailles